Iréelle réalité

Le Pitch me, Zone d'Autonomie Temporaire

Lire hors-ligne :

Suite aux attentats du vendredi 13 novembre, un collectif d’auteurs s’est réuni au Pitch me (restaurant sénégalais à Paris 11e) pour mettre de mots sur ce terrible drame. Africultures fait écho de quelques uns de ces textes, publiés en intégralité sur le blog de Médiapart : Les Ami-e-s du Pitch me.

Vendredi 13. 19h
Un vendredi 13 comme un vendredi 13. 19h
Chez moi. Je rentre.
Christelle ? Tu es où ?
Chez moi !
Tu n’as pas entendu ? La fusillade ?
Fusillade ? Conflit d’argent, conflit entre communauté, conflit entre restaurateur, conflit entre jeunes. CONFLIT ! Tout de même, me dis-je, des armes en plein Paris.
Oh non ! Christelle. Ça recommence. Ils sont dans le 11ème, dans le 12ème, pas vrai, au bataclan. Mon Dieu, au stade de France. Se sont faits…
JE ME DECONNECTE
I-télé, BFM en vrac : multi attaque, attaque en série, plan multi attaques, victimes en état d’urgence absolue. 9/8/15/18/120. Morts. Plus encore plus.
JE ME DECONNECTE
Facebook me demande où je suis
Facebook me demande si je vais bien
Facebook me propose un fond de page PATRIOTE spécial attentats
AirBandB me propose de louer sans votre frais votre appart suite aux catastrophes à Paris.

JE ME DECONNECTE
Paris 10ème. Face, immeuble d’en face. Une fête.
Vous n’êtes pas au courant ? Dans le 10ème, dans le 11ème, au Bataclan, au stade de France, chez chaque Français !
Si je sais, mais qu’est-ce que je fais de mon gâteau de d’anniversaire ?!

ON LA DECONNECTE ?
Allô maman ? allô Céline ? allô tout le monde ? allô toi que je ne connais pas : réponds.
Pluie de balle et de textos, mes proches sont sains mais rien ne va bien
Qui a dormi ? Qui est celui qui a crié cette nuit ? QUIIIIIIII ! Oreiller BUVARD.

Samedi : journée cauchemar
Un samedi comme un vendredi 13, un dimanche comme un vendredi 13. Tous les jours comme ce vendredi 13, ce mercredi 7 janvier
France état de choc,
France état d’urgence absolue
France couvre-feu

Deuil, déni, minutes de cri, tout se répète puissance maxi. Silences.
JE ME DECONNECTE
Facebook vomit : dans le 93-95 – là-bas quoi ! – youyous de joie suite aux attentats.
Bien sûr que j’y suis allée ! J’en viens. Pour vérifier ; de l’autre côté du périph. Personne n’est dupé. Mines lasses fatiguée, lasses mines fatiguées.
Même silence en ce super samedi dimanche de printemps ciel bleu insolent
Tous morts, tous vivants. TETANISES

O me dit. O ? Olivier, Omar, Olivia, Oumra, Houria, Ho, H-O – ceux de là-bas quoi !
O me crie : que personne, personne ne me dise qu’on n’est pas concerné. Paris serait donc étanche au reste de la France ? Les vigiles à l’entrée, la banlieue qui reste à Paris s’enjailler ?
Donc, là non plus, on ne peut pas juste souffrir, juste être français ?
Des youyous ? Des youyous ? Pour la victoire de la France sur l’Allemagne.
Nos cœurs sont d’argile.
O SE DECONNECTE
Un passeport retrouvé. JE ME DECONNECTE
Facebook dégueule ; images, nounours, cadavres, bougies, peur, mot, sang, maux, rescapés se sentant sales.
En vie et tellement seuls. Plus un chut. Paris isolé.

Est-ce qu’on est vraiment passé entre les balles ?

Facebook dégueule
Si c’est des musulmans, qu’est-ce qu’on va prendre…
Des noirs, qu’est-ce qu’on va prendre…
Si c’est des ceux de là-bas quoi ! Qu’est-ce qu’ils vont prendre…

Bobigny, Drancy, Courcouronnes. Fiche S comme stupeur.
Tout le monde serre le ventre. Tout le monde serre les coudes.
La France serre les dents.

Et nos identités tombent

Demain, demain, demain, peut-être nous marcherons.
Au pas.

Dans trois semaines, vague bleue. Foncée. Bleu sale. Bleu Peur.

Demain, demain, demain, peut-être nous nous relèverons.
Ou pas.

Nos identités sombrent

///Article N° : 13314

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