Ils l’ont fait : une comédie citoyenne

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C’est l’histoire d’un braquage en bande organisée, sans armes, ni violence et en toute légalité. Ils l’ont fait met en scène Khalifa Kamara (Oumar Diaw), un jeune chômeur vivant dans le quartier du Val Fourré, qui mobilise sa cité pour détrôner aux Municipales Jacques Adie (Marc Pierret), le maire corrompu de Mantes-la-Jolie (78). Aux manettes de ce film 100% indépendant, les réalisateurs Rachid Akiyahou et Said Bahij, accompagnés dans l’écriture par Khalid Balfoul et Majid Eddaikhane, tous originaires du Val Fourré. Bien au-delà de leur territoire, ils proposent ici une réflexion entre fiction et réalité sur l’implication de tout un chacun dans la politique. Entretien avec Majid Eddaikhane, un des 200 comédiens amateurs qui s’est lancé bénévolement dans l’aventure Ils l’ont fait.

Majid Eddaikhane durant le tournage de « Ils l’ont fait » © SBR Production

Afriscope. Dans quelle mesure ce film, Ils l’ont fait, peut être considéré comme un objet politique innovant ?
Majid Eddaikhane. Est-ce que proposer l’histoire d’un jeune chômeur se présentant aux élections municipales de sa ville est un propos engagé ? Oui et non. On s’est demandé comment proposer quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant. Le film est perçu aujourd’hui comme un outil de sensibilisation à la citoyenneté.

C’est-à-dire ? Qu’il encourage les gens à s’intéresser à la politique et aux élections ?
Un spectateur m’a dit un jour qu’il ne votait plus mais que désormais il se sentait obligé d’aller voter. Qu’on ait réussi à faire cela c’est déjà pas mal, voire même très bien. Des militants de terrain nous ont dit : « Vous avez fait ce dont on a toujours rêvé ». À savoir, mettre en scène, de manière réaliste, un personnage qui ne part de rien et qui gagne à la fin. Nous avons déjà participé à des projections dans les villes de Toulouse, Montpellier ou Marseille. Un spectateur m’a marqué, en me disant : « Le dernier film de banlieue que j’ai vu c’était La Haine(1). Après La Haine j’avais envie de tout cramer mais là, après votre film, j’ai envie de gagner les élections. »

Avez-vous ressenti, lors de cette tournée, un désengagement et une désillusion vis-à-vis de la politique dans les quartiers populaires ?
Oui, les gens sont désabusés. Dans tous les quartiers et même dans les campagnes, le grand vainqueur des élections c’est l’abstention. 70 à 80 % des gens de ces territoires que nous avons visités ne votent plus. Mais quand on voit le film, on a envie de se prendre en main et d’aller voter. Pour nous ce sera la meilleure des récompenses si demain quelqu’un devenait maire ou député grâce au film. Pourquoi pas même président !

Ils l’ont fait a aussi été diffusé pendant le mouvement citoyen Nuit Debout, comment ça s’est passé ?
Le film a été diffusé dans les campagnes, dans les quartiers, dans le 16e arrondissement de Paris, à l’Académie française, etc. Un organisateur de Nuit Debout a aussi fait appel à nous pour le projeter sur la place de la République à Paris. Dans les premières images du film, on voit François Hollande à Mantes-la-Jolie qui dit : « Je suis venu voir ceux qu’on appelle les oubliés, et bien moi je ne vous oublierai pas ». Tout le monde a rigolé, puis s’est assis pour regarder la suite. Nous avons eu une standing ovation à la fin.

Khalifa Kamara réussi son pari ; mais dans la réalité est-ce qu’un tel scénario est possible ?
Comme je l’ai déjà dit, le grand vainqueur des élections dans beaucoup de nos campagnes et quartiers, c’est l’abstention. Donc oui, je pense qu’en étant unis c’est possible et dès le premier tour. Bon, ça reste un peu utopique mais si les gens se réunissaient autour de l’intérêt général, ce serait largement faisable.

Aux élections municipales de 2014, une liste autonome a placé trois élus au conseil municipal de Mantes-la Jolie. Aviez-vous des liens avec eux ?
Oui, certains des candidats de cette liste ont joué dans le film (ndlr : 200 habitants du Val Fourré ont participé bénévolement au tournage). En 2014 pas mal de listes indépendantes se sont présentées. Nous avions commencé à tourner en septembre 2013, la plupart des scènes étaient terminées en janvier 2014. Nous n’avons projeté le film aux acteurs et figurants qu’en novembre 2014, donc nous n’avons pas pu vérifier son impact dans une élection. Aux cantonales il n’y a pas eu de liste citoyenne à Mantes-la-Jolie. Le véritable effet, on le verra aux législatives. Nous avons constaté dans plusieurs villes que ce film a donné l’envie de se présenter aux municipales de 2020.

Vous encouragez les citoyens à aller voter ?
Je peux comprendre qu’on n’ait pas forcément envie de voter pour les candidats qu’on voit à la télé. Les gens sont blasés. Mais le message du film c’est : soyez acteur de votre vie. Il faut à un moment donné arrêter de se victimiser et se prendre en main. Celui qui veut défendre l’intérêt général et qui ressemble à Khalifa Kamara, qu’il se présente et on votera pour lui.

(1). Film de Mathieu Kassovitz sorti en 1995. Le récit se déroule le lendemain d’une nuit d’émeutes qui oppose la jeunesse et la police dans la cité des Muguets à Chanteloup -les-Vignes (78).

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