« J’écris pour ne pas m’expliquer »

Entretien de Pascaline Pommier avec Dany Laferrière

Lire hors-ligne :

Il vient de publier L’art presque perdu de ne rien faire, après le Journal d’un écrivain en pyjama et 30 ans après Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, son premier roman. Récemment sacré « immortel » par son entrée à l’Académie française, Dany Laferrière revient pour Afriscope sur son positionnement d’artiste.

Vous êtes devenu « immortel ». C’est ainsi que les enfants qui, lorsqu’ils vous croisent dans les rues de Port-au-Prince, vous interpellent…
Dany Laferrière : Cela me fait sourire. Dans la culture haïtienne, il est très fréquent, lorsqu’il s’est passé un événement dans votre vie, que vous preniez un surnom en lien avec cet événement. C’est en quelque sorte une façon à la fois bienveillante et facétieuse de me congratuler.

« Un honneur pour Haïti » selon Michel Martelly, l’actuel Président haïtien, « Une grande nouvelle pour la culture québécoise » pour le ministre de la Culture canadien. Vous avez aussi été reçu par le Président Hollande…
Je suis un écrivain avant toute chose. J’ai même écrit Je suis un écrivain japonais pour montrer que les questions de nationalité et de géographie sont inacceptables en littérature. C’est précisément un espace où il n’y a pas de frontières. Est-ce que je suis né en Haïti ? Oui. Est-ce que je suis de culture haïtienne ? Oui. Est-ce que je vis depuis trente ans au Québec ? Oui. Est-ce que je vais souvent en France ? Oui. Est-ce que la culture québécoise me plaît ? Oui… Mais quand il s’agit d’écrire, c’est une autre histoire. Un médecin d’origine haïtienne ne traitera pas seulement des patients haïtiens. En cela, il est tout simplement considéré comme un médecin et ce, même s’il est d’origine haïtienne. Cela va de même pour l’écrivain. Que les Français, que les Québécois, que les Haïtiens, les Africains soient fiers de mon entrée à l’Académie, c’est bien, mais ce n’est pas à moi de discourir là-dessus. Moi j’ai fait mon travail, cela fait trente-deux ans que j’écris sans arrêt.

Ne pensez-vous pas que le processus de création s’inspire d’un imaginaire géographique ?
Pas forcément. Si l’on veut découvrir les contours de la sensibilité d’un écrivain, il faut parcourir sa bibliothèque. Là réside son véritable pays. L’écriture est un artifice, il faut apprendre à le déchiffrer, et cela nécessite un effort de la part du lecteur, qui pour cela, se doit de s’imprégner de l’univers qui lui est offert. Le processus de création ne part pas forcément d’un endroit géographique donné, il s’inspire à la fois de gens et d’environnements très variés. J’ai écrit vingt-trois livres et tous ne se déroulent pas forcément en Haïti ou au Québec.
Je remarque que la question de géographie ne se pose que lorsqu’il s’agit d’un pays plus pauvre. Un écrivain américain, allemand ou français est un écrivain. Par contre, on notera qu’il y a des écrivains sénégalais, des écrivains haïtiens, des écrivains ivoiriens. Je trouve ça dégradant pour la personne qui établit ce classement, pas pour celle qui malheureusement le subit. C’est une véritable « injure géographique ». Comme si certains ne peuvent pas atteindre l’espace temporel. Je suis un écrivain du début du XXIe siècle. Il y a des écrivains pour qui l’on parle d’époques, de sensibilités universelles, mais je constate que les choses changent souvent selon le pays. Même en publiant Je suis un écrivain japonais, impossible de me défaire de cette étiquette « Caraïbes ». Cela veut donc dire que non seulement on n’écoute pas ce que je dis, mais aussi que cette empreinte est indélébile, et ce, quoi que je fasse. Cette envie de liberté, ce désir de ne pas me contraindre ni me dénaturer, n’est pas en lien avec ce que j’ai vécu en Haïti comme on pourrait le penser. Je m’intéresse à une immensité de choses et toutes ces choses, vous les retrouvez dans l’ensemble de mes bouquins, c’est un buffet chinois. Ce qui naît de mon imagination provient à la fois de ce que je vois, ce que j’ai lu, ce que je sais, mais aussi de mon expérience, de ce que j’ai vécu et cela ne se résume pas à un seul endroit.

Est-ce une manière de dire « je ne suis pas seulement un écrivain haïtien » ? Parce qu’elle semble omniprésente dans votre œuvre malgré tout.
Ce n’est pas que je n’accepte pas d’être défini comme un auteur haïtien. Plusieurs fois j’ai été approché simplement comme tel ou comme si je portais en moi un combat, mais on oublie trop fréquemment que je suis ce que je suis et non pas ce que les autres aimeraient voir en moi. Quand on interviewe Pascal Quinard, on va directement dans ses livres, sans s’arrêter à la porte de la littérature, comme on le ferait avec les auteurs du « tiers-monde ». On entre très rarement dans l’expression de ce qu’ils disent parce que des questions telles que : « pourquoi n’écrivez-vous pas dans votre langue maternelle ? », « Pourquoi ne voulez-vous pas être un écrivain haïtien ? » entachent ce travail d’analyse et d’appropriation. Lorsque l’on évoque Haïti et toutes les références culturelles, géographique qui reflètent l’imaginaire haïtien dans mes romans, il faut bien tenir compte du fait qu’il s’agit d’une manière d’écrire et non un combat. Si l’on prend mon dernier livre, vous remarquerez que je ne fais référence qu’à un seul ouvrage qui parle d’Haïti. Il n’y en a pas un qui se réfère à l’Afrique et il n’y a presque rien sur le Québec. Ce n’est pas un choix, c’est la simple réalité. Je ne fais pas de la littérature un outil politique, c’est ce qui est intéressant. J’ai réussi en écrivant ce livre à détourner le regard de la question de l’identité, aujourd’hui j’espère avoir peut-être réussi à amener les lecteurs, sur mon propre terrain, tout en ne changeant pas pour autant ma personnalité et ma vision de la littérature. Ce terrain est celui de l’enfant étonné et ravi que le monde puisse lui appartenir, pas dans le sens de la propriété, mais dans le sens où il puisse aller partout sans se soucier des frontières.

Écrire sur le tremblement de terre en Haïti n’était-ce pas là, une forme d’acte politique ?
J’étais en Haïti au moment du tremblement de terre. Je ne voulais pas écrire dessus, mais j’étais là-bas, à ce moment-là, je ne pouvais pas m’interdire d’écrire, il me fallait raconter ce que je voyais. Peut-être que c’est politique. Beaucoup me reprochent de ne pas l’être et je leur réponds précisément que si la politique s’apparente à d’inutiles grenouillages, j’accepte l’accusation avec grand plaisir. Néanmoins, si lorsque l’on parle de politique on évoque les affaires de la Cité, je suis votre homme. Je ne parle pas de maisons brisées ou de morts dans ce livre, pourtant il y en a eu 300 000, le quotidien y est morbide mais un souffle de vie demeure malgré tout et c’est ce qui m’a inspiré. À aucun moment je ne me pose la question de savoir si la publication de ce roman serait ou non considérée comme un acte politique. Je n’ai jamais voulu que la politique telle qu’on la conçoit aujourd’hui soit au centre de mon travail. Par contre, si mon regard devient politique parce que j’observe les choses comme le ferait un enfant qui jette un regard déstabilisateur sur la réalité et la vérité, très bien.

Seriez-vous plutôt un écrivain de la mémoire, mais aussi de l’exil, dans le sens où vos œuvres font de nombreuses allusions au temps qui passe, à l’enfance et à l’absence de frontière ?
Non, pas forcement, d’ailleurs ce sont des catégories qui me troublent. Je ne sais pas depuis quand on a déclaré que les écrivains qui ne vivent pas chez eux, peuvent être définis comme des écrivains de « l’exil » ou de « la mémoire ». Je ne connais aucun écrivain qui ne soit pas de la mémoire. Il est impossible d’écrire sans mémoire. De même, je ne connais aucun écrivain qui ne soit pas en exil, en exil de son temps, de son enfance, de sa famille… Cette notion d’exil qui caractérise un certain nombre d’écrivains venant de pays qui connaissent ou ont connu toutes sortes de répressions politiques, est abusive. Les écrivains ont toujours été exilés, l’exil du temps est aussi fort que l’exil de l’espace. Depuis les années 1960-1970, à l’apparition des études sur les littératures francophones, nous avons identifié le mot « exil » uniquement à des pays africains, caraïbes ou encore appartenant au Moyen-Orient. Toute cette redéfinition de l’exil, de l’espace est liée à la création d’une littérature francophone mais aussi postcoloniale. L’apparition de ces écrivains sur la scène, certains sont d’ailleurs des écrivains majeurs, a entraîné le sacrifice de mots qui existaient déjà, une redéfinition plus subjective. Il est clair que si j’écris sur l’enfance, je traiterai bien évidemment à un moment donné de l’enfance haïtienne mais pourquoi se focaliser dessus ? C’est une période de la vie que l’on partage tous. Le matin de la vie n’a pas de spécialité, de catégorie propre aux différents coins du monde. Très souvent Haïti fait partie intégrante de mes narrations, j’évoque des lieux, des choses comme la rivière, des personnes telles que ma grand-mère… Je suis comme la tortue, qui marche avec sa maison sur le dos : je garde tout, tout le temps. Nous sommes constamment tout ce que nous avons toujours été en même temps. Tout mouvement, toute décision, consciemment ou non, est régie par l’ensemble de ce que nous avons toujours été. Quand je parle de l’enfance, il ne faut pas y voir de la nostalgie, mais une période de ma vie qui ne me quitte pas et fait partie intégrante de la personne que je suis devenue. Ce n’est pas l’enfance symbolique, elle ne représente pas le pays perdu ou le passé. La vie pour moi est un incessant présent de l’indicatif.

Que diriez-vous au lecteur qui aimerait connaître Dany Laferrière ?
Les lecteurs ne savent plus interroger les livres. L’écrivain devient ce people qu’il aimerait toucher, rencontrer, pénétrer. J’écris pour ne pas m’expliquer. L’ensemble de mes œuvres est un corpus, ils forment un seul livre. Nous sommes de plus en plus atteints de ce que je qualifierais de maladie biographique. Nombreux sont les lecteurs qui ne se contentent plus du monde qu’ils créent avec l’auteur. Ils ne cherchent même plus à se comprendre eux-mêmes, à travers des lectures et des découvertes. Quand j’écris, je suis un ensemble de lecteurs, avec parfois des sensibilités opposées, des lieux différents et des styles qui ne se ressemblent pas. J’ai appris à lire avec des livres dont les premières pages manquaient parfois, à Petit Goaves. Je ne savais pas tout le temps qui était l’auteur mais cela ne m’empêchait pas de me fondre dans son l’univers et de plonger dans l’histoire qui m’était contée, sans même chercher à savoir quelle en était la plume, ni l’origine de celui qui la tenait. J’ai dans l’idée que le lecteur crée le livre au même titre que l’écrivain, c’est une sorte de collaboration. Il n’y a pas de livre sans lecteur, ce n’est qu’un trait d’union entre l’écrivain et lui. Le livre est comme l’eau qui prend la forme du vase qui le contient, il épouse les contours de la sensibilité du lecteur. C’est pour cela que je ne suis pas pour fournir trop d’informations au lecteur, la lecture est une chose qui doit se faire dans la plus grande liberté.

Article initialement paru dans le magazine interculturel gratuit d’Africultures, Afriscope. N°38

Dany Laferrière en 5 dates.
1953 : Naissance à Port-au-Prince.
1985 : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. VLB Editeur
2009 : L’Énigme du retour. Boréal.
Décembre 2013 : Entre à l’Académie française.
Septembre 2014 : L’art presque perdu de ne rien faire, Grasset.///Article N° : 12540

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire