« Je suis un observateur du monde »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Chéri Samba

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Depuis le succès du sculpteur sénégalais Ousmane Sow sur le Pont des Arts en 1999, aucun artiste originaire d’Afrique n’avait connu en France pareille audience médiatique ! Toute proportion gardée, l’exposition  » J’aime Chéri Samba « , présentée par la Fondation Cartier à Paris du 24 janvier au 2 mai 2004 a, en effet, rencontré un large écho auprès des médias et du public français. Ce qui n’est évidemment pas pour déplaire à l’artiste – lancé en 1989 par l’exposition  » Les Magiciens de la terre  » – qui n’a jamais caché son besoin exacerbé de reconnaissance, tant pour son œuvre que pour lui même. A telle enseigne que Chéri Samba (né en 1956) en a fait le sens de sa démarche artistique tout en jouant le jeu d’une certaine distanciation lui permettant d’être à la fois à la lisière (observateur/commentateur/critique) et au cœur de son propos (sujet de lui- même).
Derrière son personnage, l’artiste n’est pas dupe. Ni de lui même, qu’il met en scène autant dans ses toiles que dans son rapport au monde, ni de son succès qui est aussi (surtout ?) celui de son principal collectionneur Jean Pigozzi, à l’origine, avec le commissaire André Magnin, de son exposition parisienne. Il envisage d’ailleurs de peindre un tableau dédié à son collectionneur sur lequel il écrirait :  » J’ai coûté cher à Monsieur Pigozzi et il a le droit de me montrer comme une belle fille  » ! Succès oblige, sa cote flambe et ses toiles, jadis exposées devant son atelier de Kinshasa pour en donner la primeur au public kinois ont disparu des rues de la ville où, comme partout ailleurs en Afrique, les frais d’assurance les rendent difficilement exposables. Ce qui repose cruellement le problème récurrent auquel est confronté l’art dit  » contemporain africain « , qui, dès lors que ses artistes rencontrent le succès, toujours accrédité par le marché occidental de l’art contemporain, devient étranger sur son propre terrain et donc inaccessible à son public premier.
A la fois roublard et sincère, léger et engagé, affable et réservé, Chéri Samba entretient la pluralité des choses, des points de vues, des discours et des couleurs. Peu importe ses contradictions, sa ré-interprétation de certains faits, sa façon d’éluder certaines questions. Ses tableaux d’images et de mots – qui ont fait  » la griffe sambaïenne  » – drôles et impudents, parfois tragiques, souvent éclatants de créativité, questionnent le monde contemporain, le confrontant à ses maux, à ces méfaits, renvoyant les individus et les systèmes dont ils sont acteurs ou victimes face à leurs responsabilités. Rencontre.

Vous voici de retour en France pour une seconde exposition personnelle, la première remontant à 1997 à l’ancien Musée des arts d’Afrique et d’Océanie. Que s’est-il passé dans votre carrière d’artiste entre ces deux étapes parisiennes ?
J’ai continué à travailler, à dire ce que j’avais à dire à travers la peinture depuis mon atelier de Kinshasa où j’ai choisi de rester parce que j’y suis mon propre maître. A Kinshasa, beaucoup de gens me connaissent, je suis chez moi. Hors de nos pays, nous artistes du continent, nous sommes absorbés par la masse où certains peuvent se noyer. Nous ne pouvons tout de même pas tous quitter nos pays ! Notre devoir est de rester pour qu’il y ait des élites. Chaque pays, en Afrique comme ailleurs, doit pouvoir garder ses  » monuments « .
Vous considérez-vous comme un monument national ?
Je ne suis pas un monument national mais un monument du monde parce que mon travail n’est pas seulement destiné aux Congolais. Je suis un observateur du monde et mon oeuvre s’adresse au monde entier même si les cultures diffèrent.
Etes-vous à ce titre un ambassadeur de la culture congolaise ?
Je peux me considérer comme étant l’ambassadeur du coin où je suis né, mais ce n’est pas pour autant que je dois me contenter de parler des choses qui se passent dans mon environnement. Bien que chacun de nous soit né quelque part à un endroit précis et que nous soyons pétris d’une culture propre à cet endroit, nous ne pouvons pas nous réduire à nos seules origines ni nous cantonner dans la culture qui est la nôtre. C’est en ce sens que je me vois comme un observateur du monde.
Au regard de votre parcours, on a le sentiment que vous avez toujours été plus ou moins maître de votre destin et ce dès votre plus jeune âge. Vous semblez avoir toujours su ce que vous vouliez faire et comment procéder pour y parvenir. D’ou vient cette foi précoce en vous-même ?
Je suis croyant. Et je pense que l’on vient sur terre dans un but précis, à savoir accomplir une mission. J’ai compris très tôt que mon travail consisterait à être celui d’un communicateur. J’ai commencé à dessiner très jeune, et la peinture est ce que j’ai trouvé de mieux pour faire passer mon message. La peinture est un véhicule culturel à travers lequel j’aime raconter des choses. Ce n’est peut-être pas moi qui l’ai voulu mais Dieu m’a créé ainsi. Dans ma peinture, il y a toujours un peu de texte parce que, même si l’image peut expliquer des choses, le texte l’enrichit. J’entends souvent dire que les images peuvent parler d’elles-mêmes mais je trouve que l’image seule ne contient pas toujours le  » bon parler « . J’ai donc choisi d’introduire le texte dans mes tableaux pour aller au bout de ce que je veux communiquer. Le texte ajoute un peu de piment à l’image tout en permettant que le message ne soit pas erroné. De plus, la présence du texte sur la toile a fait ma particularité, ce qui me distingue de la plupart des autres artistes.
Dans le tableau Les tours de Babel dans le monde (1998), ma préoccupation quant au désordre semé par les Occidentaux partout dans le monde après la première guerre mondiale est claire. La présence du texte accompagne le propos de la peinture et permet aux gens qui le lisent de bien comprendre ma position. Certains tableaux comme Falsifier un nom, c’est dénaturer son porteur (1997) sont peut-être plus complexes à déchiffrer. L’image ne suffit pas à dévoiler mon intention première. La présence du texte permet de développer le propos du tableau en le remettant dans un contexte historique précis. Ici le texte me paraît indispensable.
N’est-ce pas également une façon de proposer plusieurs lectures du tableau ?
Exactement. J’aime que l’on prenne le temps de regarder, de contempler une œuvre. Il faut parfois du temps pour rentrer dans un tableau. Les gens ne doivent pas se presser. Ils doivent pouvoir rester longtemps devant une œuvre et la présence du texte est aussi un moyen de les inciter à s’arrêter sur la toile. Ce n’est qu’ainsi qu’ils pourront percevoir les différents niveaux de lecture qu’elle propose.
C’est finalement une approche caractéristique de votre personnalité à la fois d’artiste et d’homme. Vous vous débrouillez toujours pour faire venir les gens à vous…
Je pars du principe que j’ai des choses à dire et j’invite donc les gens à venir m’écouter. Je n’invente pas ces choses là, je ne fais que témoigner de ce qui se passe dans la réalité. Mais je dis des choses que les gens n’aiment pas entendre, surtout ceux qui ont le monopole de la vertu, à savoir les dirigeants et les politiciens.
Le thème du statut de l’artiste et en particulier de l’artiste originaire du continent africain est récurrent dans vos derniers tableaux. Comment ce statut a t’il évolué au Congo démocratique depuis ces dernières années ?
La situation est difficile mais elle l’est pour tous les artistes du monde. Prenons l’exemple de la France puisque j’y expose en ce moment : mes amis peintres français me disent que depuis la guerre du Golfe leur situation s’est dégradée. Dans un tel contexte la culture n’est évidemment pas la seule concernée. Pour en revenir à chez moi, depuis quatre ans, je suis président d’une association dont le but est de favoriser la solidarité entre artistes. (Association des artistes peintres de style populaire). Je fais partie des privilégiés et n’ai à me plaindre de rien. Nous devons favoriser une émergence pour défendre notre peinture comme un art et non comme une production  » industrielle  » pour touristes. Nous devons prendre conscience de ce que l’on fait, réfléchir sur les thèmes à traiter pour ne plus peindre n’importe comment, à la légère. Notre souci est aussi d’avoir des sous dans notre caisse pour aider les artistes qui ont des idées. C’est pourquoi il nous faut gagner de l’argent. Tout en restant avant tout artiste, je suis aussi patron. Avec l’argent de mes toiles vendues, j’essaye d’investir dans d’autres domaines comme l’agriculture ou les transports, ce qui permet d’aider également un peu la population.
Les changements survenus en 1997 avec la chute de Mobutu ont-ils eu des conséquences sur la vie culturelle ?
Il y en a eu un peu mais la politique se cherche encore et les résultats escomptés se font attendre. Mais il n’y a pas que le Congo qui soit concerné par les changements politiques.
Le but de votre association n’est-il pas également  » politique  » au sens où la dynamique créée est une manière de lutter contre l’absence de politique culturelle.
Partout dans le monde, si les gouvernements ne font rien pour aider les artistes, nous nous prenons en main. En Afrique comme dans de nombreux pays, l’impôt est bafoué. Comment voulez-vous que les Etats s’en sortent si rien ne rentre dans leur caisses ? Dans mon pays, les impôts vont chez les soit-disant religieux alors que l’Etat ne perçoit rien. Nous sommes fiers de notre petite association qui a démarré avec 7 personnes. Nous sommes aujourd’hui 24 artistes confirmés à en faire partie, chacun ayant son atelier et ses élèves auxquels nous transmettons notre savoir.
Cela vous permet de monter des expositions collectives ?
Oui, à Bruxelles en 2002 lors de la présentation officielle d’une toile que j’ai réalisée pour la porte de Namur (Porte de Namur, porte de l’Amour, accrochée en 2002 en face de Matonge, quartier  » congolais  » de Bruxelles, NDLA). J’en ai profité pour présenter des tableaux de mes collègues de Kinshasa dans une galerie de Bruxelles. En 2003, parallèlement à mon exposition personnelle au Musée de Tervuren, il y a eu une exposition collective, Kinto moto na Bruxelles (Quand Kinshasa réchauffe Bruxelles) à l’Hôtel de Ville. On essaye aussi de faire des choses à Kinshasa parce que c’est là que se trouve notre base. La MONUC (Mission de l’ONU en République démocratique du Congo) nous a demandé de présenter un projet qui devrait tourner dans toutes les provinces du Congo. Notre but serait de monter une exposition pour sensibiliser les politiciens à la réunification du peuple et des consciences et nous opposer à ceux qui nous créent des massacres.
Faites-vous de l’engagement une priorité de votre travail d’artiste ?
Ce sont les artistes qui font le monde. Un monde sans artistes est impensable. On dit que les artistes sont des petits dieux. Les dirigeants doivent nous écouter parce que nous sommes les porte parole du peuple.
Y a-t-il des sujets que vous vous refusez d’aborder ?
Ma valise d’idées est remplie, c’est le temps qui me manque pour mettre toutes ces idées sur un support. Mais je n’ai pas de sujets tabous, je peins tout ce que je veux peindre. A mes débuts, j’avais une idée qui peut-être était malsaine parce qu’elle correspondait à une stratégie consistant à me faire remarquer de tous. J’avais délibérément choisi un sujet dont je savais qu’il pouvait passer pour tabou dans mon environnement. Quand j’ai installé mon atelier, j’ai donc réalisé un tableau intitulé La rébellion lulua contre baluba dans lequel les personnages étaient nus. Or la nudité en Afrique est taboue. Un matin, j’ai exposé cette nudité dans la rue et ma stratégie a payé. Il y avait une foule de gens incroyable que je n’ai jamais vu jusqu’à aujourd’hui, c’était le 10 octobre 1975. J’avais placé mon tableau sur la façade aveugle de mon atelier et il y avait tellement de monde que j’ai dû le monter sur un manguier pour qu’il soit vu de tous. Et à midi j’ai été arrêté par les autorités municipales. Je me suis dit que j’avais gagné. Depuis je peux peindre des sujets qui pourraient passer pour tabous aux yeux de certains mais avec mes textes explicatifs, je ne suis plus arrêté. Nous les artistes essayons de faire comprendre aux dirigeants que nous devons avoir la libre opinion. Il faut laisser les gens parler et si on ne veut pas les écouter, on bouche ses oreilles.(NDLA : Dans le catalogue de l’exposition*, Chéri Samba confie à André Magnin que le tableau présentait  » une scène de guerre entre ces deux ethnies du nord de l’ex-Zaïre  » et qu’il a été interpellé pour  » trouble à l’ordre public « , s’entendant reprocher de  » bafouer l’histoire de son pays « . Chéri Samba ayant par la suite recouvert ce tableau d’une autre peinture, Heureux le peuple qui danse, disparu depuis, il n’en reste plus de reproduction aujourd’hui.)
Votre premier public a longtemps été kinois, comment perçoit-il votre travail ?
Je leur dois la première vision de mes tableaux parce que c’est à Kinshasa que j’aime peindre. Ceux qui voient mes œuvres ne me reprochent rien parce qu’ils savent que je ne fais que peindre la réalité et rien de plus. Lorsque je peins, j’ai trois soucis : le premier c’est d’introduire un peu d’humour pour attirer le regard. Même si le tableau peut parfois choquer, sa part  » enfantine  » permet de mieux faire passer le message. Je dis beaucoup de choses à travers l’humour. Le second souci est celui du réalisme. Je tiens à rester fidèle aux images que je présente et notamment à l’anatomie des personnages que je peins. Enfin, le troisième souci c’est respecter la vérité dans le contenu de mon message.
La récurrence de votre propre image dans vos tableaux procède-t-elle d’un effet de miroir ?
Je me place le plus souvent en tant qu’observateur, comme un présentateur d’émission télévisé mais parfois c’est une façon de m’adresser directement au public ou à une personne précise. Un jour, un historien d’art qui n’avait pas compris ma démarche face à un tableau sur lequel j’avais travaillé avec un collage de ma propre image, m’a reproché de recourir au collage par incapacité à me représenter fidèlement. J’ai voulu répondre à ce monsieur qu’il me semblait que j’étais capable de tout. Ma réponse c’est le tableau intitulé Chéri Samba corrige l’historien Bogumil Jewsiewicki (1997). Enfin, me mettre en scène me permet aussi d’éviter des ennuis inutiles. J’avais peins un tableau, Les habits fatigués, représentant un personnage qui cachait ses vêtements sous son matelas. Le hasard a voulu qu’une personne se reconnaisse dans cette image et a porté plainte contre moi m’accusant d’avoir profané son image. Cela m’a coûté beaucoup d’argent.
Vous avez dit avoir souffert du fait d’être mal compris par certains critiques d’art, dont certains vous reprochent de ne pas vous renouveler. Comment recevez-vous ces critiques ?
Je n’ai jamais dit que j’en avais souffert. Le monde est comme il est, les gens n’en ont pas la même compréhension immédiate. A l’école, l’instituteur donne le même cours à tous les élèves, certains réussissent, d’autres échouent. C’est la même chose dans le monde de l’art où certains ont du mal à comprendre instantanément ce que dit un artiste. Je ne suis pas choqué, le retard de compréhension est normal.
Cette  » incompréhension  » vous stimule-t-elle ?
Exactement. Quand j’ai commencé à introduire du texte dans ma peinture, j’étais mal compris. Je suis autodidacte et les professeurs d’art qui avaient une conception plutôt  » académique  » de l’art voulaient que je me mette à leur norme. Peut-être que c’était de la jalousie parce que mes expositions attiraient du monde. Et c’est cela qui m’a encouragé à continuer à travailler avec des textes, parce que ça ne m’intéressait pas d’être dans la norme. Les critiques de ceux qui me disent que je fais honte à notre pays, que je nourris mes tableaux de textes parce que sans eux, ils ne seraient pas éloquents, je ne les écoute pas. Il faut laisser à l’artiste son inventivité et sa liberté. Aujourd’hui, je suis souvent copié mais j’accepte les jeunes peintres qui me copient parce que je les considère un peu comme mes disciples. Nous ne devons cependant pas tous faire la même chose, je n’en vois pas l’intérêt. Chacun doit avoir son cachet, c’est seulement ainsi que nous serons des artistes.
Pour finir, reprenons le titre d’une de vos toiles,  » quel est votre avenir  » ?
Notre avenir, c’est de ne pas nous juger par notre couleur, mais qu’on voit ce qui est en chacun de nous. Concernant la peinture, je souhaiterais qu’on la regarde pour elle-même, sans connaître son origine, sans lui donner de nom. Qu’on ne voit pas la peau, qu’on regarde le travail, peu importe d’où vient celui qui l’a peint !

* Catalogue de l’exposition : J’aime Chéri Samba, éd. Actes Sud / Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2004, Paris.///Article N° : 3407

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Les images de l'article
"J'aime la couleur", 2003, acrylique sur toile et paillettes , 206 x 296,7 cm, C.A.A.C.- The Pigozzi Collection, Genève, Photo : Patrick Gries © C. Samba
"Je suis un rebelle", 1999, acrylique sur toile et paillettes, 146 x 204 cm, C.A.A.C. - The Pigozzi Collection, Genève, Photo : Claude Postel © C. Samba
"Quelle solution pour les hommes ?", 2001, acrylique sur toile et paillettes , 200 x 285 cm, C.A.A.C. - The Pigozzi Collection, Genève, Photo Maurice Aeschimann © C. Samba
"Aussi... au plafond", 2002 acrylique sur toile et paillettes, 220 x 300 cm, Collection Fondation Cartier pour l'art contemporain, Paris, photo : Patrick Gries © C. Samba
"Le sida ne sera guérissable que dans 10 ou 20 ans", 199, acrylique sur toile et paillettes, 130 x 194 cm; C.A.A.C. - The Pigozzi Collection, Genève, photo Claude Postel © C. Samba
"Lutte contre l'insalubrité", 1998, acrylique sur toile et collages, 130 x 195 cm, C.A.A.C. - The Pigozzi Collection, Genève, photo Claude Postel © C. Samba




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