Les risibles amours de Chéri Samba

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Chroniqueur, voyeur,  » observateur du monde « , comme il aime à le revendiquer, l’artiste congolais Chéri Samba célèbre avec impertinence les comportements amoureux de ses contemporains, sur le mode de la crudité et de la satire.

Son nom d’artiste déjà annonce la couleur : Chéri Samba, de son vrai nom Samba wa Mbimba. Quand on lui demande d’où vient ce nom, il répond dans un sourire malicieux :  » Je voulais être le chéri de ces dames !  »
Les dames, Chéri Samba les aime. Un rien fanfaron, il avoue en avoir conquis 394 avant son mariage avec Philda en 1981. Lascive, souvent offerte, le corps déployé aux formes généreuses, la femme apparaît dans son œuvre comme une perpétuelle invitation aux jeux de l’amour, telle celle du 2ème bureau (1989), gigantesque, étendue sur un immense bureau sur lequel est attablé un homme concentré sur son clavier d’ordinateur, calé entre les cuisses ouvertes de la femme.
Quelle que soit la femme…
Chéri Samba s’empare du corps des femmes qu’il peint avec une jubilation teintée d’ostentation. Sous toutes ses formes, dans toutes ses poses, femmes-sujets, corps-objets, elles sont sensuelles et exubérantes. Souvent nues, en sous-vêtements ou moulées dans un habit valorisant leurs formes, elles sont comme un fruit mûr accroché à la toile, en attente d’être cueilli. Naturaliste, la peinture de Chéri Samba est sans compromis, ni fausse pudeur.
Exhibée, parfois presque étalée, la femme adulée, n’est, pour autant, jamais sublimée. La vision ici n’est pas romantique, elle est caustique. La femme de Chéri Samba n’est pas abstraite, elle est fonctionnelle, inscrite dans un environnement quotidien, presque étiquetée, traversée, soupesée par le regard de l’homme qui n’est jamais très loin. Tour à tour épouse modèle (Le nid dans le nid, 1996), adolescente insouciante (Les jeunes, 1989), prostituée reconvertie (Le renoncement à la prostitution, 1990), rebelle (La femme zaïroise n’a pas droit au pantalon, 1981), elle est rarement seule dans l’espace de la toile où, bien souvent confrontée au regard de l’homme, elle apparaît à la fois maîtresse du jeu (Les fiancés dans le vent et le feu, 1989) ou victime (Le doigt magique, 1990).
Quel que soit le thème abordé, le désir sexuel est toujours présent dans les confrontations entre hommes et femmes. Réciproque dans Traitement Apollo (1989) – au premier plan de la toile, une femme au sein dénudé chevauche un homme dans les yeux duquel, pressant son sein, elle fait couler du lait –, il est violent dans Le doigt magique (1990) où un vieux pervers à moitié caché par un rideau derrière lequel on le devine nu, oblige une jeune fille à se dévêtir en lui demandant  » Qu’est-ce que c’est le doigt magique qui fait pleurer les mamans ?  »
Maux d’amour
Le texte, omniprésent dans les toiles de Chéri Samba, accompagne les scènes dépeintes en les surenchérissant ou en les contredisant ironiquement. Ainsi Souvenir d’un Africain (1989) représente un couple blanc s’embrassant à pleine bouche dans une station de métro, en arrière-plan, un Africain, les mains sur les hanches s’offusque visiblement. Le texte débute en accréditant la scène,  » Pourquoi ces gens en Occident n’ont-ils pas honte ? « , et termine, goguenard :  » Ils ne font jamais grand-chose. Quel mauvais aphrodisiaque boivent-ils qui les aide à ne pas bander ?  »
Le décalage fait partie de la  » griffe sambaïenne « . Il est d’autant plus intéressant qu’il impose une double lecture de l’œuvre, invitant à un jeu de va-et-vient entre le texte et l’image peinte. En même temps qu’il commente l’image, le texte peut la contredire tout en ayant l’air de la soutenir.
Là sont la modernité et la causticité de l’artiste qui défie les codifications préétablies. Dans Souvenir d’un Africain, le personnage, qui pourrait être l’artiste lui-même, s’offusque, mais le peintre s’est régalé à soulever la robe de la femme montrant une fesse et des jambes nues. De même, le baiser goulu en lieu public indigne l’observateur, mais l’artiste s’est ingénié à peindre une langue glissant entre les deux bouches.
Dans l’entre deux, le moralisateur n’est pas si loin, se posant d’une certaine façon en tant que tel dans sa démarche artistique, en même temps que, dépassant l’anecdote de son sujet, il l’universalise. Mais, tout en moralisant –  » Heureux soit celui qui ne baise pas la femme des autres car la sienne ne sera pas baisée  » (Les sans amours, 1991) –, le peintre happe la vie dont il restitue l’énergie, positive et négative, avec son pinceau gourmand et clinquant.
Toujours du côté de la vie et dans la quête du plaisir (charnel et matériel), Chéri Samba n’en demeure pas moins lucide, voire acerbe sur les interactions en œuvre dans les comportements amoureux. Sa cartographie sentimentale se décline sur la relation récurrente entre amour / argent / sexe. Intrinsèquement liées, ces notions se retrouvent et se conjuguent quel que soit le thème évoqué : l’infidélité (Les sans amours propres, 1991, 2ème Bureau, 1989, C’est la fidélité, 1983), le sida (Le malade du Sida, 1991, Le fléau du sida 3, 1990, Le sida ne sera guérissable que dans 10 ou 20 ans, 1997), la prostitution (Le renoncement à la prostitution, 1990), la réussite matérielle du couple (La femme et ses premiers désirs, 1989, L’espoir fait vivre 1, 1989 et 2, 1997).
Chroniqueur de mœurs, l’artiste témoigne de la crudité des sentiments dans une modernité urbaine qui laisse peu de place à la sublimation de l’amour. Car chez Chéri Samba, le sentiment amoureux n’est jamais exalté, mais toujours confronté aux réalités sociales et quotidiennes, avec lesquelles, derrière la gravité des choses, il arrive encore à nous faire rire. D’aucuns appelleraient cela la sagesse de l’amour là où d’autres y verraient de la désillusion. Entre les deux, le cœur balance encore.

Rédactrice en chef de la revue Africultures depuis janvier 2005, Virginie Andriamirado est responsable éditoriale pour les arts plastiques.///Article N° : 3823

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