« Je n’ai aucune envie de condamner la polygamie : mon film va au-delà »

Entretien d'Olivier Barlet avec Angèle Diabang à propos d'Une si longue lettre

Print Friendly, PDF & Email

La réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang a été sélectionnée pour participer à La Fabrique des cinémas du monde durant le festival de Cannes 2014, programme professionnel qui contribue à l’émergence de la jeune création des pays du Sud sur le marché international. Conçu par l’Institut français, ce programme invite chaque année à Cannes une dizaine de réalisateurs, accompagnés de leurs producteurs, qui développent leur premier ou deuxième long-métrage. Le projet en développement d’Angèle Diabang est de l’adaptation du célèbre livre de Mariama Bâ Une si longue lettre.

Adapter un livre aussi célèbre, voilà un projet impressionnant et risqué ! Pourquoi ce choix ?
J’ai fait ce choix de l’adapter en film car je pense que le débat sur la polygamie mais aussi sur le rapport de la femme à la société, à la famille et à l’amour est toujours d’actualité. Aujourd’hui, nous sommes dans une période où l’image compte beaucoup, les jeunes ne lisent plus. On regarde plus d’images, de films avec internet ou bien la télévision, même si nous n’avons plus de cinéma à Dakar. J’ai pensé que cela serait bien de prendre un monument de la littérature africaine, et pas seulement sénégalaise, et de l’adapter à l’écran.

La polygamie est-elle encore actuelle en milieu urbain ?
Moi je pense que oui, parce que même si l’on est dans un environnement urbain et que notre pays a beaucoup évolué et s’est modernisé, la polygamie est toujours là.

C’est vrai qu’il en est question dans des films récents comme 5×5 de Moussa Touré.
Exactement, le débat est actuel.

Tu viens du documentaire, tu en as réalisé et aussi produit beaucoup : pourquoi ce passage à la fiction et quelle est l’envie qui se manifeste à travers ça ?
Il est vrai que jusqu’ici j’ai plus produit et réalisé des documentaires et aussi un court métrage, mais je ne me suis jamais donné de limites entre la fiction et le documentaire. J’ai toujours su que je ferai un jour de la fiction parce qu’il y a des histoires que j’ai envie de raconter et qu’il m’est impossible de le faire avec un documentaire : ce serait trop sensible et pas assez subtil. Je préfère donc les exposer en fiction. Dans le cas de Mariama Bâ, c’est une adaptation et je ne peux donc le faire qu’en fiction. Mais je ne m’étais jamais donnée de limites par rapport à ces deux genres. Au contraire, le documentaire était un apprentissage pour moi, avant de grandir un peu et de concevoir une fiction.

Sachant que c’est une fiction qui est quand même assez documentarisée parce que c’est sa propre histoire…
Exactement. Ce livre est si on peut dire une « semi » autobiographie et je suis sûre qu’il y aura une partie documentaire dans mon film.

C’est une approche dont on ne se détache pas facilement ! L’adaptation littéraire est relativement rare dans les cinémas d’Afrique noire. Je me souviens d’un atelier « Etonnants scénarios » que j’avais introduit à Bamako à Etonnants voyageurs il y a longtemps qui avait ce but-là et qui finalement n’avait pas débouché sur des projets entre les écrivains et cinéastes présents. Comment as-tu procédé ?
On a d’abord commencé quand le producteur Eric Névé de La Chauve-Souris et moi étions d’accord sur le fait de travailler ensemble sur ce roman, ça nous a pris plusieurs mois de trouver qui avait les droits et comment les obtenir pour faire le film. Quand on a eu les droits, je ne voulais pas écrire le film, n’étant pas scénariste et faisant du documentaire. J’aurais voulu que quelqu’un d’autre l’écrive, mais Eric Névé croit beaucoup en moi et en mes capacités, il m’a poussé à commencer. Il me disait : « Commence, quand tu sauras où tu veux aller tu prendras un auteur », et là je vais entamer la troisième version du scénario toute seule ! Pour l’instant ça se passe bien, les gens qui l’ont lu sont assez surpris et contents de la proposition que j’en fais. Au bout de cette étape d’écriture, je pense qu’il y aura un dialoguiste ou un second scénariste.

Est-ce que les droits ont été difficiles à obtenir ?
Pas vraiment. Il y a eu des discussions avec les ayants-droits de Mariama Bâ, mais ils n’ont pas posé de difficultés.

Eric Névé a déjà travaillé avec Moussa Touré sur La Pirogue, qui est également une adaptation littéraire assez libre. Comment sont tes relations avec un personnage qui est connu pour être un producteur efficace, avec ses attentes et ses contraintes ?
Pour moi c’est facile et agréable de travailler avec Eric Névé parce que je le connais depuis longtemps. On avait déjà auparavant une relation humaine et amicale agréable. Pour la fiction, c’est lui qui m’a poussée à prendre la réalisation, parce que cela fait plusieurs années que je ne fais que produire. Il croit en mes talents de réalisatrice et il m’a vraiment propulsée et conseillé de reprendre la réalisation. Il est à l’écoute de ce que j’ai envie de faire mais il sait aussi lire et faire des critiques constructives.

Avec un producteur de son poids, la question du financement est peut-être plus facile ?
Nous en sommes encore au développement. Je suis au Moulin d’Andé, ce qui me permet de m’isoler, de me couper de tout et de ne me concentrer que sur l’écriture. Lorsqu’Eric fait des films, il ne se dit pas : « c’est un film africain, on va essayer de raccommoder ça » ; non, il dit tout simplement : « on aura le budget que demande le film », peu importe le prix. Il ne fixe pas le budget selon l’origine du projet.

Est-il conscient de l’importance du sujet pour la société africaine actuelle ?
Oui, je pense qu’il en est conscient. Il a une maison à Gorée, il vient souvent au Sénégal et est imprégné de la culture sénégalaise. Nous sommes sur la même longueur d’ondes.

Peut-on imaginer que le film une fois terminé puisse être utilisé à des fins pédagogiques, dans le milieu scolaire par exemple, et ramener l’école au cinéma ?
J’adorerai pouvoir faire ça justement car depuis que j’ai fini la Fémis, je réfléchis à un projet de ciné-école ou d’éducation à l’image au Sénégal. Pour ce film, il faudra impérativement que je fasse le tour des écoles pour le présenter aux élèves étant donné que c’est un roman qui est dans le programme. Si un élève me dit qu’après avoir vu le film, il a repris le roman pour le lire, j’aurai gagné car j’aurai participé à réconcilier cet élève avec la littérature !

En tant que femme j’imagine que c’est un sujet qui te touche ?
Oui, mais avec ce film je n’ai aucune envie de condamner la polygamie. Ni mon producteur, ni moi ne sommes dans une démarche anti-polygamie. On a juste envie de montrer comment les règles socioculturelles de la société sénégalaise évoluent et aussi comment nous les femmes sommes un peu déchirées entre une certaine modernité (nous avons fait de grandes études, nous voyageons, nous avons envie de plus de liberté), mais une position assez féminine et qui aime respecter les traditions. Comment gérer ce déchirement entre une tradition forte que l’on porte avec fierté et cette envie de plus de liberté ? C’est plus dans ce sens que le projet m’intéresse et moins dans le sens de revendiquer une abolition de la polygamie, parce que je suis pour la liberté de choix : que ce soit l’homosexualité, la polygamie, la liberté de pratiquer sa religion, chacun est libre de ses choix. Si quelqu’un se sent bien en étant polygame c’est son droit, après à lui de gérer les conséquences. Ça n’est pas à moi de dire si la polygamie est bien ou non.

Je me souviens d’un livre d’anthropologie, La Femme de mon mari, de Sylvie Fainzang et Odile Journet, qui montrait qu’en milieu rural la polygamie avait une fonction importante pour les femmes car cela partageait des charges trop lourdes, y compris la garde des enfants. Mais le livre concluait quand même que la polygamie était toujours négative pour la situation de la femme.
C’est vrai que c’est assez dur. Moi je ne serai pas capable d’être dans un mariage polygame mais cela n’engage que moi. Je pense que c’est difficile pour les femmes comme pour les hommes car il faut gérer deux familles et financièrement aujourd’hui, avec la crise économique, la polygamie n’arrange personne. Si tu arrives à un certain âge et que tu n’es pas mariée, tu n’es pas très bien vue par la société. Donc lorsque l’on arrive vers une quarantaine d’années, on se résigne à être deuxième ou troisième femme. Peut-être qu’on arrivera à une évolution des règles socioculturelles qui permettra d’accepter qu’une femme puisse vivre, être libre, être quelqu’un de socialement respecté sans être mariée. Ça n’est pas parce que l’on est mariée que nos valeurs morales sont supérieures à celles des autres. J’espère que l’on pourra arriver un jour à cette évolution, ce qui évitera aux femmes de se marier par pression sociale et je pense qu’il existe encore de nombreux mariages qui se font à cause de cette pression sociale, des deux côtés d’ailleurs. J’aimerais que l’adaptation d’Une si longue lettre participe à faire évoluer les choses dans ce sens, mais j’ai des amies qui sont dans un mariage polygame, qui sont contentes de leur situation et je ne peux pas leur dire que ça n’est pas bien étant donné qu’elles sont heureuses. J’aimerais que le débat évolue plus loin que « est-ce que la polygamie est bien ou non ? ».

Cela va à l’encontre d’un certain nombre de clichés sur la femme africaine.
Exactement. Comme le dit souvent Eric Névé, modernité ne veut pas dire occidentalisation. Je pense que cette façon de condamner la polygamie veut dire si vous ne faites pas comme nous, vous n’êtes pas assez moderne. Mais on peut être moderne sans copier les Occidentaux !

La Fabrique des cinémas du monde vous permet-elle de faire de grosses avancées ? Qu’est-ce qui se précise grâce à elle ?
Effectivement ce sont de grosses avancées, car le projet a déjà gagné en visibilité. Jusque-là, je l’avais développé en underground toute seule, aujourd’hui j’ose en parler, les gens le connaissent, ils vont l’attendre. Nous avons rencontré des directeurs artistiques de la Semaine de la critique, qui donc nous connaissent et s’intéressent à notre travail. Mis à part ça, nous avons rencontré des producteurs norvégiens, brésiliens, allemands, ce qui nous permet dans ce cadre professionnel de pouvoir discuter de façon concrète de notre projet avec des coproducteurs avec lesquels nous pourrions finaliser. Le fait d’avoir son projet sélectionné à la Fabrique fait qu’il est mieux accueilli : c’est déjà une sélection de dix parmi plus d’une centaine de candidatures. Et quand on voit le pourcentage de projet réalisé avec La Fabrique, on comprend que c’est du concret.

Il y aura donc un suivi qui va se poursuivre ensuite pendant l’année ?
Exactement. On vient déjà à Cannes avec un emploi du temps établi prévoyant activités et rencontres. On a la possibilité de dire qui on veut rencontrer pendant le festival, c’est un luxe ! J’ai ainsi pu voir le directeur du CNC du Brésil, par exemple. Si par la suite j’ai besoin de contacts, ils m’aideront à réussir dans cette nouvelle étape. Nous avons eu la chance d’avoir Walter Salles comme parrain : c’est une personne généreuse, avec une très belle sensibilité artistique. C’était vraiment une grande chance, c’était magnifique !

L’année dernière avec Raoul Peck, les participants disaient la même chose : en somme, les parrains s’investissent vraiment !
Oui, Walter avait lu tous les projets avant de venir. J’ai moi-même eu de la chance car il avait lu Une si longue lettre bien avant de connaître mon projet et lorsqu’il a vu que je l’adaptais, il a été enthousiaste. Mais il avait vraiment une véritable sensibilité par rapport à tous les réalisateurs et producteurs présents. Il était concerné par tous les projets.

Dernière question intime : comment fait-on pour combiner la vie de famille avec le cinéma quand on a un jeune enfant ?
Ça n’est pas évident ! Cela fait deux ans que je n’ai pas réellement travaillé pour pouvoir m’occuper de mon enfant, mon travail était un peu entre parenthèses. Mais je suis contente de redémarrer avec des projets comme Une si longue lettre et mon documentaire sur le Docteur Mukwege en RDC, aussi avec la Société des gestions collectives au Sénégal. Maintenant que mon enfant a un peu gagné en âge, je vais pouvoir équilibrer mon travail et ma vie de famille, il faut juste trouver un équilibre, ça n’est pas facile je le reconnais mais je vais essayer de le trouver !

///Article N° : 12298

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire