« Je suis venu à l’édition par l’écriture »

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Auteur, Bruno Doucey crée sa maison d’édition en 2010. En cinq ans, il a publié 75 titres et plus de 500 poètes. Il fait de l’ouverture sur le monde un engagement concret. Rencontre.

« Je t’écris en passeur des poésies du monde
à cheval sur une rythmique
debout sur la digue d’un chant de résistance
couché entre les lignes d’une furieuse envie de vivre
Ton soleil, poète,
Prend les ténèbres par la main »
Extrait du recueil S’il existe un pays,
Bruno Doucey, 2013.

Afriscope. La poésie est-elle nécessairement insurrectionnelle ?
Bruno Doucey : La poésie implique une insurrection de la conscience ; elle nous oblige à regarder et dire le monde autrement. La poésie c’est le refus radical d’une pensée unique, normative, réductrice. La poésie n’est pas un joyau enfermé dans un coffre dont la clé serait dans la main de l’auteur, d’un critique littéraire ou d’un enseignant. Je considère la poésie comme le lieu de la parole ouverte, vivante, plurielle. Une parole qui va rendre compte de la polysémie du monde par la polysémie du texte. La poésie c’est l’expression démocratique par excellence. Le sens n’est ni détenu, ni imposé, il est offert et a besoin d’autrui.

Quelle est la politique éditoriale de votre maison ?
Le mot « maison » suppose une assise que nous n’avons pas. Après Seghers (1), nous avons monté Murielle Szac et moi cette « maison ». Être éditeur de poésie quand on n’a pas de fortune personnelle, c’est une aventure. Ce serait donc plutôt un petit bateau d’édition. Et ce bateau fait le choix de naviguer sur toutes les mers du monde à la rencontre des poètes. Nous avons publié des poètes venus de tous les continents. C’est un voyage et ce voyage a besoin d’une boussole. Nous avons quatre points cardinaux. Une ouverture aux poésies du monde où les poètes savent qu’ils pourront être publiés dans leur langue d’origine. Une place faite à l’oralité. Puis nous publions des auteurs qui ne cherchent pas à se mettre à l’écart du monde. Beaucoup n’ont pas renoncé à le changer mais veulent au moins changer le regard que nous portons sur lui. Quand nous publions Bagdad-Jérusalem en trois langues (français, arabe, hébreu) avec un poète arabe et un poète juif, il y a un projet de vie politique, une certaine géopoétique du monde. Et le dernier point c’est l’ouverture au plus grand nombre ; un livre qu’on juge merveilleux, on ne peut pas accepter de le publier à 500 exemplaires dans un pays qui compte 66 millions d’habitants. Je suis partie en guerre contre cette étroitisation toujours plus effilée de la poésie. Et la possibilité du numérique, de tirer des exemplaires à la demande, augmente le problème au lieu de le régler. Nous tirons entre 2000 et 4000 exemplaires. On prend des risques, parfois on perd de l’argent mais nous continuons… Nous stockons dans nos locaux (2) et chez notre diffuseur Harmonia Mundi et nous menons sur le terrain une activité extrêmement nourrie. En mars, nous avons déjà plus de 40 rencontres et j’en assure au moins 30…

Vous militez pour une « poésie vivante ».

La poésie vient de l’oralité. Pour un éditeur, publier des livres que l’on veut aussi beaux que possible, ce n’est jamais que donner la demi-vie à la poésie. Qui a besoin de cette autre demi-vie qu’est la rencontre vivante avec un public, le partage des émotions et le chant, la musique, le rythme. Dans mes choix éditoriaux je privilégie les textes qui vont pouvoir être mis en voix.

Vous êtes aussi auteur.
Je suis venu à l’édition par l’écriture. Elles sont liées. L’écriture c’est la forme singulière, secrète parfois, d’une utopie que je trouve
fortement dans ma poésie. Dans le roman j’interroge plus les lignes fractures de l’histoire et de la société. Mais c’est quand même cette forme privée de l’utopie que le travail de l’éditeur rend publique. L’éditeur est celui qui fait passer cette utopie, comme le disait Eluard « de l’horizon d’un seul à l’horizon des autres ».

Retrouvez l’intégralité de l’entretien sur africulture s.com
(1) après une carri ère de professeur de français dan s le secondaire, bruno doucey a dirigé la maison d’édition seghers.
2) cours alsace -lorraine, 67 rue de reuilly, pari s 12e
L’insurrection poétique : l’anthologie
Avec pour thème L’insurrection poétique, Bruno Doucey réunit 110
poètes, qu’ils soient classiques, contemporains, français ou étrangers. En 22 thématiques, de l’apartheid, à la Shoah en passant par le sexisme, la lutte contre les intégrismes etc. Les poètes proposent des clés pour mieux « vivre ici ».
L’insurrection poétique. Manifeste pour vivre ici.
Éditions Bruno Doucey. Mars 2015.
Plus d’info : www.editions-brunodoucey.com///Article N° : 12806

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