A l’occasion de la sortie du dernier livre de B. B. Diop : Murambi, le livre des ossements.

Entretien d'Eloise Brezault avec Boubacar Boris Diop

Paris le 3 avril 2000
Lire hors-ligne :

Vous étiez combien d’auteurs africains à partir là-bas ?
On était une dizaine. Il y avait Véronique Tadjo (Côte d’Ivoire), Waberi (Djibouti), Tierno Monénembo (Guinée), Koulsy Lamko (Tchad), Monique Ilboudo (Burkina Fasso), Meja Mwangi (Kenya) – on ne le connaît pas beaucoup en France, il n’a pas été traduit en France -, il y a aussi deux auteurs rwandais Jean-Marie Rurangwa et Venuste Kayimabe, qui travaillent surtout sur la théorie et ont publié des textes théoriques dont l’un s’intitule Le génocide expliqué à ma fille, un dramaturge rwandais Kalissa Rugano et naturellement Noky Djedanoum (Tchad) qui propose un recueil de poèmes
Et chacun a décidé de reprendre ce qu’il a vu là-bas et de le retranscrire à sa façon sous forme de romans, de poésie, de théâtre… ?
Oui, chacun a écrit à sa façon… Mon texte est le premier à avoir été publié. Je crois savoir que celui de Tierno arrive en mai, celui de Véronique Tadjo en octobre… Mais normalement nous réunissons tout le monde au mois de mai, au Rwanda, avec les textes pour discuter. Nous faisons une espèce de restitution.
2/ Qu’est-ce qui, vous a incité à choisir une écriture qui est totalement à l’opposé du Cavalier et son ombre. On n’est plus du tout dans le domaine de la fiction telle qu’elle se développe dans le conte du Cavalier : avec Murambi, vous prenez des témoignages et vous faîtes un roman. Pourquoi avoir traité ce sujet du génocide avec cet œil-là ?
D’ailleurs quand nous sommes allés là-bas, les Rwandais eux-mêmes ont été très touchés par le projet, par notre présence. Ils nous ont dit surtout de ne pas écrire de romans. « Dîtes simplement les choses telles qu’elles se sont passées », nous ont-ils répété. C’était très intéressant car sans le savoir ils étaient les futurs personnages de nos romans, de nos pièces de théâtre et de nos compositions politiques. Et j’ai renoncé à mon projet initial d’impressions de voyage parce que les choses que nous avons entendus là-bas étaient à la fois vraies et plus romanesques que dans n’importe quel roman. Et au fond, je pense que l’exercice qui consiste à faire un carnet de voyage – très distancié, très retenu… – est quelque chose de difficile avec les événements. Finalement le choix que j’ai fait est un compromis… entre la volonté de précision et le désir de restituer vraiment les choses.
3/ Dans les descriptions qui montrent ce déferlement de l’horreur absolue dans les massacres, n’y avait-il pas, de la part de l’écrivain que vous êtes, un sentiment d’impuissance à raconter l’inracontable et la folie ?
Oui… Absolument… C’était une des difficultés. Ce qui montre finalement que tout cela rend modeste. Le fait d’avoir vécu et d’avoir entendu les choses sans pouvoir les restituer… Ma conviction est que, de toute façon, le romancier du génocide est pour plus tard. Peut-être dans quinze ou vingt ans. Les événements sont trop proches de nous. Les passions sont trop fortes. Je crois que les images qui peuvent condenser l’événement et les mots seront pour plus tard !
4/ Vous avez à ce propos une très belle image sur les mots dans Murambi…
Oui, même les mots ne savent plus quoi dire…
Votre dernier livre redonne à la parole les pleins pouvoirs.
« Il [Siméon Habineza] dirait inlassablement l’horreur. Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots nus et – n’en déplaise à Gérard – des mots couverts de sang et de merde. » (p.226)
Nous étions dix auteurs et chacun y est allé avec son parcours, avec son itinéraire, avec son regard. Et ce que je dis là, dans cette phrase, ne concerne que moi. C’est vraiment ma conviction : la meilleure façon de parler du génocide, c’est de le faire avec beaucoup de clarté. Et je prétends d’ailleurs avoir écrit un livre pour adolescent et pour jeunes gens. J’ai écrit ce livre dans un rythme assez rapide contrairement à ma manière d’écrire jusqu’à présent où je prenais mon temps.
Là, j’ai essayé d’aller vraiment à l’essentiel, d’être efficace. Je voulais qu’un jeune homme de vingt ans, qui n’a pas beaucoup l’habitude de lire et qui ne s’intéresse pas beaucoup aux massacres à travers le monde, ait le courage de lire ce livre jusqu’au bout et qu’un jour je puisse discuter avec lui ou avec les autres générations… J’ai écrit ce livre en ayant uniquement à l’esprit le contenu… Et le type de débat que je souhaite sur ce livre – et jusque là, ça a marché ! – c’est un débat sur le génocide !
Et à travers les personnages que vous esquissez, on retrouve ce paradoxe : se souvenir pour oublier. Pour oublier l’horreur, vos personnages parlent du massacre comme s’il fallait avoir, à tout pris, ce devoir de mémoire pour ne pas refaire la même chose et tourner une page sur son passé ?
La fiction, c’est à dire la parole, aide, je pense, au travail du deuil. Et c’était un peu ça le sens de notre présence là-bas, au-delà même de l’implication littéraire… Comme dans toute famille, quand il y a un deuil, il faut que les amis et les proches soient là, pour qu’on souffre ensemble et que la page soit tournée. Je crois, en l’occurrence, que notre démarche est paradoxale : à la fois le devoir de mémoire mais aussi l’oubli.
Je voudrais revenir à cette thématique de la parole dans Le cavalier et son ombre : à mesure que Khadidja s’enfonce dans son histoire, elle devient folle. La parole lui donne un identité et dans le même temps, la détruit.
Et le narrateur, à force de raconter son histoire et de plonger dans ses souvenirs pour savoir qui il est, devient à son tour malade, voire fou, à la fin du livre.
La parole pourrait-elle détruire celui qui en fait usage ? Pourquoi ?
La parole n’a pas d’échos dans le cas de Khadidja. Elle parle devant une personne dont elle ne sait rien et elle aimerait que cette personne surgisse du néant et lui dise : « Merci, vous m’avez rendu heureux… » Une parole sans réponse du destinataire ne peut la conduire que dans le monde de ses chimères. Khadidja devient folle, elle ne fait plus très bien la différence entre la réalité et la fiction.
Pour cette raison, le personnage de Khadidja est très représentatif de l’écrivain africain qui s’adresse à un public dont il ne sait rien : l’écrivain s’exprime dans une langue que ce même public ne comprend pas toujours et il parle sous la forme de produits qui sont pas systématiquement accessibles au public, à savoir les livres… Et même, l’écrivain lui parle l’écrit alors que chez nous, le plus important, c’est la tradition orale. C’est le vecteur le plus naturel et le plus puissant…
Il y aurait donc un sentiment d’impuissance de la part de l’écrivain africain à écrire, à dire les choses ?
Oui, c’est ça… J’exagère probablement. Je pense que certains écrivains, à commencer par Senghor et Césaire, ont changé énormément les choses. D’autres, plus tard, ont changé également les choses. Donc je caricature certainement un peu pour faire passer le message. Mais quand même, en gros, les écrivains ne comptent pas beaucoup en Afrique…
Mais vous, alors, pour qui écrivez-vous ? A quel public vous adressez-vous ?
Pour personne et pour tout le monde (Rires)… Mais surtout pour l’avenir… Demandez à un texte littéraire d’avoir des actions immédiates, ciblés par un lectorat très précis, est, je pense, une erreur parce que c’est rarement possible. Mais d’un autre côté, il faut aussi retenir que l’écrivain doit avoir le désir de s’adresser à son propre peuple – et pour moi, peuple veut dire ici peuple africain ! – et en même temps de viser à l’universalité ! C’est l’image que Birago Diop donne de l’arbre, du baobab qui ne s’élève vers le ciel qu’en enfonçant ses racines dans la terre.
C’est d’ailleurs progressivement qu’on identifie les destinataires. Et je crois que quand on commence à écrire, on a juste envie de faire sortir des choses. Petit à petit, on a un statut d’écrivain, on a des gens que ce la intéresse et on finit, de façon consciente ou non, d’ailleurs, par s’adresser à ceux-là en priorité.
6/ Dans Murambi, vous dîtes de Siméon à la fin : « Sans avoir jamais écrit une seule ligne de toute sa vie, Siméon Habineza était à sa manière un vrai romancier, c’est-à-dire, en définitive, un raconteur d’éternité. » (p.226)
C’est une très belle image. Pourriez-vous m’en dire plus ?
L’éternité transcende l’espace géographique et le temps de chaque nation. Raconter l’éternité, ça signifie, pour moi, qu’en racontant son histoire, son peuple, les relations avec le monde Blanc de la conquête, Siméon raconte l’histoire éternelle de l’être humain. J’aimerai que chaque être humain se reconnaisse dans les mots de Siméon. D’ailleurs j’avais pensé à écrire « historien de l’éternité » mais j’ai choisi finalement « raconteur d’éternité »…
7/ Dans Le Cavalier et son ombre, Khadidja utilise le conte pour parler de l’histoire de l’Afrique. Mais elle ne raconte pas exactement la vérité. Elle passe sous silence certains moments de l’histoire pour les bienfaits de l’éducation de son interlocuteur qu’elle pense être un enfant. Elle veut lui créer des héros et réécrire l’histoire (p. 111-113) pour, comme elle le dit, « prouver que l’histoire de notre pays était une infâme succession de trahisons et de lâcheté, dont il ne reste aujourd’hui que des mensonges éhontés. » (p.121) A-t-elle pour autant le droit d’aller jusque-là dans le conte ?
Je crois que là, que ce soit pour la peinture, le cinéma ou la littérature, c’est le paradoxe : on ne peut dire finalement le vrai qu’à travers le mensonge, l’invention ou l’artifice… C’est la raison pour laquelle, à mon avis, beaucoup de romanciers réalistes sont des menteurs : ils décrivent une table dans ses moindres détails mais c’est totalement faux. Ce n’est pas une question morale, cela n’a rien à voir avec l’éthique. Je pense que la question qui se pose est celle de l’efficacité. Le monde est très complexe…
Quel rapprochement faites-vous entre l’écrivain et le conteur ?
Je ne sais pas… Je ne fais pas de rapprochement car pour moi, c’est pratiquement la même chose ! J’ai choisi Khadidja comme personnage principal de ce roman Le cavalier et son ombre parce que, d’une part, je suis venu personnellement à la littérature par les contes, lorsque j’étais jeune adolescent. D’autre part, j’ai la conviction qu’il est impossible de travailler sur la langue française en gardant la perspective d’une société de tradition écrite. Je pense qu’il y a une espèce de synthèse à trouver entre la langue écrite et la langue parlée, entre le fait d’être écrivain et le fait d’être conteur. En tant qu’Africain, j’appartiens à ces deux cultures. Les contes de ma mère ont joué un rôle décisif dans mes envies d’écriture tout autant que la bibliothèque paternelle : je naviguais entre l’univers de l’écrivain et celui du conteur. Je crois que c’est pareil pour tous les Africain qui écrivent. Nous ne sommes plus seulement redevables du conte comme nous ne sommes plus seulement redevables de la littérature. Il y a un mélange, une synergie… Mes goûts vont vers les textes où l’on sent le souffle de la parole…
Et que pensez-vous alors de la littérature antillaise où un écrivain comme Chamoiseau dit par exemple que l’écrivain est un « marqueur de paroles » ?
Je connais cette phrase… Je vais peut-être émettre un jugement global pas sur Chamoiseau mais sur tout le mouvement de la créolité. Je m’en méfie énormément…
C’est-à-dire ?
Senghor et Césaire se sont rencontrés en France dans les années 1940-1950… Il est né de cette rencontre une grande complicité intellectuelle : ils se sont parlés pendant cinquante ans – sinon plus – et ils ont forgé ensemble ce que Césaire appelle des « arts primitifs », lui qui parle de ces « ancêtres Bambara »…
Le mouvement de la créolité arrive dans les années 1980 et dit : « Il faut tuer le père ! » Il faut tuer Césaire car il a fait croire au monde entier que notre héritage à nous était exclusivement africain. Or nous avons l’héritage asiatique, européen… Nous sommes des métisses ! Je pense que le raisonnement est faux… Aujourd’hui, lorsqu’un un écrivain antillais et africain se rencontrent, ils n’ont rien à se dire ! C’est un constat qu’il faut avoir à l’esprit…
Pourquoi cela ?
Mais c’est là toute la question qui est posée ! C’est un constat et je ne connais pas la réponse… (Rires). En disant que leur héritage n’est pas seulement africain, je crois que les écrivains de la créolité disent autre chose, à savoir qu’ils ne veulent plus de négritude…
J’ai posé à l’un d’eux la question : si votre héritage est « multi-ethnique », – ce avec quoi je suis d’accord… – la seule façon alors de répondre à cette question du métissage est d’exiger votre indépendance. Il n’y a pas de revendications identitaires dignes de ce nom sans revendications nationales… Le débat était très intéressant et mon interlocuteur était plutôt embarrassé parce que je pense que le refus de l’Afrique Noire, le refus des ancêtres Bambara, est aussi une façon de se rapprocher encore plus de la France… C’est d’ailleurs un mouvement qui ne fait pas l’unanimité dans les Antilles… Des auteurs comme Marise Condé, par exemple, sont très réservés sur la créolité parce qu’ils en voit très bien toutes les influences. Et quand Chamoiseau a eu le prix Goncourt avec Texaco, Césaire a dire : ce sont des « créolades »…
Voilà, je crois que j’en ai assez dit sur mon peu d’estime pour la créolité… (Rires), pour ces auteurs parisiens…
8/ Je voudrais revenir à la critique que vous faîtes du pouvoir politique dans Le cavalier et son ombre avec le personnage de Ma Ndumbe et également dans Murambi où la parole politique est incapable de mettre un terme à la haine des peuples :
« L’idée ne l’effleurait même pas qu’il tenait entre les mains le sort de plusieurs millions de personnes et que, par exemple, il aurait pu faire quelque chose pour empêcher les Mwas et les Twis de s’entre-tuer à la moindre occasion. Au contraire, il attisa la haine des communautés tant qu’il y trouva son compte. » (p.226)
Et Ma Ndumbe de former une seule et même personne avec le nouveau président qui arrive au pouvoir. Le discours politique serait-il vidé de toute signification ? Ne serait-il plus que mensonges et hypocrisie ? Y-a-t-il possibilité d’une parole politique qui ne soit pas pervertie ?
Aujourd’hui, je crois qu’il faut noter l’évolution entre Le Cavalier et son ombre et Murambi. Lorsque j’ai écrit le Cavalier, je n’avais pas été au Rwanda et j’avais vécu le génocide comme une affaire de « Nègres » qui s’entre-tuent. Je vivais cela comme quelque chose de malheureux, avec un peu de honte, en me disant : « Quel est le spectacle que nous sommes encore en train de donner au monde ! »
Et tout le travail que j’ai fait dans Le cavalier et son ombre sur le génocide, je le renie… Je ne renie pas le roman, je ne renie pas son imaginaire… Mais tout ce qui concerne le Rwanda est totalement faux parce que le Rwanda, ce n’était pas les tueries désorganisées des négro-africains. C’était une boucherie organisée, c’était un état avec sa puissance armée, avec une idéologie meurtrière qui a planifié et exécuté l’élimination importante d’une partie de la population…
J’avais d’ailleurs à ce sujet une question. Dans Murambi, vous écrivez que les massacres du Rwanda ne datent pas de « temps immémoriaux », que les premiers massacres ont commencé en 1959 et qu’il n’y a jamais eu d’ethnies au Rwanda (« rien ne séparait les Twa, les Hutus et les Tutsi »). (p.87)
Comment alors conjuguer cette découverte avec l’histoire du roi Dapienga qui inscrit ces massacres dans un passé lointain sinon dans des « temps immémoriaux » ?
Mais… j’étais stupide ! (Rires…) Vous avez absolument raison…
En allant là-bas, je me suis rendu compte de la réalité du massacre. C’était absolument extraordinaire… C’est tellement incroyable que je manifeste maintenant très peu d’intérêt pour la littérature… Je me rends compte, qu’en définitive, il faut de toute évidence expliquer ce qui s’est passé… Très peu de gens savent qu’il n’y a jamais eu d’ethnies au Rwanda… Jamais… C’est le symbole des guerres ethniques les plus meurtrières… Alors qu’au Zaïre il y a 225 langues, il n’y a jamais qu’une seule langue au Rwanda, un seul dieu… Et je ne sais pas ce qui nous est arrivé…
En plus la France a joué un rôle épouvantable dans cette affaire et je prétends qu’on a réussi à nous cacher un million de cadavres… C’est lamentable ! En Afrique noire, quand un million de personnes a été tué, nous avons été les derniers à en parler, les derniers à en être informés et nous avons continué à écrire des livres en-dessous de la vérité… Parce que le Cavalier dit à un moment donné : « il ne savait pas dans cette guerre de quel côté il devait frapper… » Il avait réellement des bourreaux et des victimes dans ces massacres !!!
A un moment donné, vous faites dire à Cornélius : « Et si ce châtiment radical – le génocide – était la réponse à un crime très ancien dont plus personne ne voulait entendre parler ? A présent que je suis au Rwanda, je vais poser toutes ces questions à Siméon Habineza, songea-t-il. Il n’avait pas peur de la vérité, il était revenu pour la connaître. » (p.88)
Mais Cornelius ne posera pas la question à Siméon. Quelle serait la réponse que vous, en tant qu’écrivain, journaliste et historien, vous donneriez à cette question ?
J’ai voulu à travers Cornélius avoir un personnage auquel s’identifie complètement le lecteur. Cornélius rentre au Rwanda : il ne connaît pas bien le pays, il ne sait rien sur le génocide… Ça paraît tellement simple pour une personne qui s’y intéresse que finalement elle se dit : « Peut-être qu’on nous cache quelque chose ». Et c’est ça un peu le problème de Cornélius… C’est le problème du lecteur… J’ai discuté avec des gens… avec des Américains – depuis deux ans je ne parle que de ça – et ils m’ont écouté attentivement et m’ont demandé à la fin : « Est-ce que c’est vraiment aussi simple ? »
On a alors envie de répondre oui… Mais en même temps, je pense qu’il faut que Cornélius soit accompagné par le lecteur, qu’il se pose les questions que le lecteur peut se poser, pour qu’on n’arrive pas trop rapidement à la conclusion que c’est aussi simple ! C’est vrai qu’il ne pose pas la question explicitement à Siméon qui est pourtant un personnage clé. Et je pense que toute personne qui lit le roman se rend compte de cela. Mais Siméon, qui est le personnage fondamental de mon roman, explique très largement le génocide…
Et lorsque Stanley tente d’expliquer au monde entier les raisons du génocide, Cornelius a cette interrogation :
« Tu arrivais à leur expliquer ? C’est parfois à devenir fou… » (p.64)
Oui, on ne peut pas expliquer…
9/ Je voudrais revenir au Cavalier et son ombre, vous vous écrivez :
« Tunde, l’enfant qui refera l’unité du peuple de Dapienga, Tunde qui fera des Twis et des Mwas les doigts d’une seule main. » (p.228)
Quelle est donc cette histoire du roi de Dapienga ? Est-ce une légende qui existe dans la mémoire du pays ou une histoire que vous avez inventée ?
C’est un mythe que j’ai un peu perverti : le mythe de Ouagadougou qui est très connu. C’est le monstre qui exige chaque année son tribu. Le roi doit donner sa fille à manger au monstre, sinon son pays connaîtra sécheresse et calamités. Arrive alors un jour un guerrier venu de nulle part. Il s’appelle Samba Guélladié dans le mythe et tue le monstre. Il est mieux accueilli que ce que j’en dis dans mon roman où je pervertis le mythe pour raconter une histoire de haine millénaire, les Mwa et Twi ! Naturellement je pensais aux Tutsi et aux Hutu.
10/ Que représente Tunde ?
C’est dans la tradition Yorumba : c’est un peu l’enfant sauveur…
11/ Vous commencez Murambi par 3 chapitres qui posent la situation. Trois chapitres que l’on pourrait extraire du roman pour en faire des nouvelles qui dévoilent, à la manière d’un triptyque, les diverses facettes de la réalité du génocide.
L’histoire de Michel Serumundo, Tutsi, qui vit le début des massacres, et dont la narration est à la 1ère personne.
L’histoire de Faustin Gasana qui ordonne les massacres des Tutsi, qui veut tous les exterminer et qui dit : « J’ai étudié l’histoire de mon pays et je sais que les Tutsi et nous, nous ne pourrons jamais vivre ensemble. » (p.31). La narration est également à la 1ère personne.
Enfin, l’histoire de Jessica, Tutsi, qui se bat, en tant qu’espionne, pour que cesse le génocide et qui témoigne à la 1ère personne.
En 3 tableaux, vous campez la situation : 3 « je », 3 points de vue pour dire l’horreur du massacre. Nous entrons dans l’esprit de ces personnes, dans leurs pensées. Quel impact selon vous apportait cette subjectivité ?
Dans une tragédie de ce genre, chacun est insaisissable. Dans la vie ordinaire, on peut suivre un personnage. Le premier qui parle, au début du génocide, Michel Serumundo, on ne le retrouve pas. On ne sait pas s’il va survivre. On ne sait pas s’il va mourir… Et il en est ainsi dans la réalité de la tourmente. J’ai voulu montrer une société complètement éclatée à tous les niveaux où il n’y a plus de connexions. Or le propre d’une intrigue romanesque, c’est d’écrire des connexions entre des personnages, des événements, des subjectivités, des lieux… Ici, c’était la plus totale des solitudes… Je voulais montrer la solitude de chacun dans la souffrance.
12/ Cette incursion dans la tête des personnages déréalise complètement la mort. Elle la rend plus lointaine. Plus étrangère aux hommes et aux femmes qui la vivent. Elle fait partie du paysage comme une sorte de fatalité. Les Tutsi sont tués et l’acte de devenir banal, anodin aux yeux de leurs bourreaux. Et en tant que lecteur, c’est très dérangeant de voir la mort apprivoisée de cette manière, déréalisée.
Est-ce cette banalité de la mort qui vous a frappé en partant là-bas ?
Oui… En 1994, cela faisait trente-cinq ans que l’on massacrait les gens, qu’on incendiait les maisons, qu’on tuait par centaines ou par dizaine – et même une fois, les gens tués étaient au nombre de deux ou trois cent mille ! – Les gens ont, en quelque sorte, démystifiés la mort. La mort leur fait peur naturellement. Mais en même temps, elle le perturbe pas leur existence.
On a également une impression d’absurdité de la mort, comme dans l’exemple de cette femme qui discute avec Jessica et qui va accepter de mourir, tout en sachant que sa mort ne va rien changer au cours des choses !
Sa mort, en effet, ne va servir à rien…
13/ Dans Murambi, Stanley avoue à Cornélius :
« Je ne comprends d’ailleurs toujours pas cette débauche de sang, Cornélius. » (p.65)
Est-ce qu’en allant là-bas, vous avez pu comprendre une telle horreur ? Ce plaisir de la torture et de la destruction ?
Franchement non… J’ai des explications qui sont très difficiles… Je sais quand même que la colonisation a institué les cartes d’identités ethniques. C’est la colonisation qui a joué une ethnie contre une autre, qui a rigidifié des différences qui ont pourtant été bien vécu, pendant des milliers d’années… Je sais que l’évangélisation du Rwanda a été quelque chose de tout à fait monstrueux… Mais vous pouvez donner toutes ces explications, au bout du compte… vous continuez toujours, comme les Rwandais eux-mêmes, à ne pas comprendre…
On a parlé aussi de la tradition d’obéissance des Rwandais, comme on l’a dit d’ailleurs des Allemands après l’Holocauste…
14/ Dans les derniers passages de Murambi, Gérard dit à Cornelius :
« Si tu préfères penser que j’ai imaginé ces horreurs, tu te sentiras l’esprit en repos et ce ne sera pas bien. Ces souffrances se perdront dans des paroles opaques et tout sera oublié jusqu’aux massacres. » (p.222)
Est-ce à dire que l’imaginaire est incapable de rendre compte de la réalité ? Est-il moins percutant que le témoignage ?
Je me suis surtout souvenu de ce que les Rwandais m’ont dit : « Surtout dîtes seulement ce que vous avez vu et entendu ? N’en rajoutez pas. »
Je pense que c’est le résultat d’une évolution dans ma propre approche de l’écriture. Je me suis rendu compte que l’imaginaire dans le Cavalier m’avait conduit à de très graves erreurs sur le génocide… J’ai donc maintenant plutôt tendance à me méfier de l’imagination. Et c’était aussi un appel du pied au lecteur, je voulais trouver un moyen de lui dire : « Tout ce que vous avez lu jusqu’à présent peut paraître extraordinaire mais c’est totalement vrai.  » Si vous voyez mes notes, il n’y a pas de très grande différence avec Murambi.
15/ Dans Le cavalier et on ombre, vous faites référence à la mythologie des Enfers. Pourquoi ce recours à un thème gréco-latin ?
Cette référence est plus universelle qu’Occidentale. Elle existe également chez nous, cette vision d’une personne qui se tient aux portes des Enfers. Cela vient autant de l’Islam que de la culture proprement africaine. Je voulais suggérer cette idée que Khadidja se trouve peut-être en Enfers. D’autre part, j’avais besoin avec le Passeur, d’un personnage qui connaissait toutes les ficelles de l’histoire. Je suggère même quelque part que le Passeur est peut-être le monstre Nkin’tri. C’est le grand manipulateur : il a toutes les dimensions du temps dans son esprit, il sait ce qui se passe et il est le seul qui aurait pu dire ce qui est arrivé à Khadidja, il est censé savoir ce qui se passe à Bilenty même si Bilenty n’existe pas. C’est celui qui en sait beaucoup à la fois sur la réalité et sur le monde imaginaire ! Il est, pour moi, une des clés de ce livre.
16/ Vos deux livres posent la question de l’identité : qui sommes nous si nous oublions nos traditions, nos cultures, nos références ? Khadidja raconte une histoire mais personne ne la croit. Avec Murambi, à la fin vous parlez des tambours du Rwanda et montrez comment l’évangélisation a tué tout ce qui était de l’ordre de la tradition…
Complètement, on a décérébré… Et ce n’est pas étonnant qu’il y ait eu des comportement aussi monstrueux. C’est vraiment une crise d’identité, une des plus profondes qu’on est jamais eue et qui est à l’origine de ces massacres.
Colette Brakmann a consacré un livre au génocide et elle constate que les Rwandais ont perdu toute expression symbolique : il n’y a pas de littérature moderne ! Il y a une littérature mythique, traditionnelle qui a plus ou moins survécu mais qui n’a plus aucune signification par rapport au monde réel. Et quand on compare avec le Zaïre, à côté, c’est quand même un foisonnement extraordinaire ! Il n’y a pas eu de génocide au Zaïre où on trouve pourtant une soixantaine d’ethnies véritables. Oui, je crois que la question de l’identité est au cœur de ce roman Murambi et surtout au cœur du génocide !
17/ Quels sont les auteurs qui vous intéresse dans la littérature africaine ?
J’aime Atta Armah : c’est un auteur ghanéen. Je le considère comme mon maître… Je pense qu’il a une vision très sérieuse et très profonde des problèmes africains. C’est un auteur très important pour moi, il écrit en anglais et a été traduit en français. J’aime en général les auteurs anglophones !
Et au niveau de la littérature française ?
Là, franchement… je ne le pratique plus depuis longtemps… Je me suis arrêté à Sartre, Camus, Malraux… Nous sommes peut-être la première génération d’auteurs africains à n’avoir pas de modèles français…
18/ Vous concluez votre dernier livre par ce constat :
« après une histoire pareille, tout le monde était, de toute façon, un peu mort. Il restait peut-être moins de vie dans les veines de l’inconnue que parmi les ossements de Murambi. » (p.229)
Que voulez-vous dire par là ?
Il y a eu une bataille de chiffres. Combien de morts ? Les uns disent huit cent mille, les autres un million ou plus… Mais au fond, les survivants eux-mêmes, sont un peu morts : lorsqu’ils ont survécu à une telle souffrance, à une telle horreur, peut-on toujours les appeler des êtres vivants. C’est pourquoi je termine en parlant de la résurrection des vivants. Parce que c’était nécessaire de finir sur une note d’espoir !
Par quoi passerait cette résurrection ? Par le témoignage ?
Elle passe par le témoignage, elle passe par le pardon. Mais le pardon lui-même doit passer par la justice. Et cette résurrection des vivants passe au moins par la reconnaissance par le monde. Par vous, par moi. Le fait que le monde ait découvert et accepté l’Holocauste a beaucoup fait pour aider les Juifs dans leur travail de deuil. Lorsque vous souffrez les pires choses – c’était quand même dix milles morts pendant trois mois ! – je pense qu’il faut arrêter de dire que ça n’a pas vraiment grande importance ! Et je crois qu’il faut voir une dignité de la vie dans cette résurrection des vivants, c’est tout ce qui leur reste…

///Article N° : 2577

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