Introduction

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« Oui, les beurs n’étaient que de fausses idoles auxquelles on a cessé de croire dans une France retournée au fatalisme néo-libéral. Les acteurs sociaux d’hier [les militants beurs et « blacks » de la première heure]redeviennent ce qu’après tout ils n’ont cessé d’être dans l’imaginaire français : des immigrés ». (1)

« Tu es de quelle origine? Il y a les Français et les Français d’origine. » En 2013, Christelle Evita met ainsi en scène, dans le spectacle Mais je ne suis pas noire (2) la stigmatisation de la différence, en France, à partir de la couleur de peau. Née à Villiers-le-Bel en Seine-Saint-Denis, cette artiste refuse l’étiquette « Française d’origine antillaise », qu’on lui renvoie parfois, et c’est bien toute cette question qu’elle traite dans sa dernière pièce. 30 ans plus tôt, en 1983, une trentaine de jeunes hommes et de jeunes femmes issus notamment des barres HLM de Vénissieux dans la banlieue de Lyon prenaient la route, pour manifester pacifiquement de Marseille à Paris. Leur revendication ?
« Nous sommes d’ici », clamaient-ils, exaspérés par une série de
discriminations au faciès et de violences policières à caractère raciste. 1983-2013. Entre le spectacle de Christelle Evita et les slogans des
100 000 personnes venues accueillir les marcheurs le 3 décembre à Paris, un même message : que cesse l’assignation identitaire « immigrée », parce que « non-Blancs » ! Que cesse l’assignation « Français d’origine immigrée », à laquelle se superpose, dès les années 1980 et la naissance de la politique de la Ville, celle de « jeunes de banlieues ». Entre une étrangeté héritée et une différenciation renouvelée par des frontières intérieures imaginées, un constat : la France continue de se penser comme blanche et chrétienne – et masculine. Ce que Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, exprime dans son Livret de famille (3) en se souvenant de son enfance dans les
quartiers populaires de Toulouse : « On naissait bronzés. Quand t’es bronzé, ben le soleil tu ne l’aimes pas… (…) Le soleil ! Salaud ! Tu ne pouvais pas répartir ta cagne un peu partout ! On ne pouvait pas, nous, être blonds, blancs, chrétiens… je veux dire debout ? » Rien n’aurait donc changé entre la Marche de 1983 et 2013 ?
Au lieu de magnifier une France « black blanc beur », ou de sombrer
dans le pessimisme, Africultures choisit d’interroger cette Marche et ses lendemains à l’aune des perspectives artistiques et culturelles qui se sont déployées, et qui participent de la reconnaissance d’une France réellement plurielle. Loin de vanter un melting pot illusoire, et de brandir l’universalisme qui gomme les différences, Africultures met en lumière des artistes, qui naviguant dans un contexte social et politique déterminé, renouvèlent les regards et les imaginaires, faisant alors relativement écho aux ambitions premières de la Marche qu’exprimait
le 3 décembre 1983 une marcheuse, Marie-Laure Mahé : « la promesse
d’une aube nouvelle » (4). Pourtant, à l’époque – mais la performance de Christelle Evita ne reflète-t-elle pas toute l’actualité de la question ? – les pouvoirs politiques et médiatiques tendent à transformer une interpellation sur le « vivre-ensemble » posée par les enfants de la République en une problématique d’immigration et de politique étrangère. Cette Marche, à l’élan fédérateur, est entrée dans l’Histoire, sous le vocable « Marche des Beurs ». Une visibilité partielle des « enfants d’immigrés » des années 1980 et plus encore des enfants de la
France contemporaine. De la même manière on parlera de « banlieues noires » suite aux émeutes de 2005 dans plusieurs territoires de France (5), ethnicisant ainsi l’évènement. Ahmed Boubeker et Nicolas Beau ne s’y trompaient pas quand ils écrivent dès 1986 : « Cela fait belle lurette que les natifs de nos cités d’exil ne sont perçus au mieux que comme des moutons noirs de la communauté des citoyens. Des clandestins sociaux enfermés dans le carcan des clichés publics. Des êtres quasi fictifs, comme l’ombre de leur double médiatique, créature virtuelle
incarnée, chimère plus vraie que nature. Des vies ramassées en quelques clichetons, prétextes à tous les délires et aux petites peurs des gens bien comme il faut. Triste pantalonnade politique en
vérité que celui du discours public qui s’évertue à faire passer pour des loups enragés ces éternels boucs émissaires que sont nos loulous de banlieue et autres immigrés à perpétuité. » Bien sûr, le terme de « beur » de la fin des années 1970 et tout au long des années 1980 sera (re)pris parfois par les acteurs même de cette lutte, ainsi que par toute une génération de fils et filles de Harkis et de fils et fille d’immigrés maghrébins, à l’instar de Radio Beur. Alors qu’il semble symboliser une reconnaissance, – Samia Messaoudi, journaliste de Radio Beur explique notamment que « la radio allait affirmer cette identité, la singularité de l’identité des enfants de l’immigration » (6) – ce qualificatif devient pour d’autres (ou pour les mêmes) un enfermement. Et Magyd Cherfi de reconnaître dans le même ouvrage : « Nous n’étions pas un groupe
français mais beur, beur comme on l’est quand on est français. Tout nous ramenait comme la vague un Arabe sur nos pompes. On partait toulousains, on revenait beurs, au départ de Toulouse on était sept Français et trois indigènes apparaissaient à l’arrivée. C’est dingue ! A jouer dans les souffrances de l’exil, Hakim, Mouss et moi on s’arabisait. ». L’enfermement du terme, malgré la volonté de tendre un « miroir inversé » à une société qui regarde les Français de couleur comme étrangers, exclut par ailleurs une partie de ceux qui, non fils et filles de Maghrébins, subissent le même regard douteux d’une France se fantasmant exclusivement blanche. Or la Marche pose la question du vivre-ensemble. Elle le renouvèle en mettant à jour la France plurielle. Et en cela elle est un point de rupture et une composante essentielle du récit national français. Nous sommes tous héritiers de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. C’est la raison pour laquelle, tout en interrogeant l’écriture de l’histoire et les enjeux de mémoire de cet événement, Africultures a choisi de questionner les dynamiques artistiques et culturelles de ceux, stigmatisés sous le vocable, « fils et filles d’immigrés » ou « jeunes issus de l’immigration » ou encore « jeunes de banlieues », pour qui le « nous sommes d’ici » résonne dans
leurs oeuvres et leurs trajectoires. Et plus globalement d’interroger dans ce projet, qui ne peut être qu’une pierre d’un édifice plus conséquent, la portée fédératrice et révélatrice d’une société en mouvement, que traduisent ces oeuvres et artistes. Tous ne se sentent pourtant pas héritiers de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, certains ne la connaissent même pas. Pourtant ils ont en partage une histoire, celles des migrations qui nourrissent l’Histoire de France depuis des siècles. Comment les acteurs culturels et artistiques des lendemains de la Marche ont-ils composé, jusqu’à aujourd’hui, avec cet héritage ?
Mais avant toute chose comment s’écrit cette mémoire de la Marche ? Comment s’inscrit-elle en continuité et en rupture avec les générations précédentes, tant socialement qu’artistiquement ? Dans une première partie, nous avons choisi d’explorer la mémoire artistique de cet évènement de 1983, mais aussi sociale et politique. Puis nous avons étudié les oeuvres témoignages de cette période, et ses liens intrinsèques avec la figure de l’immigré dans les représentations artistiques, avant de suggérer son dépassement par la construction d’une figure artistique aux identités multiples et assumées, participant à la longue marche de la reconnaissance de la société du divers, que décrit Edouard Glissant : « Le divers, ce n’est pas le melting-pot, c’est les différences qui se rencontrent, s’ajustent, s’opposent, s’accordent et produisent de l’imprévisible » L’ensemble des oeuvres et artistes évoqués n’est pas exhaustif. Nous n’avons pas cherché à faire une encyclopédie, plutôt à décrire des trajectoires différentes, afin de révéler non pas une vérité simple et uniforme mais bien la complexité humaine, des incertitudes, des impasses aussi et des bribes de réponses. Un changement de regard s’impose dans « ce vieux pays qui ne vieillit pas » qu’évoque le rappeur et romancier Disiz, dans son album Transe-Lucide. Il continue ainsi : « Regarde ta jeunesse dans les yeux / Ma jeunesse ne baisse plus les yeux / Je suis ce que je veux / Où je veux, quand je veux / (…) J’me suis échappé de tous vos ghettos ». « Sur mes papiers y a écrit Français / Mais au quotidien ce n’est pas tout à fait vrai / (…) Je ne vais pas me faire plus français que je ne le suis déjà / Je ne vais pas m’assimiler / Complexe français / Je suis complexe, je suis Français » (7). Alors, à l’instar de Christelle Evita dans son spectacle au sujet de la question sur « l’origine » et « l’identité » : « Cessez de poser cette question. Elle pourrit déjà la relation que nous pourrions avoir ».

1 – Nicolas Beau et Ahmed Boubeker. Chroniques métissées, Paris, Alain Moreau, 1986.
2 – Mais je ne suis pas noire ! Texte : Christelle Evita. Mise en scène Hélène Poitevin. Cie Petits Formats. Jouée à Confluences (Paris
20e) les 5 et 6 décembre 2013.
3 – Editions Babel, octobre 2011.
4 – Citation complète : « Sans doute, personne, ayant participé et vibré face à ce formidable pari concrétisé le 3 décembre 1983, n’oubliera jamais cette marée humaine de toutes origines arpentant fièrement la capitale, comme la promesse d’une aube nouvelle ». Mahé Marie-Laure, « Marcher avec mes frères » in Migrances n°41, 1983. La Marche pour l’égalité et contre le racisme.
5 – Le 27 octobre 2005, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés dans un transformateur EDF où ils s’étaient
réfugiés, à l’issue d’une course poursuite avec les forces de l’ordre à
Clichy-sous-Bois (93). Ce drame avait embrasé les banlieues françaises.
6 – Messaoudi Samia, « Radio Beur et la Marche » in Migrances 41. 1983. La Marche pour l’égalité et contre le racisme.
7 – Disiz. Album : Transe-Lucide Titre « Complexité française ». 2014
///Article N° : 12063

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