Cheikha Remitti, mère rebelle du raï

« La diva », « la mère du raï », ou encore « la regrettée ». Par ces mots, toute une génération se souvient de Saâdia Bedief, alias Cheikha Remitti ou « Rimitti », cette grande dame visionnaire de la chanson algérienne, aussi grande féministe sans le savoir.

Née française en Algérie, Rimitti investit les hauts lieux de la chanson maghrébine populaire dès son arrivée à Paris en 1979. Elle anime alors les soirées de célèbres cafés maghrébins comme le Bedjaïa Club, au coeur du 18e arrondissement. C’est aussi dans ce quartier qu’elle a longtemps vécu dans une modeste chambre d’hôtel, alors qu’elle est internationalement reconnue. Femme de la nuit chantant l’amour, l’alcool, le plaisir charnel, la liberté, elle s’attire dans son pays les foudres des moralistes et subit après l’indépendance la censure du Front de libération nationale. Interdite de spectacle et d’antenne en Algérie, elle trouve ainsi en France un nouveau public et conquit les nouvelles générations en affinant un raï aux rythmiques et sonorités modernes.
Artiste itinérante
Poétesse du bled chantant avec audace les plaisirs interdits et la difficulté d’être femme en Algérie, Rimitti vient bouleverser la chanson algérienne en enregistrant en 1954 Charrak Gattà (déchire, lacère), chant sulfureux dans lequel elle s’attaque au tabou de la virginité. Avant d’acquérir une réputation nationale, elle est bien connue dans l’est algérien, en Oranie, où elle grandit dans les années 1920. Orpheline très jeune, elle rejoint adolescente une troupe de musiciens nomades, les Hamdachis. Elle mène alors une vie d’artiste itinérante, chantant et dansant, animant à la façon de la chanson bédouine les fêtes patronales. Dans les années 1940, Cheikh Mohamed ould Ennems, éminent joueur de gasba, l’introduit dans le milieu artistique, la faisant enregistrer à Radio Alger. C’est de cette époque qu’elle tient son surnom Rimitti de l’expression « remettez-nous à boire ! ». Elle est une des premières femmes à chanter dans le style bédouin, pratiqué essentiellement par les hommes, accompagnée de flûte gasba et de tambour guellal. Elle y ajoute le langage cru des meddahates, groupes de musique algériens composés uniquement de femmes qui animaient les mariages, baptêmes, et veillées religieuses. Ce mélange est aux sources de la musique raï.
Artiste internationale
Elle chante sur tous les continents et continue d’enregistrer des albums et de se produire sur scène jusqu’à ses 86 ans. Elle s’éteint le 15 mai 2006, quelques jours après son concert au Zénith de Paris, dans le cadre du Festival 100 % raï, aux côtés du chanteur Khaled. Éternelle rebelle, cette femme au verbe haut est une légende qui hante l’imaginaire collectif depuis plus d’un demi-siècle, surtout pour les femmes dont Rimitti fut une porte-parole des plus audacieuses.

Extrait de la chanson Matahagrouhach

Ne la méprise pas / Elle aussi, mérite le respect / Elle aussi a ses proches / Elle aussi a ses frères / L’arbre a ses racines / Et la femme ses intimes / J’ai pleuré

En savoir plus avec Génériques

Écrit en partenariat avec Génériques, association spécialisée dans l’histoire et la mémoire de l’immigration, un article complémentaire est à lire sur le blog Melting post, qui donne à voir l’histoire de l’immigration en image.

http://melting-post.fr/post/1164771… / www.generiques.org///Article N° : 12584

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