« Je préfère l’espace au territoire »

Entretien d'Olivier Barlet avec Mohamed Soudani

Cannes, mai 1998
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Algérien noir de peau, chef opérateur et réalisateur de cinéma (Waala Fendo, 1997, sur le vécu des immigrés africains et Les Diseurs d’histoires, 1998, une exploration engagée des cinémas d’Afrique), Mohamed Soudani revendique son africanité, mais a dû pour cela l’explorer… par le cinéma.

Qu’est-ce qui t’a amené au cinéma ?
Très jeune, je me passionnais pour les paysages. Les images d’horizons à la mer ou de train me fascinaient. Sans doute est-ce pourquoi j’ai saisi l’opportunité d’une offre d’emploi pour devenir opérateur. Je faisais du football aussi, dans l’équipe nationale algérienne… La télévision, puis le cinéma…
Le fait d’être Noir rendait-il le parcours plus difficile ?
Les choses ont beaucoup changé. Je n’ai pas eu beaucoup de problèmes mais mes frères en ont eu. La vieille génération avait un regard très négatif et on ne rencontrait jamais un couple mixte.
Comment est perçue la culture noire ?
Il y a beaucoup d’ignorance. Même en Algérie, né à Alger, on ne connaît pas Tamanraset : on connaît Marseille ! C’est le Tiers monde dans le Tiers monde ! Je suis fier d’être descendant d’esclave. Pour mes premiers films, je suis allé au Mali car mes recherches ont montré que je suis de descendance songhaï. Et j’ai fait Nawa (Le Père), qui est un hommage à mon père, et Yiribakro (Sous le baobab) en 1988-89 au Ghana et en Côte d’Ivoire.
Une quête des origines…
Absolument. J’étais fasciné par les valeurs que je découvrais. Petit, à 8 ou 9 ans, après une dispute où j’avais été traité de Noir, j’ai demandé à mon père d’où venait son père. Il ne le savait pas. Aujourd’hui, marié à une Occidentale, je revendique cette descendance face à mes enfants. Je me sens appartenir sans équivoque à deux cultures. Par mon aspect, je suis Noir. Et je suis Algérien et parle arabe. Je passe comme un essuie-glace d’une culture à l’autre ; c’est un mystère pour les autres qui me donne une certaine force !
En tournant Les Diseurs d’histoire, où tu interroges des cinéastes maghrébins et des cinéastes noirs, perçois-tu une différence sensible ?
La colonisation n’a pas eu les mêmes conséquences au Nord et au Sud. La fierté n’est pas la même. Arabe, on se sent appartenir à une identité plurielle. Même ici, on peut lire le contenu des produits en arabe sur les emballages. Pas en yoruba, en wolof ou en mooré. C’est un privilège. Les pays du Maghreb sont plus riches : ils ont des structures de post-production pour le cinéma alors qu’il faut aller à Harare pour en trouver une en Afrique noire !
Quel serait ton territoire ?
Le Sahara est le plus grand mur, la plus grande plage du monde ! Mais nous n’avons pas été colonisés par les Noirs ! Nous aurions tout à gagner de sortir de notre ghetto. Parler de Méditerranée, c’est parler d’Europe ! Pourtant, le Berlinois se contrefout de ce qui se passe chez nous ! Abolissons les frontières entre nous et approfondissons nos valeurs plutôt que d’aller suivre le modèle consumériste. Je préfère l’espace au territoire.

///Article N° : 579

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