The Underground Railroad, de Barry Jenkins

Le réalisme magique pour renouveler la vision

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Le réalisateur de « Moonlight »(cf. critique n°14015) et de « Si Beale Street pouvait parler » (cf. critique n°14556) s’est lancé dans l’adaptation du roman à succès de Colson Whitehead sur les routes de fuite qui prirent le nom de « chemin de fer clandestin ». Alors que les nombreux films américains qui mettent en scène l’esclavage témoignent d’une sortie progressive des clichés et assignations, cette série ambitieuse produite par Amazon Prime Vidéo et visible sur cette plateforme depuis le 14 mai 2021 non seulement décoiffe mais représente une nouvelle avancée dans la quête d’une juste représentation de cette abomination pour éclairer le temps présent.

Colson Whitehead a eu une idée géniale : donner chair à une expression fantaisiste. C’est ainsi qu’il écrit Underground Railroad qui recevra le National Book Award en 2016 et le prix Pulitzer en 2017 et, notamment célébré par Obama, connaîtra un énorme succès aux Etats-Unis comme dans le reste du monde puisqu’édité dans 36 pays (traduction française chez Albin Michel). Cette expression était une métaphore du réseau clandestin mais bien réel de passeurs noirs ou blancs qui, avant la guerre de Sécession, aidèrent les esclaves à fuir les plantations du sud des Etats-Unis pour gagner les Etats abolitionnistes du Nord, mais aussi la Floride alors encore espagnole ou le Canada. La terminologie ferroviaire permettait de désigner discrètement les guides (les chefs de train), les étapes de repos (les stations), organisées par des activistes (les chefs de gare).

Fallait-il adapter le roman de Whitehead au cinéma ? Et de plus en tant que mini-série de 10 épisodes ? En d’autres termes, fallait-il une nième œuvre sur la dureté de l’esclavage ? Malgré ses imperfections et ses approximations historiques, Roots (Racines) avait fait son travail dès 1977 : l’énorme impact de l’adaptation en série du roman d’Alex Haley avait imposé à la télévision la représentation de la cruauté du traitement des esclaves.

Si le premier épisode de The Underground Railroad décrit cette horreur sans rien en édulcorer, ce sont les conséquences psychologiques qui font le reste de la série. Comment ces femmes et ces hommes qui ont pu s’en échapper ont-ils pu se reconstruire ? Et ont-ils seulement pu s’en échapper, alors que d’autres pièges les attendaient ?

Dans le livre (p.144), Cora, la jeune esclave analphabète en fuite, arrive à définir un mot qui n’existait pas sur la plantation : l’optimisme. Elle dit : c’est la persévérance. Son destin tragique est pourtant jonché des cadavres de celles et ceux qui l’ont soutenue. Cela résonne avec l’Histoire contemporaine des Etats-Unis, du mouvement des droits civiques à Black Lives Matter. Mais aussi avec le sort des migrants clandestins en quête d’un insaisissable Eldorado, qui ne sont bienvenus nulle part.

116 jours de tournage. Barry Jenkins a réalisé tous les épisodes de la série, un travail de titan pour une production qui a explosé les budgets avec la reconstitution d’une plantation de coton, un tunnel et un vrai train, des centaines de figurants, des milliers de costumes… Tout a été tourné en Georgie où démarre l’histoire de Cora, mais on passe d’Etat en Etat : Caroline du Sud et du Nord, Tennessee, Indiana, à chaque fois une Amérique différente mais plus terrible.

Car chaque étape est la découverte d’une nouvelle couche de complexité, la sortie de la servitude ne signifiant en rien la fin des violences, et pose plus avant la question de savoir comment sortir de l’impasse dans laquelle le racisme enferre la société. Tout est fictionnel, voire science-fictionnel, et pourtant tout est ancré dans la réalité.

En définitive, exploitation et torture, l’esclavage est au fondement même du capitalisme. Arnold Ridgeway (Joel Edgerton), le chasseur d’esclaves qui poursuit Cora (Thuso Mbedu), en énonce les deux piliers : l’impérialisme comme « destinée manifeste » et la suprématie des Blancs comme « impératif américain ». Ce destin par « prescription divine », « phare scintillant né de la nécessité et de la vertu entre le marteau et l’enclume », consiste à « conquérir, bâtir, civiliser la race inférieure » et pour cela « l’assujettir sinon l’exterminer ».

Le film comme le livre font une grande place à ce personnage. Cette insistance sur cette idéologie fondatrice est au cœur de leur projet. Il n’est en effet pas encore inutile aujourd’hui de déconstruire les représentations biaisées et réductrices de l’esclave au cinéma. Certains auteurs (comme Margaret Mitchell) et des films comme Naissance d’une nation (D.W. Griffith, 1915), profondément raciste, ou Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939) avec sa vision d’esclaves stupides, infantiles ou satisfaits de leur condition, ont connu d’immenses succès. Une légende a profondément marqué l’imaginaire américain : le mélodrame sudiste chevaleresque de la cause perdue (The Lost Cause) qui transforme la défaite militaire du Sud en tragédie funeste. Dans L’Esclave libre (Raoul Walsh, 1957), la noblesse et la prestance des gentlemen du Sud sont opposées à la veulerie et à la brutalité des soldats nordistes.

Il faut attendre Slaves (Herbert J. Biberman, 1969) ou Mandingo (Richard Fleischer, 1975) pour une vision déromancée de l’esclavage où l’exploitation sexuelle des femmes esclaves s’ajoute à l’asservissement des corps par le travail. Passons sur Amistad (Steven Spielberg, 1997) qui montrait la réalité du bateau négrier mais célébrait ensuite sur la musique sirupeuse de John Williams la rédemption de l’Amérique selon un scénario hollywoodien typique où le Blanc sauve le Noir. C’est le point de vue de l’esclave qu’adopte le Britannique Steve McQueen avec 12 Years a Slave (2013), montrant combien l’esclavage aliène le corps, stigmates d’un homme qui ne fait cependant que subir. Se pose dès lors la question de la révolte, que Nate Parker met en scène avec celle du prédicateur noir Nat Turner en 1831 dans Naissance d’une nation (2013).

Le cinéma grand public étant affaire d’identification, les films qui montrent les atrocités ont été critiqués pour dégrader l’image des Noirs. Quelle distance adopter ? Barry Jenkins a choisi de ne pas tourner autour du pot, mais non sans privilégier la complexité que lui permet la durée de la série. L’acharnement et la cruauté d’Arnold Ridgeway, qui ne cesse d’essayer de retrouver Cora après avoir pourchassé sa mère Mabel, puisent dans les contradictions de l’enseignement spirituel de son père forgeron sur « le Grand Esprit ». Il en devient l’esprit maléfique de Cora dont elle ne peut se débarrasser. Flanqué d’un petit Noir érudit et acquis à sa cause, il est le Blanc qui obsède le Noir (« Comment m’as-tu trouvée ? – C’est toi qui m’a trouvé ! »), notamment en jouant sur la responsabilité des géniteurs (la mère de Cora l’avait-elle abandonnée ?). Cora connaîtra toutes les vicissitudes mais suit un chemin d’émancipation, notamment de cette obsession dont la résolution devient l’enjeu du récit de toute la série. C’est dans cette complexité qu’Underground Railroad franchit un pas par rapport aux quelques films évoqués : suivant le train d’une région à l’autre, de Griffin à Valentine et en Caroline du nord, Cora va connaître différentes tentatives américaines de résoudre l’esclavage, en général terribles, parfois vertueuses mais réprimées. Elle sait les compagnons qu’elle a perdus, mais n’est pas gagnée par la désespérance. « Seigneur, j’ai dû répondre par moi-même », dit le spiritual de Jasper (Calvin Leon Smith), qui résiste en refusant de parler et de manger. Cora est sans cesse au bord du gouffre, en fuite mais sans destination. Sa tête « est emplie de tonnerre ». Elle côtoie la mort (au sens propre lorsqu’elle est liée à Jasper) mais n’adopte pas la violence qui lui est faite, surmontant les entraves de l’aliénation religieuse pour aller semer ses graines et progresser vers une terre de survie.

La question des inégalités n’est pas résolue, loin s’en faut. Démonter ses engrenages est le chantier du temps présent. Mais la lucidité de ce récit pose les bases. Il ne nie pas le traumatisme mais ne le fétichise pas non plus. Il évite les lamentations et met en exergue les résistances et les dignités, même désespérées. Il rappelle les ombres de l’Histoire, les dénis de mémoire, le danger de l’oubli. Jenkins place en portraits ces hommes et femmes qui nous regardent dans les yeux tandis que le chasseur d’esclaves dégorge son effrayante litanie…

La plume de Colson Whitehead était déjà cinématographique, Barry Jenkins l’amplifie en s’accommodant d’une certaine veine hollywoodienne, traitant les scènes oniriques en chromos ou confortant la dimension épique des déplacements sur la musique de Nicholas Britell. On note cependant son souci de faire converger la caméra vers les visages dans les plongées d’ensemble pour passer au point de vue des esclaves. Face à la dimension mythologique du récit; l’enjeu était de garder un certain équilibre pour que l’histoire reste celle d’un voyage réaliste. Jenkins évite ainsi la fragmentation des scènes, ce qui imposait par exemple de construire un long tunnel autour du train issu d’un musée. Pour ancrer dans la réalité, la caméra de James Laxton reste mouvante et accompagne volontiers les personnages plutôt que les plans ne soient divisés. La série en acquière une grande fluidité, en correspondance avec son propos. Pour alléger la vision, la lumière est souvent ténue et lorsqu’il faut pénétrer les entrailles de la terre, une bougie ou une lampe reste le phare à suivre des yeux.

En prenant la Sud-Africaine Thuso Mbedu pour interpréter Cora, Jenkins a misé sur sa capacité à dire les choses par le corps plutôt que par les mots, tant son destin est physique et mental. Pour que le spectateur puisse se mettre dans sa peau, il fallait adopter son point de vue, ce qui permettait aussi de voir la violence avec sa distance à elle, à la fois volontaire et forcée. Cela supposait là aussi que la caméra se rapproche de son visage lorsque son corps était contraint ou lorsqu’elle devait écouter un récit terrible, ce que l’on retrouve également avec les autres personnages.

La richesse de cette série est telle qu’il faut des pauses pour digérer les épisodes. C’est d’ailleurs sans doute pourquoi c’est une série et non un film. Elle ne vous quitte pas, source d’interrogations multiples, et donne envie de la revoir pour l’intégrer davantage.

 

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