« Je veux être un bâtisseur de rêves »

Entretien de Tanella Boni avec Babacar Sall (Extrait)

Le 18 novembre 1999, Novotel, Les Gosiers (Guadeloupe)
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Tu viens de participer aux Premières Rencontres Poétiques Internationales du Lamentin en Guadeloupe en tant que poète mais tu es aussi sociologue…
Je partirai d’un événement, la mort de mon père. J’avais sept ans, le tournant de l’enfance. C’est une date charnière. On m’a confié à mon oncle, chef de gare. J’ai quitté la ville car je suis né à Dakar, à la Médina. J’ai assisté aussi aux luttes politiques pour l’Indépendance. J’ai vu la tourmente de cette société que je ne comprenais pas avec ma tête d’enfant. Ensuite je suis allé à la découverte de la campagne sénégalaise, des villages. Plus tard je suis revenu à Dakar toujours écorché vif, parce que j’ai toujours été fasciné par les gens du refus. J’ai été meneur de grève dans les lycées, j’ai été renvoyé. J’ai préparé mon bac série scientifique en tant que candidat libre. Cela m’a conduit en France. Mais compte tenu des notes que j’avais obtenues au baccalauréat, j’ai été affecté dans une école de gestion à Paris. Je suis diplômé de gestion, mais ce qui m’intéressait réellement était de faire des études de sociologie. J’ai fait une thèse de doctorat en sociologie, et maintenant j’enseigne la sociologie. J’ai également été à Genève pour la sociologie du développement. Je pense que nous vivons dans des sociétés où il y a une rareté, une pénurie matérielle. Cela m’a toujours préoccupé non seulement en tant que poète mais en tant que vivant de voir que ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, c’est-à-dire la vie, puisse être gâché par des problèmes de manque et de besoin.
Par quels chemins es- tu arrivé à la poésie ?
J’ai toujours écrit. Quand j’étais à l’école primaire, il y avait les cahiers de souvenir où l’on consignait les plus belles phrases d’amour aux filles qu’on aimait. Cette écriture était naïve et non inventive. Les grands frères donnaient aux petits frères les phrases comme « je t’aime comme l’abeille aime la fleur ». Il y avait un héritage. En 1974, j’ai appris par la radio sénégalaise qu’un concours de poésie allait prendre fin deux jours après. Je me suis mis à écrire un texte et j’ai été primé. C’est là que j’ai pris conscience de ma poésie. Cette année-là, le Sénégal découvrait toute une génération de jeunes poètes venant derrière l’ombre de Senghor : Amadou Lamine Sall, Mamadou Traoré Diop, Kiné Kirama Fall…
Etais-tu Senghorien au départ ?
Non. Je ne suis rien du tout sinon quelqu’un qui vit la vie et qui s’inspire de tout. Mais il y a un effet Senghor sur l’émulation poétique au Sénégal, c’est évident.
Que représente pour toi la poésie ?
La poésie est pour moi une seconde manière de faire la prière. Je suis un croyant. Dans la mesure où l’inspiration est un don de Dieu, dans la mesure où elle nous arrive de quelque part, on peut dire que le poème est quelque chose de donné, c’est un moment de passage. La poésie est pour moi une façon supplémentaire de m’émouvoir de la nature, de la création, des expériences. Elle permet aussi de visiter en profondeur les paliers de la blessure. A mon avis, on ne peut être un poète que si on habite une blessure.
Quelle est cette blessure ?
La vie est blessure dans la mesure où elle nous interroge en des termes et suivant des coordonnées vers lesquelles on ne peut se déporter. Il y a une part de mystère de laquelle la poésie tire sa matière première : cette partie résiduelle de la vie et de l’intelligibilité humaine qui s’érige devant nous comme un écran compact ou opaque. Cette part de mystère, c’est aussi la terre natale de l’inspiration.
Avec toutes ces guerres et l’omniprésence du politique, le poète a-t-il un rôle à jouer aujourd’hui en Afrique ?
Le rôle du poète n’est pas seulement de s’émouvoir, il doit être un militant de la vie, car il est le gardien, le préposé de la vie. Il doit, je crois, être là où la chair des mots est la plus vive, la plus écorchée. Nous sommes dans un continent où il y a une violation permanente des doits de l’homme, où le pouvoir rend fou les dirigeants. Il est tout à fait important que le poète se positionne, qu’il revendique non seulement la part qui lui revient mais qu’il l’arrache. Et qu’il se pose au-devant de la scène de la vie, car il me semble que le politique n’est pas toujours l’homme le plus habilité à prendre en charge la vie. C’est le poète qui doit donner la direction de la vie car il sait quel est le poids des souffrances et il sait aussi la mesure tant de la souffrance que de la blessure. C’est un porteur d’espérance. C’est un passeur de vie, un passeur de mots.
Il peut arriver que le poète soit aussi un politique.
Le poète peut être un politique s’il a un projet fort pour la vie. Mais s’il a un projet fort pour le pouvoir, je crois qu’il n’a pas sa place. Un poète peut être un politique. Je ne vois aucune antinomie entre le gouvernement de la vie, des hommes et la fonction poétique. Je crois que les poètes doivent être plus présents dans la vie politique. La politique non pas en tant que gestion du pouvoir mais comme une institution pour la vie.
Tu as présenté ici, au Lamentin, certains de tes recueils. Parmi les derniers publiés, Le sang des collines parle du drame du Rwanda.
Quand il y a eu le drame du Rwanda, pendant plusieurs mois j’ai côtoyé des Rwandais que je connaissais à Paris mais je ne pouvais leur parler de leur pays ni de la tragédie en cours. Il y avait un malaise. Et j’étais en face d’un phénomène innommable. Je ne trouvais pas les mots. Ils étaient trop exigus pour exprimer l’immensité du chantier de ce désastre. Il m’a fallu beaucoup de temps. Deux ans après, j’ai commencé non pas à m’interroger mais à regarder en face ce silence. Je me suis dit : ç’aurait été dérisoire que j’en parle. J’estimais que, devant une tragédie de cette ampleur, le silence était le langage approprié. Le silence est la première forme de langage. C’était une façon de garder très pur et très dense ce sentiment d’une extrême violence, d’une extrême puissance comme un typhon ou l’ouragan dans lequel nous nous trouvons ici en Guadeloupe, qui m’interrogeait et m’imposait ce silence. J’avais commencé un recueil sur le désert. Mais les images du Rwanda ont surgi. Il y a eu une sorte de déviation. L’inspiration est une chose inattendue. Cette bifurcation du poème m’a emmené en des lieux que je ne souhaitais pas, des lieux sur lesquels je n’étais pas prêt pas à discourir. Il me fallait aussi regarder quel était le porteur de voix qui me semblait être le plus approprié pour parler de ces choses. J’ai pris le regard d’un enfant-soldat.
Pourquoi ce choix de l’enfant-soldat ?
A l’intérieur de chaque adulte sommeille un enfant qui joue. Cet enfant qui joue c’est la poésie…
Mais ici, il s’agit bien d’un enfant-soldat…il a une arme. Il peut tuer.
C’est un être paradoxal, au carrefour entre la vie et la mort. Il repose sur un équilibre instable. Cette instabilité fait qu’il joue, qu’il n’a pas conscience de la mort. C’est cette inconscience finalement qu’on retrouve chez les acteurs du drame rwandais et aussi sur le silence coupable du monde. Chez l’enfant-soldat, il y a aussi une spontanéité, une naïveté. Raconter la guerre comme si c’était un jeu d’enfants qui malheureusement cause des morts, brûle des villages…
Il y a aussi Visages d’homme, Le Lit de sable, Le poème blessé… En écrivant des poèmes, que cherches-tu ?
Je cherche le chemin. Toute ma poésie est un cheminement. Je suis toujours à la quête de quelque chose, non pas pour chercher des réponses mais pour mieux réussir ma mort. Je suis hanté par la mort, par le passage vers cette vie ultime. Ma poésie essaie donc de construire la passerelle, le pont qui me permettra de réussir la mort. C’est cela réussir la mort, c’est aussi essayer de vivre la vie non pas en s’interrogeant sur les méfaits de la vie en faisant en sorte que cette vie soit tendre, généreuse pour le grand nombre. Il y a une dimension militante. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est le cheminement vers quelque chose de transcendant, d’absolu. C’est pourquoi l’activité poétique est aussi une activité de prière, de recueillement. La quête de la spiritualité est une manière importante pour moi à la fois de vivre la vie mais aussi de m’interroger sur les mécanismes qui permettent à la vie de se dérouler suivant les coordonnées du tragique ou du bonheur.
Mais la poésie n’est-elle pas aussi une passerelle, une manière de communiquer avec tes semblables ?
La poésie est relationnelle, parce qu’on s’adresse d’abord aux autres. Elle réussit à partir du moment où elle arrive à décloisonner, à ouvrir les autres, à aider le poète à s’ouvrir au monde, à porter un troisième œil sur le monde en train de se faire ou de se défaire, de se déconstruire. Ce monde de violences, ce monde de tyrannies, ce monde d’exclusions, ce monde sur lequel les certains gouvernants exercent une tyrannie inouïe. Je crois que le rôle du poète c’est d’établir des ponts et des passerelles mais aussi de casser des murs…
De casser des murs ?
De rompre les isolats dans lesquels nous nous trouvons. L’idée de frontière politique, l’idée de chaîne mentale, tout cela fait partie du champ de la poésie.
Visages d’homme, ce titre est beau. Que signifie- t-il ?
C’est l’homme et la femme. J’ai toujours été fasciné par les visages parce que sur le visage ont peut lire l’histoire et la mémoire de quelqu’un. L’histoire de l’Humanité est une compilation de visages. Ce qui me fascine le plus, c’est que les visages dont je parle ici ne sont pas connus. Je parle du visage de Mandela, mais il y a d’autres visages anonymes que je regarde d’un regard furtif et inquiet que je pose sur le texte – le visage- des autres. J’ai volé aussi des fragments de mémoire à travers ces visages. C’est cette compilation de visages qui forment la vie. La vie est un vaste chantier de textes. Et le texte c’est la compilation de tous ces visages. Je raconte aussi les drames de la vie. Ce sont des visages qui interrogent, s’aiment, souffrent, pleurent, des visages qui s’ouvrent comme la fleur s’ouvre au beau temps et au soleil. Des visages qui nous permettent de connaître l’âge de la tragédie humaine, l’âge des drames, l’âge de la blessure, l’âge de l’amour… Le visage permet de saisir l’âge du mot. C’est le lieu de la respiration, c’est le support de la parole. C’est là où l’organe buccal tire sa protubérance. C’est là où l’œil regarde, illumine la nuit de nos angoisses. C’est aussi le nez qui permet au poète de capter l’oxygène, permet à la fois au poème et au monde de respirer. Ce sont les fonctions vitales portées par le visage. Le visage se dresse comme un miroir, comme des portes d’ouverture sur le monde, la lumière, la respiration, la voix, sorte de porte sonore…
Par le visage, il y a comme une passerelle entre tous tes textes.
Le lit de sable a été écrit au début des années 90. Ce livre a une histoire. Je l’avais intitulé Grains de sable. Au moment où il allait être fabriqué, le poète congolais Alain Mabanckou m’a dit : Tanella Boni a publié un livre qui a pour titre Grains de sable. J’étais très inquiet. Je m’interrogeais sur le devenir de mon texte car je l’avais écrit en pensant à ce titre. J’ai pensé à « L’homme de sable », mais il y avait le livre de notre ami Sassine, Le jeune homme de sable. Finalement, la meilleure façon, c’était d’ouvrir le livre. J’ai pris un vers et le recueil est devenu Le lit de sable. C’est une histoire qui parle de la mort. C’est un homme extrêmement riche qui raconte la déchéance de son âme. Il montre aussi comment le monde des commerçants triomphe sur le monde du savoir et de la sensibilité, la défaite du savoir, de l’émotion, de la poésie par rapport au monde marchand dans lequel nous vivons. C’est l’histoire de cette chute. Une rencontre de cet homme avec ce que la vie a de plus émouvant, les gens des bidonvilles, la maladie, le désamour, toutes ces affections qui accompagnent la déchéance à la fois physique et matérielle de cet homme qui se croyait puissant. Aux prises avec des moisissures, il finit par rendre son âme, il regrette d’avoir vécu ainsi.
D’un texte à l’autre l’idée de la mort est omniprésente
La mort n’est pas une fin. C’est simplement la prise de conscience de la limite. C’est aussi un appel à la modération, à la balance, à l’équilibre. J’ai toujours été fasciné par la ruine car il y a une esthétique de la ruine comme il y a une esthétique de la blessure. Dans les lieux de mémoire on retrouve des champs de ruines mais les sociétés ont appris aussi à célébrer leurs ruines, leurs lieux de mémoire… J’ai toujours peur de la solitude. Elle me met en face de la mort. On finit par habiter la tourmente. Je suis un homme d’émotion. Je veux être dans un monde en chantier, un bâtisseur de rêves. On ne trouve le débordement de rêves que dans le chaos. Le monde, aujourd’hui, est chaotique. C’est parce qu’il est chaotique que nous avons plus de chance de le réinventer…
Extraits
Du haut des Grands Lacs
Un enfant-soldat m’a écrit
Enfant errant
Entre ciel et terre
Assis sur un crâne défoncé
Son seul siège terrestre
Le Sang des collines, Poèmes pour les Grands Lacs, p.11
Ta prière vient à ton secours
Pour ouvrir un morceau
De terre bleue
Que le ciel efface
Par un jeu de nuages
Le Sang des collines, Poèmes pour les Grands Lacs, p.60
Le poème est dans l’innommable
Dans ma pénurie de mots
Mes silences que je ne saurai dire
Sans rompre l’harmonie
De mes vers vitaux
Le Lit de sable, p.28

Babacar Sall est sociologue. Il est également directeur de publication aux Editions L’Harmattan. En poésie, il a publié Les Voix de l’aube (Silex, 1985), Poésie du Sénégal (Silex, 1988), Visages d’Homme (L’Harmattan, 1994), Le Poème blessé (L’Harmattan, 1996), Le Lit de sable (L’Harmattan, 1998), Le Sang des collines (L’Harmattan, 1998). Babacar Sall est un poète de la blessure.///Article N° : 1158

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