Jeunes, innovants, participatifs : les médias de quartiers réveillent le journalisme

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Street Press, Bondy Blog, Mégalopolis. Le premier est un site généraliste participatif, le deuxième un blog né des émeutes de 2005, le dernier un mensuel papier. Trois modèles différents, mais le même souci de réinventer le journalisme plus proche des citoyens. Interview croisée des fondateurs de ces trois médias : Johan Weisz-Myara, Nordine Nabili et Marina Bellot. Décryptages de leurs rêves, leurs réussites et leurs galères.

Quelle est la genèse de votre projet ?
Street Press : Le site a été fondé en 2009, autour de deux réflexions. La première est d’ordre générationnelle : les médias généralistes abordent les questions de la jeunesse avec le regard des parents. Il existe un « bug de représentation ». Toute une partie de notre réalité n’est pas racontée. La seconde est autour de la défiance entre producteurs d’information et lecteurs jeunes. L’idée est donc de proposer un site d’information participatif pour les jeunes de Paris et de la région parisienne.
Bondy Blog : En 2005, des journalistes suisses sont arrivés à Bondy (Seine-Saint- Denis) pour couvrir les émeutes. Ils sont restés trois mois et ont créé le blog en supplément à leur parution papier. Les médias français ont repris ses contenus avec un certain sentiment de culpabilité, contents de trouver une alternative aux voitures brûlées. Aujourd’hui, le site n’est plus alimenté par des journalistes professionnels en immersion, mais par des citoyens de tous horizons, qui souhaitent raconter leur quotidien.
Mégalopolis : Le projet est né à l’école de journalisme de Sciences-Po. Notre envie commune était de revenir aux fondamentaux du journalisme : l’enquête, le reportage, le récit. Rompre avec le flux continu d’informations déversées sur Internet, pour aller sur le terrain et être notre propre source d’informations.
Vous considérez-vous comme un « média de quartiers » ?
SP. Les médias de quartiers, c’est génial. Créer des interactions entre des habitants qui se côtoient tous les jours, faire émerger des personnalités, raconter une réalité, un territoire. J’adorerais qu’il y en ait des milliers. Nous, c’est différent. On est un site d’info pour les jeunes, dans un cadre urbain. On est basé dans le 19e arrondissement de Paris, mais on fait aussi des reportages en banlieue.
BB. Nous sommes un laboratoire, un média qui donne la parole aux citoyens, comme le faisaient les radios associatives ou les journaux de quartiers avant nous. On est implanté en Seine-Saint-Denis. 80 % des jeunes qui écrivent pour nous y habitent. Mais notre ligne éditoriale est vaste et sort des questionnements strictement « des quartiers ». On ne se demande pas si Le Monde est un média de quartier du 13e. Nous, c’est pareil. On est un média de nouvelles paroles, de nouveaux visages, avec notre ancrage social et territorial. Plutôt que média de quartier, je dirais que l’on est un média des nouvelles générations.
M. L’idée était celle d’un magazine local. On aurait pu se cantonner à Paris, mais on s’est rendu compte que cela n’avait aucun sens de s’arrêter aux frontières du périphérique. Nous étions dans le bon timing puisque les débats sur le Grand Paris commençaient, avec tous ses enjeux en termes de transport, de logement, d’accès à la culture. Média local donc, de terrain, qui va faire du reportage dans les quartiers, mais pas spécifiquement « de quartier ».
Quel est votre modèle économique ?
SP. On se situe dans le champ de l’entrepreneuriat social avec trois sources de financement. La publicité, pour 20 %, la formation, vendue aux collectivités, pour 40 %, et les 40 % restants sur notre service de production vidéo, « Street Prod ». Des sites cherchent à acheter du contenu vidéo, on leur en propose, réalisé par nos jeunes en formation. Les jeunes sont rémunérés entre 30 à 50 % du prix de vente du contenu. En échange, ils sont formés et s’insèrent sur le marché de l’audiovisuel.
BB. On vend notre contenu à Yahoo, qui nous héberge, ce qui constitue 50 % de nos revenus. Pour le reste, ce sont des subventions publiques, notamment dans le domaine de la formation. Chaque article est rémunéré 40 euros. Tout le monde nous applaudit, mais on doit se débrouiller avec un budget de 100 000 euros. Les pouvoirs publics doivent s’adapter à la réalité du monde associatif d’aujourd’hui. Comme dans les années 80, ils financent encore les associations de quartier pour emmener les jeunes faire du ski. Nous sommes une association loi 1901, dont l’objet est l’expression citoyenne, et on ne peut pas trouver de financement pour nos projets d’émissions télé, de cafédébat ou d’achat de matériel. Pourtant, on travaille autant sur la confiance, l’estime de soi et la formation que n’importe quel séjour au ski.
M. Nous avons commencé par faire un premier puis un deuxième numéro zéro et nous nous sommes assez vite lancés en kiosque sur nos fonds propres. On a par la suite réalisé une levée de fonds auprès de particuliers tels que Xavier Niel [1] et des Anciens de Sciences-Po. Nous avons fait sept numéros en kiosque. La plupart nous disaient à quel point il manquait un tel magazine consacré à cette métropole parisienne en plein changement. Nous avons bénéficié d’un réel succès d’estime, qu’il a été difficile de transformer en succès commercial.
Quelles ont été vos principales difficultés ?
SP. Quand on allait chercher des acteurs économiques, ils bloquaient parfois sur la cible « jeune ». Il fallait expliquer que les médias dominants éclipsaient cette catégorie de lecteurs et qu’on pouvait faire de l’info généraliste en s’adressant aux moins de 30 ans.
BB. Le plus difficile est de lutter contre notre instrumentalisation. Le système médiatique, nos partenaires, les institutions ou les écoles cherchent en permanence des cautions. Quand on signe des conventions avec des partenaires comme l’École Supérieure de Journalisme de Lille, ils pensent souvent qu’ils nous rendent service. Je rappelle toujours que c’est nous qui leur rendons service, en leur permettant d’afficher une politique d’ouverture, face à la pression du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de l’opinion sur l’origine sociale des journalistes et l’accès à leurs formations.
M. Les problèmes ont été économiques. Les lecteurs vont moins en kiosque, le distributeur Presstalis prend des commissions faramineuses selon le taux d’invendus, ce qui plombe totalement les jeunes parutions, et les annonceurs ont moins de budget. On aurait dû inventer un mode de distribution avec par exemple un réseau chargé de vendre Mégalopolis dans le métro, le RER, en banlieue.
Interactivité, participation des citoyens, quelle ouverture avez-vous sur l’extérieur et sur vos lecteurs ?
SP. une équipe de journalistes professionnels encadre 200 reporters bénévoles. On a mis en place un programme de formation, « Street school » : quinze jeunes sélectionnés sur leur motivation, et formés pendant quinze semaines. Et puis, au cours de l’année, des formations plus courtes d’une semaine sont proposées à des collectivités locales. Nos conférences de rédaction sont ouvertes. Ce n’est pas toujours facile, mais ça force à garder un contact avec la réalité.
BB. Beaucoup de jeunes de 17 à 25 ans viennent à nous lors des sessions « L’école du blog ». Un samedi sur deux, des journalistes professionnels viennent à Bondy. Si les jeunes sont intéressés, on leur propose de venir le mardi à notre conférence de rédaction. Ils deviennent alors Bondyblogueurs. Certains veulent devenir journalistes. Ils peuvent alors intégrer notre prépa « égalité des chances » et passer le concours des grandes écoles. Quinze en sont déjà sortis. Mais la plupart de nos blogueurs veulent prendre part au débat, juste s’exprimer. Et c’est très bien comme ça.
Dans 10 ans, comment voyez-vous votre média ?
SP. On espère que dans dix ans, on pourra dupliquer le modèle dans d’autres villes de France, pour créer cette relation de proximité.
BB. Aujourd’hui, la presse est sur la défensive et pour se déculpabiliser, les médias montrent leur noir, leur arabe. Harry Rozelmack n’a rien changé dans la ligne éditoriale de TF1. Il y a 10 ans, c’était important, mais on n’en est plus à ce stade. Aujourd’hui, il faut penser à la diversité des messages. Questionner les pratiques, la formation des journalistes, leurs horizons sociaux et territoriaux. J’aimerais que dans 10 ans, l’esprit Bondy Blog ait irrigué toutes les grandes rédactions. Qu’on ait des Bondy-blogueurs dans les émissions qui forgent l’opinion. L’enjeu est de sortir de la logique de charité chrétienne par rapport aux banlieues. Il ne faut pas « aider ces jeunes », il faut les voir comme une force.
M. Faute d’être à l’équilibre, nous avons dû suspendre la parution il y a quelques mois. L’idéal serait de nous adosser à un groupe de presse, ou bien de rester indépendant mais de devenir le supplément Grand Paris d’un quotidien ou d’un newsmag…

Plus d’info

Street Press : www.stree tpress.com

BondyBlog : http://yahoo.bondyblog.fr

Mégalopolis : www.megalopolismag.com///Article N° : 12585

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