Jano, africaniste-caricaturiste

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Issues du mariage entre deux univers interlopes – la banlieue « à problèmes » et le bidonville africain – les aventures de Kebra, Keubla et Kemi offrent une vision à la fois complice et cruelle d’un continent où l’auteur a beaucoup voyagé.

L’Afrique occupe une place primordiale dans l’histoire de la bd européenne francophone. Paru en 1931, l’album de Hergé Tintin au Congo en reste le best-seller absolu. On a tout dit sur son racisme naïf, parfaitement conforme aux fantasmes distillés par la presse de l’époque coloniale. N’oublions pas que Tintin est avant tout « le reporter du Petit Vingtième« . Le fait que son premier « reportage » ait pour sujet le Congo en dit long sur la fascination que l’Afrique exerce alors sur le public des « illustrés » de 7 à 77 ans: celui de « L’Illustration »…
Un jour, dans une librairie, j’ouvre par hasard Sur la Piste du Bongo (1986), le premier des « albums africains » de Jano. Ma réaction est d’abord très hostile : décidément, un demi-siècle après, la décolonisation n’a guère modifié cette vision « sauvage » de l’Afrique, si ce n’est le décor, nettement plus « urbanisé ».
Mais il y a dans ces images de foules si fouillées quelque chose d’étrangement familier au-delà de la satire, qui m’a vite fasciné. Il faut dire que j’ignorais tout de l’auteur. Si j’avais suivi auparavant – dans les « Krados komics », les revues Charlie, Métal Hurlant, Rigolo, l’Echo des Savanes ou Zoulou – les aventure sordide de Kebra le « caillera », j’aurais compris d’emblée que Jano ne fait pas cadeau : ses héros, qu’ils soient européens ou africains, sont tous frères en immoralité, en lubricité, en vénalité absolue !
Après cette première plongée au coeur des ténèbres de la corruption et de la violence quotidienne, il ne me restait plus qu’à attendre impatiemment le retour de Keubla, le voyou africain, et sa rencontre explosive avec Kebra, son homologue européen dans Wallaye ! (1987). Dans l’intervalle, Jano a publié Carnet d’Afrique, superbe cahier d’aquarelles à la manière des peintres africanistes. J’ai compris alors que Jano n’a rien d’un Hergé contemporain. Ses images sont « vues » et non « imaginées ». Un dessin lui suffit, mieux qu’un film ou des centaines de photos, à résumer un fait majeur dans l’évolution de l’Afrique, sans se départir de son humour ravageur. Le moindre détail est vécu, parodique mais véridique. Je ris encore, treize ans après, du regard médusé et goguenard des griots à l’arrivée d’un jeune rasta brandissant triomphalement une guitare électrique, dans un village où manifestement « y’a pas encore courant » ! Jano est un observateur consciencieux, un esprit raffiné, sensible aux moindres variations d’ambiance, de lumière, dépeignant avec une gourmandise virtuose ses propres réactions d’européen à une « hypersensibilité africaine »…
En 1993 il s’invente un nouveau personnage : Kemi le rat de brousse, le parfait petit bandit, le « blakoro » insupportable qui ne s’exprime qu’en « mouchi ». Puis ce sera un conte pour enfants délurés – Le Pygmée Géant (1996) – et une plongée dans les quartiers « sensibles » de Paris : Pa-name (1997).
Toutes les créatures de Jano, sans exception, relèvent d’un « zoo-anthropomorphisme » mé-chant, d’une caricature poussée à l’extrême grâce à l’assimilation des humains aux animaux.
C’est plus qu’un genre, un art universel et fascinant dont on trouve les sources dans les mythologies mésopotamienne, hindoue, égyptienne, amérindienne et inuit ; dans les fresques et mosaïques gréco-romaines, les chapiteaux romans, les tableaux de Breughel ou de Jérôme Bosch ; chez les illustrateurs de Jean de La Fontaine (Granville, Gustave Doré), les pion-niers du dessin animé (les frères Fleischer, Walt Disney, Tex Avery) ou de la bande dessinée (Calvo)…
Bien avant que les anthropologues ne la démontrent, les artistes ont montré l’animalité, la bestialité du genre humain. C’est dans la sculpture africaine que cet art subtil a connu son apogée : la statuaire et les masques animaliers, constamment imprégnés d’un esprit caricatural et humoristique – illustrent à l’évidence une ironie ancestrale plus acérée qu’en Europe…
Alors qu’importe si les Africains de Jano, comme tous ses autres personnages, ne sont que des bêtes ! Agoutis, chiens, hyènes, panthères, vautours, ils sont les acteurs d’une comédie sanglante et « informelle », la face cachée de la planète FMI, où Keubla se cherche, tandis que Kemi le rat-debrousse tente de faire son petit trou…

///Article N° : 1579

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