« Je n’ai pas de définition du féminisme, c’est pourquoi j’écris des romans »

Entretien de Carole Dieterich avec Sefi Atta

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Sefi Atta s’attache dans ses nouvelles à décrire les relations de pouvoir au sein des structures familiales. Son premier roman, Le meilleur reste à venir, lui a valu en 2006 de recevoir le prix Wole Soyinka. Son prochain ouvrage, L’Ombre d’une différence paraîtra au mois de mai 2014 chez Actes Sud.

Vous êtes considérée comme appartenant à la nouvelle génération d’écrivains nigérians. Comment expliquez-vous ce dynamisme de la scène littéraire ?
Ce que j’écris appartient à une renaissance de l’écriture nigériane apparue dans les années 2000. Jusque-là, il y avait un vide dans l’écriture nigériane. Non pas parce que les auteurs n’écrivaient pas, simplement ils n’étaient pas publiés, notamment dans les capitales littéraires comme Londres et New York. Ma génération a bénéficié d’une plateforme qui a permis à nos livres de voyager.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?
Pendant plus d’une dizaine d’années, j’ai travaillé en tant que comptable. J’avais une trentaine d’années quand j’ai commencé à écrire. Je venais d’avoir un enfant et j’avais beaucoup de choses à dire sur le fait d’être une Nigériane mariée. Avant ce moment de ma vie, je n’avais pas réellement conscience des divergences en termes de genre. Mon père est mort lorsque j’étais très jeune et le seul paradigme que j’ai connu était celui d’une femme cheffe de famille. Ce n’est que lorsque je me suis mise à écrire que j’ai compris pourquoi j’avais tant de mal avec la distribution traditionnelle des rôles. Qui possède le pouvoir, comment peut-on s’en emparer ? Comment est-il utilisé ?

Vous considérez-vous comme une féministe ?
Je ne maîtrise pas les définitions qui sont faites du terme. Mais peu importe la manière dont vous définissez le féminisme, j’accepterais toujours cette étiquette. Les seules fois où cela me pose des problèmes, c’est quand je perds des potentiels lecteurs sous prétexte que mes livres sont catégorisés comme féministes. Je veux que les gens lisent mes livres et se fassent leur propre opinion. Lorsque j’écris je ne pense pas à une idéologie particulière. J’écris simplement de la manière la plus honnête possible.

Pour vous, qu’est-ce que cela signifie d’être féministe ?
Je ne sais pas comment définir le féminisme et c’est pour cela que j’écris des romans. S’il était possible de résumer le féminisme, je n’écrirais pas de livres. Écrire sur les relations de pouvoir possède pour moi une dimension politique mais tout le monde ne partage pas ce point de vue. Pour beaucoup, qui fait quoi dans un foyer relève du trivial et non du politique. J’espère qu’à travers mon écriture les lecteurs comprendront que la façon dont fonctionne la société a un impact sur leurs relations interpersonnelles. Il est très difficile de faire admettre qu’il s’agit en fait de structures sociales qui sont à l’origine de la façon dont nous interagissons.

Comment votre travail est-il reçu ?
En discutant des relations de pouvoir entre les femmes et les hommes, j’ai pu constater toutes sortes de réactions. Beaucoup d’hommes ont été dédaigneux, ce qui était prévisible. L’hostilité de certaines femmes m’a davantage surprise. La question des déséquilibres de pouvoir au sein de la famille ne fait pas consensus. Ainsi, pendant longtemps, je me suis tu et j’ai écrit. Comme je n’étais pas écoutée, l’écriture fut une façon d’en parler, de m’exprimer sur ce sujet. J’ai écrit comme pour me parler à moi-même. Et une fois que mes livres ont été publiés, un bon nombre de femmes est revenu vers moi pour me dire qu’elles comprenaient ce que je disais. C’est peut-être cela le pouvoir de la littérature.

Dans quelle mesure la situation des femmes au Nigéria est-elle spécifique ou similaire de celles des autres femmes dans le monde ?
Peu importe l’endroit d’où vous venez, souvent les femmes doivent endosser des rôles. Les femmes au Nigéria ne sont pas impuissantes, même les femmes du Mississippi, où je vis, souffrent des inégalités de genre. Partout dans les sociétés patriarcales, les femmes souffrent de ces inégalités et dans une certaine mesure les hommes aussi. J’ai beaucoup écrit à ce sujet : personne n’y gagne, ni les hommes, ni les femmes. Certains hommes peuvent aussi être mal à l’aise avec certains rôles qu’ils se doivent de jouer.

Comment écrire sur la condition des femmes au Nigeria alors que le pays recouvre tant de situations différentes ?
Votre niveau d’éducation, votre religion, votre origine ethnique, etc. Tous ces aspects peuvent affecter l’expérience et le vécu d’une personne. Il est en effet très difficile d’affirmer des vérités à propos des femmes au Nigéria.
L’écriture me permet de traiter toutes ces problématiques, de parler des personnes qui n’ont le même background que moi. Le tout, en partant du principe que nous cherchons tous les mêmes choses : le respect, l’amour, le confort et la sécurité. De cette façon, je pense qu’il est possible d’écrire sur l’expérience d’une personne très différente de vous-même. Bien sûr, il y a toujours l’idée selon laquelle vous ne l’avez pas fait assez bien. Tous les écrivains devraient avoir ce doute.

Vous vivez aux États-Unis, quel regard portez-vous sur les dynamiques culturelles au Nigéria ?
Je retourne souvent au Nigéria et j’ai l’impression de n’avoir jamais quitté le pays. D’un point de vue culturel, toutes les productions ont leur lot de « déchets » et Nollywood n’est en ce sens pas différent. Ce qui me dérange ce sont les définitions et les caractérisations de Nollywood provenant de l’extérieur. Dans beaucoup de cas Nollywood a été mal caractérisé au même titre que tout le continent. Trop souvent l’Afrique est représentée de manière grotesque. Nous, Africains, sommes habitués à cela et avons appris à ignorer ces choses. Cela ne nous définit pas. Nous nous définissions nous-même en tant qu’artistes. Nous n’avons toujours pas de plateforme pour dire au monde ce que nous sommes à travers notre propre regard et non pas celui de quelqu’un d’autre. Cela ne signifie pas que nous serons tous d’accord, que nous porterons tous les mêmes regards, au contraire. Mais nous n’attendons pas d’avoir cette plateforme, nous écrivons quoi qu’il en soit.

L’Afrique du Sud est souvent décrite comme le centre culturel du continent, qu’en est-il du Nigéria ?
Le Nigéria est incroyablement dynamique et nous, Nigérians, nous savons cela. Quiconque vient au Nigéria ne peut pas être insensible à l’énergie qui y règne : énergie commerciale, énergie créative, énergie politique Quiconque doute du dynamisme des Nigérians, doit venir voir par lui-même. Il sera submergé par le mouvement dans ce pays.

Avez-vous réussi à retrouver cette énergie ailleurs ?
Les inconvénients au Nigéria me pèsent mais c’est le cas pour tous les Nigérians. Les habitants de Lagos adorent cette ville parce que de temps à autre, ils peuvent la quitter. Retourner dans leur ville natale, partir à l’étranger. S’en aller et revenir. Je n’ai jamais vu des Nigérians aussi heureux que quand ils rentrent au pays mais un jour plus tard, ils se plaignent déjà. Parce que quelque chose ne s’est pas passé comme prévu, il n’y a pas d’électricité, pas d’eau. Lorsque l’on vit dans un endroit aussi dynamique, on se sent vivant. Et partout ailleurs, vous ne pouvez-vous sentir qu’à moitié vivant.

Dernier ouvrage publié en français : Nouvelles du pays (News From Home), de Sefi Atta, traduit de l’anglais par Charlotte Woillez, Actes Sud

À paraître : L’ombre d’une différence, mai 2014, Actes Sud///Article N° : 12118

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