Jean Dominique, the Agronomist

De Jonathan Demme

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Entre vision du film que lui a consacré Jonathan Demme et rapport personnel avec Jean Dominique, journaliste haïtien assassiné, la réaction très personnelle d’Anne Lescot, qui a par ailleurs conçu et coordonné avec Florence Santos da Silva le numéro spécial Haïti d’Africultures (n°58, A quoi rêve Haïti ?)

Il y a bientôt 4 ans, à 6 heures du matin, disparaissait Jean Dominique. De manière inattendue, brutale, cruelle pour ceux que sa mort laissait derrière lui.
Je me souviens de Nadine, sa fille, qui après quelques jours passé à Ti Mouillage chez moi, avait ce jour-là, à 6 heures du matin, repris son bus en direction de Port-au-Prince.
C’est à 7 heures que des paysans sont venus m’annoncer la nouvelle  » yo fek tiyé papa Nadine. Jean Dominique mouri « .
Il est difficile de mesurer le charisme d’un homme de son vivant. Bien sûr, il peut rassembler des foules, il peut-être la cible d’attaques, verbales ou physiques parce qu’il dérange mais ce n’est jamais que dans la mort qu’on prend la pleine mesure du vide laissé par un tel personnage. Sans doute aucun président haïtien n’a-t-il eu droit à de pareilles funérailles. Un stade entier, plein à craquer de milliers de gens venus en un mouvement collectif rendre un dernier hommage à l’homme le plus controversé, le plus ambigu mais certainement le plus passionné et entier qu’ait connu Haïti depuis des décennies.
C’est cet homme qu’on retrouve dans le documentaire de Jonathan Demme, un genre cinématographique auquel le réalisateur de Beloved ne nous avait pas habitué.
The Agronomist, l’Agronome, c’est Jean Dominique. Un homme de la terre, qui connaissait celle-ci comme on connaît sa mère. Qui avait commencé sa carrière en milieu rural et s’était fait des paysans des amis qui jusque dans son métier de journaliste n’ont cessé de le suivre.
C’est presque fortuitement que Jean Dominique s’était retrouvé à la direction de Radio Haïti Inter, la radio qu’on ouvrait le matin en se demandant ce que l’éditorialiste allait bien trouver à dire qui mettrait untel ou untel dans l’embarras.
Car l’homme n’avait pas la langue dans sa poche. Elle lui avait coûté plusieurs années d’exil mais qu’importe, il était entré en guerre contre l’injustice sociale, les  » magouilleurs « , les profiteurs, comme on entre en religion et soutenu par des dizaines de milliers de personnes à travers le pays, il n’avait d’autre choix que de défendre jusqu’au bout les voix de ceux qu’on écoute si peu. Jean Dominique, une sorte de Don Quichotte dont le combat s’est arrêté au cours d’une bataille perdue d’avance parce que jouée par traîtrise.
Jonathan Demme connaissait très bien le personnage, il l’avait rencontré maintes fois en Haïti et à New York durant les années d’exil et avec Michèle Montas compagne de vie et de tous les engagements, ils ont patiemment donné vie aux nombreuses images d’archives. A l’aide d’un montage audacieux qui joue sur des effets de répétition, qui d’un rire sardonique du journaliste, qui d’une rafale de mitraillette, peu à peu se crée une tension quasi insoutenable. Le réalisateur américain signe là un témoignage qui définitivement a valeur universelle. Il n’est pas nécessaire d’être Haïtien pour reconnaître en Jean Dominique l’homme que tant de pays meurtris attendent pour enfin entrevoir une perspective d’espoir. Pour le plus grand malheur d’Haïti, encore une fois cet espoir a rejoint le domaine du passé.

90 min, Sortie le 31 mars, Distribution : Bac Films///Article N° : 3270

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