Moonlight, de Barry Jenkins

Un homo dans le ghetto

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Comment écrire sur Moonlight après la 89e cérémonie des Oscars et son incroyable bourde ? Comme si la difficulté d’obtenir un Oscar avec un film dont le héros est noir et gay et dont un des acteurs principaux est musulman en 2017 était si grande que comme par automatisme institutionnel, il était attribué à un film blanc (que l’auteure de cette critique n’a pas encore vu), mettant en scène un musicien de jazz blanc dans une esthétique nostalgique des années cinquante. Warren Beatty et Faye Dunaway, deux monstres du cinéma des années 70s, dont l’âge est en phase avec la majorité des membres de l’Académie des Oscars qui prennent le temps de visionner les films et de voter, ont eu une hésitation puis ont annoncé le mauvais gagnant parce qu’on leur avait donné la mauvaise carte. Erreur assourdissante, lapsus monumental, révélateur de la domination historique WASP dont Hollywood cherche constamment à se démarquer.

Dénoncé par les lobbies politiques de la représentation médiatique (les Image Awards de la NAACP pour les Africains Américains ou les GLAAD Media Awards pour les personnes LGBTQI, entre autres récompenses communautaires) et le grand public à travers le hashtag twitté et retwitté, #oscarsowhite, la cérémonie des Oscars est depuis plusieurs années critiquée pour la trop faible représentation des noirs parmi les récompensés. En 2015, Neil Patrick Harris avait introduit la cérémonie des Oscars en annonçant « Tonight we honor Hollywood’s best and whitest… sorry brightest… » (Ce soir nous honorons les plus blancs… pardon les plus grands d’Hollywood), déclenchant un éclat de rire général et les applaudissements d’une salle qui semble partager cette vision et souhaiter que cela évolue. L’Oscar du meilleur film cette année à Moonlight rectifie-t-il le tir ? La La Land aura reçu l’Oscar du meilleur réalisateur, meilleur acteur, meilleure actrice, et six Oscars en tout, tandis que ce sont une actrice et un acteur noirs, Viola Davis pour Fences et Mahershala Ali pour Moonlight, qui raflent les Oscars des meilleurs seconds rôles. Comme l’explique Cheryl Boone Isaacs, présidente africaine américaine de la cérémonie des Oscars depuis quatre ans, les Oscars sont décernés par les membres de l’Académie qui sont pour 75 % des hommes et à 89 % des Blancs (pourcentages en baisse depuis son arrivée). Les barrières institutionnelles sont fortes puisqu’il faut être invité (elle le fait) et avoir les moyens de payer l’adhésion et autres frais divers.

Moonlight est un beau film produit de manière indépendante par un cinéaste dont le premier film, Medecine for Melancholy, n’avait pas fait beaucoup de bruit malgré quelques prix et une approche expérimentale hors du commun. Ses personnages noirs et métis vivaient dans les quartiers branchés de San Francisco, faisaient du vélo et visitaient des musées, écoutaient de la musique de Blancs (entre autres) et discutaient de leur négritude (entre autres) sans tirer de vraies conclusions sur comment vivre sa vie.

Je me demandais, dans une critique de 2013 si Barry Jenkins franchirait les portes d’Hollywood et à quel prix (cf. critique n°11827). Il l’a fait avec Moonlight, un film qui situe son intrigue dans le ghetto et dénonce la pauvreté, comme nombre de films noirs américains récompensés aux Oscars à travers l’histoire (Training Day, Monster’s Ball, Hustle & Flow, Precious, The Help, 12 Years a Slave, Fences) et comme la majorité des films noirs américains qui réussissent commercialement. Moonlight ne déroge pas à la règle : mère prostituée, père absent, violence, drogue…

C’est un peu comme ce cinéma africain produit par l’Occident qui sans cesse raconte la vie au village, tandis que les mégalopoles grandissent et les téléphones portables pullulent. Ces histoires méritent d’être racontées, mais pourquoi toujours les mêmes ?

Moonlight ne raconte pas la même histoire, bien sûr, puisque son protagoniste est homosexuel et que son enfance est marquée par les moqueries puis la violence homophobe. On retrouve les dynamiques complexes authentiquement décrites dans Un homo dans la Cité (cf. critique n°12000), quand le héros se fait tabasser par celui qui l’a embrassé et qui doit plus que les autres montrer qu’il le rejette. Dès l’enfance, Little est ainsi surnommé parce qu’il est chétif, reconnu par les autres comme homo alors qu’il ne le sait pas lui-même, sans bien comprendre ce qui le trahit. Il arrive à se faire appeler Chiron à l’adolescence (c’est son nom) où le harcèlement des caïds le poussera à bout. Après un passage en prison où il apprend le métier de dealer, qu’il exécutera avec succès, il se fait appeler Black et opère une véritable métamorphose pour survivre dans son quartier. Nouvelle identité à laquelle ceux qui le connaissent, et le public, ne peuvent tout à fait croire.

Comme Brokeback Mountain, la force de Moonlight est dans ses silences, sa violence étouffée, le cri de la mère rendu muet au montage. La facilité de tomber dans l’illégalité jamais expliquée. Le seul espoir est la protection et l’amour d’un jeune dealer (Mahershala Ali) pour un enfant à qui il inculque la fierté d’être soi-même. La violence et la mort qui s’en suivent sont laissées hors-champ, données connues et dont le montage exprime à quel point elles attaquent les corps noirs qui les infligent et les reçoivent comme un seul. Le gangster homo de Jenkins renouvelle la figure d’Omar dans The Wire et lui offre une porte de sortie.

Dans la cohue des récompenses, Barry Jenkins sembla en oublier son discours de remerciements. Fallait-il y croire vraiment ? Il n’avait même pas osé en rêver, dit-il. Comme le dit le message de soutien aux jeunes personnes LGBTQI, « It Gets Better » (www.itgetsbetter.org/), Black a l’avenir devant lui, et les Oscars aussi.

avec Alex Hibbert (Little), Ashton Sanders (Chiron) et Trevante Rhodes (Black), et Mahershala Ali (Juan)

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