Un homo dans la cité

Entretien d'Anne Crémieux avec Brahim Naït-Balk

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Prologue d’Un homo dans la cité, de Brahim Naït-Balk
Si je peux enfin aujourd’hui assumer les propos que je tiens dans ce livre, c’est sans doute le signe que j’ai déjà moins peur d’aller au-devant de la vie, de ma vie. Il serait grand temps, j’ai bientôt 46 ans.
D’origine marocaine, musulman de naissance, je suis aussi homosexuel, et c’est toute la question de mon existence. Ma sortie du placard pleine et entière date d’à peine deux ou trois ans. Seuls ceux qui ignorent ce qu’être homosexuel veut dire dans ma culture s’en étonneront. J’ajoute à ce « handicap majeur » que je suis fils de mineur, que j’ai grandi à Saint-Étienne et que je suis l’aîné de sept frères et sœurs : ni mon environnement social et provincial ni ma place d’aîné n’étaient propices à mon épanouissement sexuel, surtout quand il est hors norme. Se sentir différent dans une cité minière peuplée d’une majorité d’immigrés du Maghreb, dans les années soixante-dix, équivaut à se sentir malade dans un pays sans médecin. Et la position d’aîné dans une famille maghrébine implique de se comporter en modèle, dans le strict respect des traditions : virilité, mariage, paternité et autorité sur les cadets, autant de « qualités » qui me manquaient cruellement.
Mais ce n’est pas le pire. Le pire, je le connaîtrai lorsque j’habiterai dans ce qu’on appelle des « cités difficiles » de la banlieue parisienne. D’abord à Aulnay-sous-Bois, puis à Sèvres : injures homophobes et humiliations, intimidation, chantage, agressions sexuelles et tentatives de viol, pour ne pas dire viol, je fus des années durant la proie de petits caïds, qui, allez savoir comment, avaient flairé ma différence et avaient décidé de me la faire payer. Ils étaient plus jeunes que moi, ils me terrorisaient par leur violence et ils me tenaient par le chantage : si tu parles, on révèle que tu es pédé. Circonstance aggravante, j’étais l’éducateur de certains d’entre eux. Je n’en ai jamais parlé à personne, je n’ai pas porté plainte, et j’ai encore honte de m’être laissé faire. Au bout du compte, j’aurai davantage souffert de la haine homophobe de la part de personnes partageant mes origines que du racisme anti-arabe.
J’ai souvent eu envie d’en finir, non parce que le suicide m’apparaissait comme une solution, mais parce que j’étais dans une impasse et que vivre m’apparaissait plus difficile que mourir. (…)
Mais je suis au moins certain d’avoir acquis la distance nécessaire pour partager cette expérience avec ceux qui y reconnaîtront leurs propres difficultés : l’écho les renvoie à leur solitude. Ils s’enroulent dans leur coquille de honte, comme je l’ai fait jusqu’à ce que les voix des animateurs sur Fréquence Gay viennent m’apprendre que je n’étais pas seul au monde, que l’homosexualité n’est pas une maladie et qu’il me fallait prendre mon destin en main si je ne voulais pas sombrer dans la folie.
J’aimerais, dans la mesure de mes moyens, contribuer à briser le tabou qui règne encore sur l’homosexualité, en particulier dans les milieux maghrébins, où l’on nie que cela existe, mais aussi dans les esprits occidentaux, qui préfèrent que cela reste caché. Dès qu’un homosexuel s’affirme, on le traite d’exhibitionniste.
Mais j’aimerais aussi contribuer à décloisonner les genres et à inciter les gays à sortir du ghetto, à admettre qu’on est bien au milieu des autres.
C’est pourquoi je m’investis fortement dans l’émission de radio que j’ai créée, Homomicro, sur Fréquence Paris Plurielle, une radio associative dans laquelle j’interviens depuis dix-sept ans. Par ailleurs, je suis l’entraîneur d’une équipe de foot au sein d’un club que j’ai fondé avec des amis, le Paris Foot Gay, et dans laquelle jouent aussi bien des homosexuels que des hétérosexuels. C’est l’une de mes grandes fiertés car je me bats pour qu’on ouvre les ghettos, et pour que nous partagions nos ressemblances plutôt que d’opposer nos différences. (…)
Aujourd’hui, lorsque je jette un œil sur mon passé, j’estime avoir de la chance et je suis fier de mon parcours. Ma famille est au courant de mon homosexualité et ne me rejette pas ; je suis reconnaissant à ma mère, non seulement de m’avoir accepté tel que je suis, mais de me manifester encore plus d’affection depuis qu’elle sait. J’aime mon travail, je m’épanouis dans mes activités extra-professionnelles dans la mesure où j’ai réussi à les mettre en accord avec mes convictions. (…)
Je dédie ce livre à tous les jeunes, Maghrébins ou pas, qui se découvrent homosexuels. Puissent-ils y puiser le courage de résister à tous ceux qui tenteront de les faire rentrer dans le rang de ce qu’ils considèrent comme la normalité.

Brahim Naït-Balk, Un homo dans la cité, Calmann-Levy, 2009.
Anne Crémieux : Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?
Brahim Naït-Balk : J’ai fait le choix de dire ces choses considérées taboues car j’ai 49 ans aujourd’hui et j’estime que je n’ai rien à perdre, que ma vie est derrière moi et que tout ce que j’aurais aimé réellement vivre, je ne l’ai pas vécu comme je le souhaitais. Il faut expliquer comment la société nous empêche de vivre les choses de façon normale, d’être soi-même, de vivre ce qu’on est. Il faut donner l’exemple, faire passer un message, tendre la main à tous ces gens qui sont en souffrance, qui se font violenter, agresser, qui se cachent derrière une identité, qui ne peuvent pas être eux-mêmes à cause d’une religion, à cause d’une culture imposée dans la cellule familiale. Il faut en parler pour avancer. Malheureusement aujourd’hui dans la cité, milieu où j’ai vécu une grande partie de ma vie, les gens ne parlent pas, ils se cachent. Qu’elle est l’issue ? On voit bien la montée des religions, de toutes les religions. Aujourd’hui les gens qui s’opposent au mariage et à l’adoption empêchent que la société évolue. Évidemment pour moi la normalité c’est une femme et un homme, mais on peut accepter les gens comme ils sont et surtout, donner l’occasion aux homos d’essayer de constituer une famille et de vivre comme les autres.
Vous dites que vous avez été soulagé de votre isolement en découvrant Fréquence Gay, et aussi que vous n’avez jamais rien vu à la télé ou au cinéma, alors qu’il se faisait des choses. Pensez-vous que les jeunes d’aujourd’hui sont moins isolés que vous ne l’étiez ? Est-ce qu’Internet joue un rôle ?
Effectivement à l’époque pour moi, Fréquence Gay était un véritable bol d’air. J’étais dans un milieu sans grande communication, que ce soit la famille ou les amis. J’ai beaucoup vécu en province, dans un milieu clos, isolé de tout.
J’écoutais des entretiens, des témoignages de personnes homos, des choses simples comme les petites annonces, tout ça m’intéressait. Mais une fois la radio éteinte, j’étais aussitôt cloisonné, je me retrouvais seul. Je voulais franchir le pas, m’évader, aller à la rencontre de tous ces gens que j’entendais à la radio, vivre… Aujourd’hui, bien sûr il y a Internet, on peut avoir des plans, rencontrer des associations, tout est possible. Mais encore faut-il faire la démarche.
Moi, j’avais peur, j’avais l’impression de me trahir et de trahir les miens. Je suis sûr que beaucoup de jeunes aujourd’hui encore sont dans la même situation, à cause du barrage de la culture. Dans nos cultures, ça ne se fait pas. Ça ne se vit pas. Même quand on vit son homosexualité, on se culpabilise à mort. Ça appartient au diable, voilà une expression que j’ai souvent entendue.
Vous dites page 78 que vos agresseurs ont un « rapport tordu à leur sexualité ». Pensez-vous donc que le problème est plus large que celui de l’homosexualité ?
La culture maghrébine, c’est la culture du caché. Une femme qui fume, il faut le cacher. Tu sors avec un garçon, il faut le cacher. Il faut tout cacher. Et c’est aussi de ça dont je voulais parler. Dans les pays arabes, au Maghreb, en Afrique, au fond l’homosexualité est tolérée et acceptée. Personne n’en parle, et on a du mal à se regarder dans une glace car ça ne se fait pas, mais on le vit caché. De nombreuses femmes savent que leur mari a des relations avec des hommes mais elles se taisent, elles n’ont pas le choix. C’est ça que je dis être « tordu ». Sachant que celui qui sodomise n’est pas homosexuel, bien sûr. Parmi tous ces gens qui m’ont agressé, beaucoup refoulaient une homosexualité. Ils vivaient frustrés. J’en parle dans mon livre : non seulement ces gens se font du mal à eux-mêmes, mais ils font aussi du mal aux autres.
Vous décrivez beaucoup d’épisodes de violences sexuels à votre encontre sans utiliser le mot « viol », puis dans un chapitre intitulé « Viol », vous attribuez plus particulièrement ce mot à un acte qui n’a finalement pas eu lieu car vous avez résisté et vous vous êtes échappé, comme si sans résistance, il n’y avait pas tout à fait viol.
C’est vrai. En ce qui me concerne, à chaque fois il y avait cinq ou six types autour de moi qui faisaient pression. C’est vrai que dès lors qu’on n’arrive pas à s’échapper ; c’est comme si on était consentant et qu’on acceptait tout. Beaucoup savaient, ou plutôt sentaient car je ne l’ai jamais dit, que j’étais homo.
Donc, pour eux, cette relation, même forcée, je l’acceptais et je l’accepterai. On peut dire que je tolérais tout de leur part, parce que j’étais homo. Un mec homo on va le violer, le sodomiser, le rabaisser, il aime ça et c’est ce qu’il recherche, puisqu’il est homo. Ça se retrouve pour les femmes aussi.
Un jeune dont vous étiez l’éducateur vous a dit des années plus tard que pour lui, malgré toutes les moqueries dont il a été témoin, vous étiez néanmoins un « modèle » : peut-on choisir d’être un modèle pour les enfants homosexuels ?
Je pense que tout homo qui ose s’affirmer et parler de ce qu’il a vécu devient un modèle. Depuis que le livre est sorti, j’ai reçu beaucoup de messages. Un jeune de 23 ans m’a dit qu’il s’était retrouvé dans mon livre, que ça l’avait vraiment soulagé de voir qu’il y avait des gens comme moi. Ma démarche, c’est de l’aider à aller de l’avant. Il veut parler à sa famille, à ses sœurs, à sa mère.
Ou bien cet autre homme, qui est interné car sa famille n’accepte pas son homosexualité, m’a dit qu’il s’était senti moins seul. Il s’est reconnu à travers mon histoire.
Vos rapports avec votre famille sont mitigés : ils vous acceptent, mais ne vous traitent pas à égalité. Qu’en est-il à présent ?
Finalement le livre n’a pas arrangé les choses. Mes frères et sœurs avaient été dans l’ensemble assez tolérants et la plupart ont bien réagi, d’autres ont été très fuyants. Un de mes frères a dit à une de mes sœurs qu’il lirait le Coran avant de lire mon livre. Ça veut tout dire. Ça les gêne : pourquoi avoir affiché ton nom et sali la famille ? La maison d’édition m’a bien proposé un pseudo mais ça n’aurait pas eu de sens. Il s’agit de sortir de l’isolement, il n’est pas question de continuer à me cacher derrière un pseudo.
Vous concluez à juste titre que l’homophobie n’est pas une prérogative des cultures maghrébine ou africaine et que l’hypocrisie homophobe est partout.
La grande différence avec les Occidentaux, c’est qu’on a vraiment du mal à couper les ponts avec la famille, à dire merde à nos parents, contrairement à certains Français de souche que je connais. Il faut montrer qu’on est « normaux », donc s’imposer une femme, avoir des enfants. Les parents doivent décider de tout, tracer notre ligne de vie. Il y a quelques années que je n’ai pas été au Maroc – depuis le livre je n’ose plus y aller – mais chez les Marocains, on a du mal à savoir qui est qui. Beaucoup d’Occidentaux voyagent au Maroc et ont des aventures avec des hommes, certainement en partie pour l’argent, car du moment qu’ils sont actifs, ils se considèrent hétéro.
Vous avez participé au livre d’entretiens Homo-ghetto publié la même année chez Calmann-Lévy.

Frank Chaumont m’avait vu dans un reportage « banlieue gay » et voulait que je participe à son livre dont il m’a expliqué le principe. Il s’agit de témoignages de personnes qui ont vécu dans la cité. J’étais réticent car j’écrivais mon propre livre et je ne voulais pas me disperser. Mais il m’a proposé de me présenter à Calmann-Lévy pour que les deux livres sortent ensemble, à une semaine d’intervalle, et donc j’ai accepté.
Qu’est-ce qu’Homomicro ?

L’émission existe depuis neuf ans sur Fréquence Paris Plurielle, où je travaille depuis vingt ans. J’ai commencé avec l’émission Sportmidable, qui parlait de sport amateur en Île-de-France. Puis j’ai voulu créer une émission qui parle d’homosexualité. C’était une façon de m’émanciper, de faire mon coming out dans le milieu de la radio, de m’ouvrir aux autres et de dire qui j’étais. L’émission traite des sujets sur l’homosexualité et s’adresse à tous.
Vous faites ce que Fréquence Gay a fait pour vous. Faut-il développer d’autres outils ?
Il faut que les associations LGBT soient clairement identifiables dans la cité, il faut aller vers eux. Il ne faut pas déplacer les gens, il faut les laisser vivre dans leur univers et les aider là-bas. Ceux qui sortent et vont sur Paris pour rencontrer des garçons et faire la fête aux soirées black-blanc-beur ne s’affichent pas ; quand la nuit se termine, ils se cachent. Mais peut-être qu’avec le mariage, les situations vont évoluer. Je vais à Toulouse pour présenter mon livre dans un quartier, je vais à la rencontre des gens dans la cité pour débattre, pour faire bouger les choses, grâce aux associations qui réfléchissent à ces situations.

///Article N° : 12000

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