Kiki Layne et Stephan James : « Ce que James Baldwin raconte, ce sont des choses que nous voyons encore aujourd’hui »

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Entretien d’Emeline Amétis avec Kiki Layne et Stephan James à propos de Si Beale Street pouvait parler

Si Beale Street pouvait parler, elle raconterait unes à unes les luttes collectives et individuelles des hommes et des femmes noir.e.s outre-Atlantique. Mais elle dirait surtout l’amour et l’espoir qui les inspirent. Dans son dernier film, adaptation du célèbre roman de James Baldwin, Barry Jenkins met en scène l’histoire d’amour bouleversée de Fonny et Tish, et raconte comment le système américain, implacable, s’immisce dans les parcours de vies noires pour mieux les briser. À travers sa caméra, Barry Jenkins rend fidèlement justice à l’oeuvre douce-amère de Baldwin et met sur le devant de la scène Kiki Layne et Stephan James, deux acteurs remarquables avec lesquels nous avons pu échanger.

S’il est une chose qui est propre à Barry Jenkins, ce sont précisément ses plans serrés. Il y en a beaucoup de vous, que ce soit dans la rue ou au parloir. Vous étiez à l’aise à l’idée de jouer face à une caméra, plutôt qu’un partenaire ?

Stephan James : Bien sûr, c’est déstabilisant de savoir son visage scruté par une caméra. Mais on ne peut que faire confiance à Barry Jenkins quand on a vu ses oeuvres précédentes. Les gros plans font effectivement partie de sa signature, et c’est pour le mieux.

Kiki Layne : J’ai dit à Barry [Jenkins] une fois que c’était comme fixer un trou noir, je crois qu’il ne s’en remettra jamais (rires). J’avais parfois l’impression de ne pas mettre assez d’émotions dans mon regard. Mais je suis très fière du résultat à l’écran : je pense qu’il est plus facile d’éprouver de l’empathie pour les personnages quand on lit leur visage. En tant qu’acteur, on ne peut se cacher nulle part : tout ce que l’on ressent sera directement transmis au public. Et je trouve le film d’autant plus beau en cela.

Parmi les nombreuses scènes marquantes du film, je pense inévitablement à celle des retrouvailles entre Daniel et Fonny, et plus particulièrement au dîner qui réunit Tish, Fonny et Daniel. Le gros plan sur Bryan Tyree Henry est très impressionnant : on peut lire la peur dans ses yeux de façon très claire. Pouvez-vous m’en dire plus sur cette scène ? Quelle expérience du tournage avez-vous eu aux côtés de ces incroyables acteurs ?

Stephan James : Cette scène a beaucoup marqué les spectateurs ! Et c’est compréhensible, Bryan Tyree Henry est un acteur incroyable : en dix minutes à l’écran, il est parvenu à émouvoir tant de gens. Cette scène était vraiment importante à tourner montrer deux hommes noirs qui s’aiment, se confient l’un à l’autre avec vulnérabilité est presque inédit.

Kiki Layne : C’était une première expérience de tournage incroyable. J’ai beaucoup d’admiration pour Bryan Tyree Henry et tous les autres : Regina King, Teyonah Parris, Colman Domingo sont des modèles pour moi. J’ai été très impressionnée au début du tournage : j’avais peur de tourner une scène plus de fois qu’il ne le fallait, mais tout le monde a été patient avec moi. Désormais, nous formons une véritable famille.

J’étais justement très impressionnée par vos performances, parce que j’avais l’impression de pouvoir lire les mots de James Baldwin dans vos silences. Comment avez-vous utilisé le livre sur le tournage ?

Stephan James : J’ai effectivement dû le lire deux ou trois fois sur le tournage, après le script. Mais je crois qu’il a bien plus servi à Kiki [Layne].

Kiki Layne : Le livre est écrit du point de vue de Tish, du coup il m’a accompagné chaque jour pendant le tournage. Il m’a beaucoup aidé à la cerner, ses inquiétudes et ses espoirs. À m’identifier à elle. C’était aussi plus évident de savoir ce que nos personnages savaient ou ignoraient à telle ou telle scène.

Comment la citation de James Baldwin présentée en introduction ( « Toutes personnes noires nées en Amérique sont nées sur Beale Street ») fait sens pour chacun d’entre vous ?

Stephan James : Je suis d’abord perçu en tant qu’homme noir avant d’être vu en tant que Canadien. Peu importe que je sois né de l’autre côté de la frontière, le système raciste s’abat sur moi comme il s’abattrait sur n’importe quel homme ou femme noire. C’est le sens de cette citation selon moi.

Kiki Layne : Je suis d’accord, je pense que cette citation parle de l’universalité de l’expérience noire en Amérique. D’une lutte permanente pour faire valoir nos droits.

Au final, le thème de Si Beale Street pouvait parler est assez actuel…

Kiki Layne : Oui ! Justement, le fait que cette histoire, qui se déroule dans les années 70, semble si actuelle est alarmant. Quand on voit ce film, on ne peut s’empêcher de penser « quels progrès avons nous faits depuis ? » Ce que James Baldwin raconte, ce sont des choses que nous voyons encore aujourd’hui. Selon moi, c’est pour cette raison que ce film est important : l’histoire d’amour entre Tish et Fonny donne de la profondeur et un contexte aux statistiques sur l’incarcération des hommes noirs aux Etats-Unis.

Qu’avez-vous appris de vos personnages ?

Kiki Layne : Tish m’a appris une différente manière d’être forte. J’ai longtemps pensé que l’on ne pouvait l’être que d’une seule manière, qu’être une femme forte c’était être indépendante, sûre de soi et de ce que l’on veut. Mais Tish m’a prouvée que la vulnérabilité n’empêchait pas la résilience, au contraire. Qu’elle pouvait pleurer et avoir besoin des siens et que c’était une manière pour elle d’être plus résistante face à l’adversité.

Stephan James : Je ne pense pas avoir beaucoup appris de Fonny en particulier, mais plutôt de l’amour que décrit James Baldwin : de ce que l’on donne, de ce que l’on reçoit… De la façon dont on peut se battre corps et âme pour un proche.

Tish et sa mère, Sharon, ont une relation exceptionnelle. Elles se comprennent sans dire grand chose et cette relation est intéressante parce qu’elle démonte beaucoup de clichés sur les familles noires au cinéma : ça aurait pu mal tourner à l’annonce de la grossesse de Tish, mais sa mère accueille la nouvelle avec tendresse. Kiki, comment votre relation avec votre mère vous a t-elle inspiré ?

Kiki Layne : J’entretiens une très belle relation avec ma mère : elle me soutient dans tout ce que j’entreprends, elle a toujours été là pour moi. Et je lui dois beaucoup : par exemple, c’est elle qui m’a encouragée à me rendre à New York pour participer à la deuxième partie des auditions pour ce film. Sans elle, je crois que je n’en aurais pas eu le courage. Notre complicité m’a beaucoup inspirée pour jouer la relation qu’entretient Tish avec sa mère, Sharon. D’ailleurs, Regina King et moi avons tissé des liens très forts pendant le tournage. Elle m’appelle toujours « ma fille »… C’est comme une seconde mère pour moi. Mais évidemment, c’est d’abord la relation que j’ai avec ma mère qui m’a permis de m’identifier à Tish.

À l’inverse, la relation de Fonny avec sa mère et ses deux soeurs semble emprise de colorisme. C’est suggéré dans le film, mais assez explicite dans le livre. Quelle est votre expérience du colorisme dans l’industrie du cinéma ?

Stephan James : Quand on est un comédien noir, à l’annonce d’un casting, on ne sait jamais vraiment quelle teinte de peau noire est discriminante. Plus on est foncé, moins on a de chances d’avoir un rôle. C’est malheureusement une chose à laquelle nous sommes souvent confrontés.

Kiki Layne : Quand on a annoncé que je serai en tête d’affiche du prochain film de Barry Jenkins, certains commentaires se moquaient du fait qu’une inconnue à la peau foncée occupe le rôle titre. Il y a cette idée persistante dans l’industrie selon laquelle on est moins jolie quand on a la peau foncée, qu’une actrice principale noire se traduit nécessairement en échec commercial. Mais je suis heureuse que Barry Jenkins s’en soit tenu au livre : les mots de James Baldwin décrivent une jeune femme qui me ressemble. C’est tout sauf un hasard.

Images : Copyright Mars Films

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