Introduction au dossier « Penser l’Afrique : Des objets de pensée aux sujets pensants »

Penser l'Afrique ou notre part d'humanité…

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Par-delà les modes et les événements, la tâche de penser l’Afrique (1) est ici abordée comme question de fond, et un seul numéro d’une revue qui, d’ordinaire, se préoccupe de la reconnaissance de la pluralité des expressions culturelles et de la créativité africaines comme son nom l’indique, ne saurait prétendre la traiter dans toute son ampleur ni en cerner ne serait-ce que les contours et les enjeux. Ce dossier met l’accent sur la tâche intellectuelle qui incombe aux Africains eux-mêmes, où qu’ils habitent et quelles que soient les disciplines qu’ils ont en partage.

Ainsi, ethnologues, anthropologues, philosophes, littéraires, critiques, artistes, prennent la parole en leur nom propre pour dire en quoi consiste cette tâche, quelles méthodes elle devrait utiliser, quels objets elle devrait se donner, ce qu’elle pourrait faire et, surtout, ce qu’elle pourrait nous apporter en faisant de nous des sujets pensants. Il manque sans doute la voix des disciplines de « sciences exactes ». Penser n’est pas entendu ici au sens exclusif du penser philosophique même si des philosophes prennent une part active au débat, en faisant le point sur « la philosophie africaine », en interrogeant les mots et les concepts : Afrique, présence africaine, démocratie, philosophie africaine, universel…

Ce dossier souligne que « penser l’Afrique » est une tâche intellectuelle à accomplir malgré les images et les mots de « la télévision du soir » des pays occidentaux, prompts à actionner l’alarme de l’émotion. Il s’agit d’aller au-delà de ces images et de ces mots qui s’intéressent à telle région du continent dès qu’une catastrophe s’y produit et qui l’ignorent en temps ordinaire. D’un autre point de vue, notre époque se caractérise par une multiplicité de tâches pratiques, politiques, citoyennes ou non, qui prennent en otage le temps de la pensée. Ainsi, tout se passe comme si ce temps n’existait pas dans la mesure où les individus qui auraient pu en prendre soin sont eux-mêmes engagés, en Afrique ou hors du continent, au cœur de la vie immédiate, celle des nécessités et des urgences.

Cependant, cette course sans fin contre une montre que nous ne maîtrisons guère est la situation qui, aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous conduit à fuir la paresse de la pensée. Et, faisant un retour critique sur nos conditions d’existence, nos histoires, croyances, savoirs, arts, sciences et techniques, nous prenons conscience que nous devons penser par nous-mêmes. C’est de cette manière que nous devenons, par la force des choses, des sujets pensants, au moment où l’inquiétude nous gagne et que notre liberté de pensée bute contre toutes sortes de contraintes extérieures. Alors, nous nous étonnons de ce qui est écrit dans des livres savants mais aussi des mots du langage ordinaire, de ce que disent les récits, les représentations collectives, les opinions, les mots à la mode et les appellations qui désignent des objets que nous croyions connaître.

Ainsi, les mots qui désignent l’Afrique, en totalité ou en partie – Afrique, Maghreb, Afrique noire, Afrique subsaharienne…- pourraient constituer un premier motif d’étonnement. « Afrique » est entendue comme un continent avec ses îles et ses diasporas. L’Afrique d’aujourd’hui peut-elle être pensée hors des relations passées, présentes et futures avec l’Europe, l’Amérique et l’Asie ? D’autres relations, entre le Nord et le Sud du continent, sont inscrites dans les mots. En effet, les appellations de l’Afrique coloniale et postcoloniale « coupée en deux », comme l’analyse ici Seloua Luste Boulbina, pourraient poser problème (2), même si l’on continue de se satisfaire d' »Afrique noire » (3) par opposition à « Afrique du Nord » ou « Maghreb » et que, dans les imaginaires, la séparation entre le Nord et le Sud du continent est consommée et intériorisée de part et d’autre du « grand désert », supposé frontière naturelle mais inquiétante à tout point de vue.

Dans ce dossier, des chercheurs qui ont vécu en Afrique – et aimé l’Afrique – prennent la parole. Georges Balandier, fondateur à Paris du Centre d’Etudes Africaines (CEAF), auteur de nombreux ouvrages sur l’Afrique et ses villes, l’histoire africaine de l’Afrique – par opposition à l’histoire coloniale – nous donne à entendre une leçon d’humilité. Ses mots sonnent justes et nous mettent sur la voie d’un défi à relever : penser les dynamiques dans une Afrique des villes. Jean-Pierre Dozon expose quelques moments-clefs de son parcours « africaniste ». C’est en Côte d’Ivoire qu’il a principalement appris et exercé son métier d’anthropologue en travaillant sur les différentes thématiques évoquées ici.

D’autres formes de partage d’expériences et de réflexions sont proposées autour des arts plastiques et du cinéma. Muriel Diallo, artiste peintre, illustratrice et auteure de livres pour la jeunesse entre en dialogue avec Ernest Dükü artiste plasticien. Ils jouent au dé jamais immobile, qui se métamorphose à chaque instant, montrant une à une ses faces multicolores, racontant la traversée des frontières, de l’espace et du temps. Sarah Bouyain, écrivaine et cinéaste s’interroge, quant à elle, sur « son Afrique passée ». Elle sonde le lien vivant et paradoxal qui nourrit son travail entre deux continents et deux pays.

Les perspectives critiques, aussi bien en philosophie qu’en littérature, parcourent les articles en présence. La difficulté de penser la démocratie est le propos de Jean-Godefroy Bidima qui met en exergue les niveaux de questionnement et les concepts qui posent problème : « le peuple », « la résistance » et « la transparence ». Abel Kouvouama analyse les textes de la chanson congolaise de variétés comme vecteur de critique sociale, morale et politique. David Koffi N’Goran questionne, dans les romans d’Alain Mabanckou, le discours social de « la traversée » et l’écriture « à partir de l’autre rive ». Dorcas Akande, s’intéressant aux romans de Buchi Emecheta, souligne les paradoxes du « care » qui se situe à la croisée des notions de « soin » et de « souci de l’autre » comme le fait remarquer le traducteur de l’article.

Si les philosophes citent plus d’une fois Senghor penseur, la figure de Césaire est très présente dans les textes de critique et de théorie littéraires. Pius Ngandu Nkashama analyse, à partir de la représentation théâtrale de La tragédie du roi Christophe par les étudiants de la Faculté de Philosophie et Lettres de Kinshasa en 1967, comment Césaire a « pensé l’Afrique par l’écriture ». Ainsi souligne-t-il en quels termes cette pièce est une réserve -de mots et d’idées- dans laquelle la théorie de l’authenticité au Zaïre a puisé ses idées-forces. Pour Olivier Tonneau, la notion psychanalytique de « phantasme » est une clé pour comprendre à sa juste valeur la négritude césairienne.

On pourrait se demander à quelle catégorie de tâches appartient celle de « penser ». Parce que l’idéologie et les causes à défendre continuent de se mêler aux discours scientifiques, pour Abdoulaye Imorou qui s’inscrit dans la perspective ouverte par Achille Mbembé, les penseurs de l’Afrique, Africains ou non, empruntent la voie « affective » en lieu et place de la voie « objective » et rationnelle.

Cependant, un défi majeur reste à relever. Penser l’Afrique n’est-ce pas, d’un autre point de vue, accorder une place non négligeable à la question des langues africaines comme langues d’écriture littéraire ? En ce sens, « le champ littéraire africain se singularise par une fascinante anomalie » souligne Boubacar Boris Diop.

Les philosophes africains s’interrogent sur l’histoire de leur discipline et les débats qui continuent de la nourrir en traçant de nouvelles perspectives. Paulin Hountondji dresse donc le bilan de la philosophie africaine, il répond à seize questions en soulignant les jalons de son itinéraire de philosophe. Niamkey Koffi apporte quelques précisions concernant le débat sur la philosophie africaine dans les années 70. Cependant, les détails des questions que pose la philosophie africaine, aujourd’hui, sont repris par d’autres philosophes. Ainsi, pour Souleymane Bachir Diagne, il convient de penser le rapport à l’autre et le dialogue interreligieux en prenant appui sur le respect et la tolérance réciproques afin d’affirmer « notre présence africaine au monde ». Augustin Dibi Kouadio, constatant le besoin croissant de philosophie dans le monde contemporain, montre qu’il n’y a pas de philosophie sans concept et analyse la tâche philosophique comme « effort de l’homme se poussant vers l’universalité comme la racine de son individualité », voilà pourquoi la philosophie africaine doit se penser en termes de « tâche à accomplir, de devoir-être ». Pour Ramatoulaye Diagne, dans un monde d’exclusions et de discriminations dont l’observation pourrait conduire à décréter l’échec de l’optimisme des Lumières, la philosophie est plus nécessaire que jamais. La question du dialogue des cultures et celle de « l’esprit d’universel » comme ce vers quoi doit tendre l’éducation, dès le plus jeune âge et dans les écoles doctorales en Afrique, se pose avec acuité.

A l’heure où les mouvements de pensée et quelques grandes synthèses humanistes ont tendance à disparaître, il reste, dans chaque discipline se réclamant du champ plurivoque de la pensée, des individualités qui pensent et philosophent. Mais comment penser par nous-mêmes, en étant libres et responsables de nos mots et de nos concepts dans un monde aujourd’hui mondialisé, fracturé et fragmenté ? Nos places publiques sont peu accessibles pour une pensée critique, occupées qu’elles sont par d’autres types de discours en rapport avec la vie immédiate : politique, économique, sportive ou religieuse. Nous nous heurtons aussi à la libre circulation et à l’acceptation de la pensée et de la philosophie africaines hors de nos pays, par exemple dans les ex-puissances coloniales. Elles sont classées dans la « marge » ou, le cas échéant, parmi les « pensées de l’ailleurs », si elles ne sont pas oubliées. Voilà de quelle manière nous faisons l’expérience de notre appartenance à l’Afrique, lieu que nous habitons sans peut-être le savoir et qui finit par nous habiter, par le regard de l’autre.

Autour de l’Afrique se tissent donc mille paradoxes. Ici, sur l’échiquier du monde global, des penseurs, artistes ou individus exceptionnels sont acceptés et intégrés, au moment où leur lieu d’origine est imaginé comme un lointain ailleurs avec ses milliers d’habitants, subsistants ou migrants, à la lisière de toutes sortes de marges politiques, économiques, culturelles, religieuses, historiques. Ainsi, le mot Afrique devient une étiquette qui nous colle à la peau, et d’abord à la pigmentation de celle-ci, quoi que l’on puisse en dire, pendant qu’il sert de faire valoir aux relations d’intérêt et de pouvoir qui s’établissent entre l’Occident et l’Orient, par-delà le Sud. Le Sud où se trouve désormais reléguée cette Afrique qui, d’après les paléontologues, est le berceau de l’Humanité…

« Afrique » pourrait être un mot à déconstruire dans ses acceptions courantes. Il s’agit peut-être de lui donner un contenu singulier à construire en tenant compte des situations et des contextes, et, pour dépasser les constats désespérants qui pourraient mener à la paralysie de la pensée, prendre appui sur ce qui devrait être, les normes, les principes, en affinant outils et méthodes de recherches en rapport avec les sciences et technologies contemporaines, en situant nos problèmes parmi ceux de notre époque. Pour mieux ouvrir d’autres voies en revisitant celles qui existent déjà, qui donc pourrait dire à notre place que l’objet réel auquel renvoie ce mot ne saurait être « n’importe quoi » ?

Dans une société mondiale du savoir où la fracture des connaissances est une réalité à penser parallèlement à l’existence de cette autre fracture imputable à l’utilisation inégale des outils de transmission et de diffusion que sont les nouvelles technologies de l’information et de la communication, penser l’Afrique n’est-ce pas soumettre aux voies multiples de la raison nos objets de pensée, en tenant compte des mutations en cours et du devenir des personnes, sujets de droit, afin de construire notre part de dignité et d’humanité ?

1. Un recueil de sept contributions intitulé Penser l’Afrique (« Les dossiers de Pensée », Le Temps des Cerises, Pantin, 2007), reprenant des articles de la revue Pensée, soulignait « les rapports de l’Afrique et de l’Europe envisagés du point de vue de la dépendance comme théorie du sous-développement. » (p.3). Le philosophe Sémou Pathé Gueye, dont nous connaissions la détermination à organiser des rencontres internationales dans le cadre de son école doctorale de Dakar sur « l’Afrique et la mondialisation », avait pris part au débat de la revue Pensée. Récemment disparu, nous lui rendons ici hommage.
2. Comme nous le mentionnions également dans Que vivent les femmes d’Afrique ? Paris, Panama, 2008, p.118-119.
3. Voir, entre autres, Mamoussé Diagne, De la philosophie et des philosophes en Afrique noire, Paris, Karthala, 2006. Et cette appellation de « pensée noire », comme pour faire sensation en France, après l’élection de Barack Obama ? (Voir « La pensée noire« , hors-série n°22 du magazine Le point, mars-avril 2009.)
///Article N° : 9640

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