Jean-Joseph Rabearivelo, Oeuvres complètes

Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937) est à la fois le plus connu des écrivains malgaches francophones et le plus mystérieux : poète, journaliste, il ne sortit jamais de Madagascar et pourtant lut tout ce qui parut en Europe à son époque et correspondit avec un nombre infini d’écrivains et de critiques littéraires avant de se suicider en 1937. Sa mort par empoisonnement, il la mit une dernière fois en scène en en consignant les ultimes minutes dans un journal dont on ne connaissait quasiment que ces pages, les Calepins bleus.

Voici donc, pour la première fois depuis 80 ans, révélées ces 900 pages d' »auto-confessions » d’un homme sans cesse aspiré par un idéal de pureté nourri par la Poésie et lié par des réalités sociales et intellectuelles qu’il abhorre. Ces pages, noircies presque jour par jour entre 1933 et 1936 (il a brûlé les 5 volumes précédents) révèlent à la fois les états d’âme, les lectures et les réflexions, les activités diurnes et nocturnes du poète, du journaliste, du descendant de roi, du père de famille, de l’amant et de l' »opiomane ». Le lecteur suit donc à la fois toutes ces pistes et ne saurait ni se scandaliser ni se laisser fasciner par une seule d’entre elles. L’épisode connu de la mort de sa fille Voahangy, qui hante l’œuvre poétique, est ici raconté par le menu, comme sa vie familiale tumultueuse. Rabearivelo, qui a détruit d’autres Calepins rouges plus compromettants encore, révèle (presque) tout de ses conduites erratiques dans un Tananarive « underground » où l’on croise aussi bien les coloniaux que les membres de familles influentes de la société malgache. Tous sont ici nommés, comme leurs mœurs, faisant de ce texte une chronique en rupture avec le tableau conventionnel de la capitale malgache où chacun tenait son rang. A ces silhouettes nocturnes, il faut ajouter un grand nombre de portraits au vitriol d’administrateurs, de femmes, de voyageurs de passage (la romancière Myriam Harry), de journalistes qui croisent la route d’un écrivain dégoûté des « mœurs du temps » (783) où il ne discerne que médiocrité et mesquinerie. Au-delà de cet aspect potentiellement subversif, ces Calepins rendent compte de l’activité intellectuelle intense de Rabearivelo : les livres, magazines, articles, lettres arrivent en masse de France, de Maurice, d’Espagne. L’auteur lit, assimile, s’identifie, s’inspire de tout cela à la fois dans une fièvre qui affadit les réalités locales. Il empoigne sa plume, envoie 73 lettres en deux jours, veut relire tous les Russes, tout Balzac, tout Joyce, les Polonais, l’œuvre de Kipling à sa mort, revit les vers des poètes français de toutes les époques en toute circonstance personnelle, voit les personnages de romans avant les femmes réelles. Cette constante interaction entre les lectures et le réel l’entraîne à être sans cesse Baudelaire (il partage son spleen, le suit dans les paradis artificiels, baise ses vers en mourant), mais aussi Rousseau dont il partage les initiales, Valmont lors de ses nombreuses conquêtes, Julien Sorel face à l’inaccessible Paula… Ces œuvres qui font naître ses « fantômes littéraires » combinées aux réalités rencontrées font jaillir divers projets de romans : même si ceux-ci ne verront pas le jour, nous avons ici la description d’un modèle d’imagination romanesque remarquable. Il faut lire ces feuillets à la lumière de ces lignes écrites six mois avant son suicide : « je n’ai personne à qui me confier totalement » (1061). Elles ne sauraient donner de peinture fidèle de la société malgache de ces années coloniales : elles sont le refuge d’un être emprisonné dans ses désirs contradictoires (pureté/souillure), ses appétits intellectuels personnels, le vertige de la mort dans une vie entièrement conduite par la Poésie occidentale par laquelle il s’est construit l’image intenable d’un être « impérieusement, violemment, naturellement latin chez les Mélaniens. Et avec les traits de ceux-ci » (22 juin 1937, jour de son suicide). Ces Calepins bleus sont suivis de quelques lettres administratives et de sentences non datées intitulées Le bijou noir et rose et D’un belluaire tous documents transcrits pour la première fois. L’impressionnant appareil critique signé par Claire Riffard, Serge Meitinger et Liliane Ramarosoa comprend des notes, de larges introductions et un immense index, tous fourmillant de renseignements sur le contexte biographique de l’auteur, d’analyses des contenus et de présentation méthodologique sur l’approche génétique et de travail de conservation de ces archives.
A l’issue de plusieurs années de travail de sauvetage et d’érudition fournie par une équipe de conservateurs et de chercheurs ce volume devient dès sa parution la référence incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à la littérature malgache ou à l’histoire coloniale de ce pays. Il est aussi la preuve de la valeur inestimable de l’approche génétique au service de toutes les autres. Ce premier tome, attendu si longtemps, ne saurait rester un instant de plus dans ces malles d’où l’ont sorti pour nous leurs auteurs.

10 novembre 2010.

Jean-Joseph Rabearivelo, Oeuvres complètes, tome 1, collection Planète libre, éditions CNRS -Présence Africaine, 2010, 1273 pages.///Article N° : 9811

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