« Il faut raisonner dans une perspective globale »

Entretien d'Olivier Barlet avec Jean-Claude Crépeau

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Les structures de l’aide aux cinémas d’Afrique sont en plein bouleversement. Pour mieux les cerner, nous inaugurons ici une série d’entretiens avec les responsables des principaux guichets.

Vous avez succédé le 18 février dernier à Monsieur Lombaerts à la direction du bureau du cinéma et des médias : le changement d’homme implique-t-il un changement de politique ?
Il y a continuité dans la politique avec des aménagements qui vont se préciser progressivement. L’Agence de la Francophonie dans le domaine du soutien à la production audiovisuelle à une politique élaborée avec les professionnels et confirmée qu’il ne s’agit pas de remettre en cause.
Le milieu est inquiet quant à la fermeture de certains guichets ou la réduction des budgets. La Francophonie assure-t-elle la continuité ?
Sur l’aide à la création. Quant au montant des budgets, la récente rencontre des représentants des Etats laisse présager le maintien des enveloppes pour 2000/2001, soit une quarantaine de millions de francs sur deux ans.
Vous développez maintenant une nouvelle aide à la diffusion. Quelles en sont la genèse et les modalités ?
C’est là qu’est le changement de politique. Au début des années 90, on vivait de façon générale dans la grande mythologie  » faire pénétrer les marchés du Nord par les cinémas du Sud « . Nous avons été amenés à réfléchir sur les pourquoi des échecs répétés. Il nous semble illusoire de penser qu’un cinéma faible sur son marché intérieur peut pénétrer des marchés extérieurs. Nous souhaitons donc renverser la vapeur, d’une part parce que le cinéma africain s’adresse d’abord à un public africain et d’autre part parce qu’il est important que sa viabilité soit assurée par une perspective réelle d’exploitation sur le continent africain.
La politique française a longtemps été de soutenir les cinémas du Sud pour être plusieurs à résister au laminage du cinéma américain. Est-ce également l’analyse de l’Agence ?
Nous partons d’une perspective légèrement différente : pour nous, la culture est une composante fondamentale du développement et toute nation a le droit d’avoir des messages modernes sur sa culture propre. Ces deux postulats étant posés, il nous semble important que les écrans petits et grands soient occupés par des produits élaborés localement. Mais nous ne nous plaçons pas dans un contexte de guerre culturelle… même s’il est évident que nous défendons l’existence d’un espace audiovisuel francophone spécifique.
Comment soutenez-vous les télévisions nationales face à l’émergence des bouquets de satellites ?
Notre constat est qu’on ne peut plus distinguer les marchés cinéma et télévision, voire vidéo. Il faut raisonner dans une perspective globale. L’enjeu est une économie du cinéma viable en Afrique. Les télévisions africaines devraient être des sources de commandes. Elles ne produisent pourtant pratiquement que de l’information et des magazines et complètent avec les émissions offertes dans les cadres de coopération. Nous essayons donc d’associer les télévisions nationales au développement de la création originale en Afrique.
Cela passe-t-il par la fiction ?
Nous travaillons sur tous les aspects de la création. Nous aimerions abandonner la dichotomie cinéma-télévision pour adopter une distinction entre les oeuvres unitaires et les séries. Nous croyons qu’il y a un marché réel pour les feuilletons, sitcoms, séries TV etc susceptibles, sans forcément être des oeuvres marquantes, d’occuper un espace correspondant aux spécificités du marché africain.
Les cinéastes africains critiquent souvent l’Agence dans le fait que sa subvention comporte les droits d’achat à TV5.
C’est un de nos grands points d’interrogation. Dans la révision des mécanismes de notre fonds, nous travaillons étroitement avec les professionnels (cinéma et télévision). La restriction de la libération des droits est en discussion. Au niveau des cinéastes, un travail d’aide et d’information est nécessaire pour les aider à se débrouiller dans la jungle du marché audiovisuel et défendre leurs intérêts.
A propos jungle, travaillez-vous en coordination avec les autres institutions ?
J’ai dès ma prise de fonctions travaillé à renouer des liens un peu distendus avec le ministère des Affaires étrangères français, le Centre national de la Cinématographie, le Fonds européen de Développement, ainsi que la Belgique et le Canada. Le but n’est pas de se ressembler ou de faire un guichet unique, mais d’avoir des échanges réguliers d’informations et coordonner les modes d’intervention au sens où l’on cherche à comprendre les évolutions de chacun.
Vous avez mis l’accent sur la promotion des films.
Oui, car nous constatons le manque ! Pour un film français, 20 % du budget sont en moyenne consacrés à la promotion. Le film africain terminant en général en déficit, tout est passé dans la réalisation du produit. Or , sans promotion, il n’est pas possible d’envisager un succès. Nous voudrions que les créateurs africains la prennent en main eux-mêmes. Notre idée est de permettre à un produit audiovisuel par an d’avoir une importante campagne de promotion sur les marchés que jugeront utile d’attaquer le producteur et le réalisateur. Cela va sans exclusive, y compris les marchés anglophones où des diasporas importantes s’intéressent aux produits africains.
Vous envisagez également une promotion générale des cinémas africains.
Vous devez connaître Cinémascope 98 coproduit par Canal + et la BIFI. Nous sommes entrés en partenariat avec eux pour que la prochaine édition soit une encyclopédie du cinéma francophone. La prochaine édition aura 12000 fiches documentaires dont 3000 porteront sur des produits francophones non-français. Par ailleurs, nous avons confié la gestion de notre médiathèque qui comporte environ 800 programmes de différentes natures représentant plus d’un millier d’heures de diffusion à la médiathèque des Trois mondes qui va l’ouvrir aux centre culturels, lycées, collèges, ciné-clubs etc par une politique de location de produits avec retour de droits aux ayant-droits, le tout sous-tendu par un vrai catalogue promotionnel (mise en place à l’automne 99). Enfin, des sites internet documentaires sont en cours de création, l’un avec la médiathèque des Trois mondes et l’autre avec Vues d’Afrique à Montréal.
On regrette souvent l’absence de soutien au développement d’une véritable industrie de cinéma.
La conférence des ministres de l’Economie et des Finances des pays francophones qui s’est réunie à la mi-avril à Monaco a chargé l’Agence d’étudier la mise en place d’un fonds économique d’appui aux industries culturelles, véritable fonds d’investissement alimenté par des contributions non-gouvernementales, provenant d’entrepreneurs. Un des axes retenus est l’industrie cinématographique sous l’angle production – distribution – exploitation. Cette perspective me semble compléter de façon très intéressante le pur cadre culturel.

Jean-Claude Crépeau est directeur du bureau des médias de l’Agence de la Francophonie///Article N° : 1030

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