Johannesburg, laboratoire de courants architecturaux (1)

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La ville de Johannesburg, construite suite à la découverte de l’or dans sa zone géographique, assimile depuis toujours le meilleur et le pitre des influences architecturales du monde entier. Aujourd’hui libres de se confronter au paysage africain, les architectes de la ville sauront-ils relever le défi d’une  » architecture africaine  » ?

Johannesburg a la particularité d’avoir été construite du jour au lendemain, lorsque de l’or a été découvert dans des couches sédimentaires superficielles sur les bords d’un lac préhistorique formant aujourd’hui l’escarpement du Witwatersrand. Âgée de 199 ans, c’est toujours une ville jeune, considérée par certains, comme une ville sans âme, sans physionomie, sans pardon possible ; une ville difficile. Pour ma part, je suis convaincu que chaque ville possède un esprit et une âme qui définissent ses habitants et par extension son architecture. Toute personne ayant visité Venise ou New York s’accordera pour dire que l’architecture est indissociable de l’esprit des lieux. Quel est alors cet esprit de Johannesburg et en quoi le retrouve-t-on dans son architecture ? En quoi cette architecture est-elle constitutive d’un système global de valeurs qui existe dans cette cité ?
Une architecture au service des grandes fortunes
Dans son empressement frénétique à émerger de l’étendue du  » veld africain « , Johannesburg n’a jamais pris le temps de s’arrêter assez longtemps pour se penser dans son ensemble. Les sources historiques indiquent que certains terrains de la ville ont porté plus de quatre constructions différentes au cours de la brève histoire urbaine. Dans le monde, peu de cités montrent un tel empressement à effacer les traces de leur passé. Johannesburg est née d’un mélange de hasard, d’opportunisme, d’appétit capitaliste, d’espoir et d’exploitation violente. La ville est simplement  » apparue  » et a consommé des bâtiments, réinventant en permanence son image et ajoutant encore et toujours des éléments nouveaux au bric-à-brac de styles dépareillés. Il nous en reste un champ de fragments architecturaux, de débris abandonnés à l’occasion de cette ruée vers le futur.
À Johannesburg, l’architecture n’a jamais été prise très au sérieux sans pour autant être rejetée. La ville a constitué son propre paysage urbain et ses bâtiments racontent bel et bien une histoire. Elle a vu passer tous les styles, tous les  » ismes  » de l’architecture pré moderne, moderne et postmoderne, même si par moments la pureté des styles a été diluée, agrémentée aux goûts locaux. Les fragments qui demeurent après cette brève histoire ne sont pas seulement des fragments de l’histoire de l’agglomération, mais des fragments de villes avec lesquelles elle a été en lien au fil du temps. Son architecture fait écho à des quartiers de Londres, d’Amsterdam, de Berlin, de New York, de Brasilia ou, de nos jours, à l’architecture Toscane ou d’autres lieux exotiques.
On pourrait considérer que Johannesburg a toujours été une ville globale, mondialisée. Sa force motrice est la reproduction du capital. Les grandes fortunes de la ville ont été liées à l’histoire de l’or pendant quasiment toute la durée de sa courte existence. Partout dans le monde, l’architecture est avant tout commandée par et pour une élite de puissants ; le paysage de Johannesburg est le miroir fascinant de la capacité du capital international à formater son propre environnement physique.
Les premiers bâtiments à avoir émergé dans les rues poussiéreuses de la ville, étaient des bâtiments victoriens de deux ou trois étages, pré-assemblés industriellement. Coulées dans des fonderies d’Écosser, les structures étaient acheminées par voie maritime jusqu’au Cap, puis transportées par voie ferrée jusqu’à Johannesburg. Des briqueteries furent construites. On équipait des bâtiments simples et fonctionnels en briques, de façades edwardiennes, de toits mansardés à la française, de colonnes antiques, ou de structures légères de vérandas victoriennes. Depuis son origine, l’architecture de Johannesburg a été un territoire de liberté stylistique et de références culturelles multiples. Les premières réalisations architecturales étaient moins le résultat de l’importation de styles en provenance des puissances coloniales que celui d’un processus pragmatique de construction destiné à satisfaire les besoins du monde des affaires et de la puissante industrie minière.
L’architecture de Johannesburg s’est toujours constituée par l’appropriation de technologies étrangères. La culture locale du bâtiment n’y a jamais été dominante. Sur la base de la disponibilité d’un capital important et de technologies modernes proposées par la région diamantifère de Kimberley, le big-bang architectural de la cité s’est produit à un niveau rare de sophistication et de technologie étrangère. Elle a été érigée en un ensemble, qui très rapidement pouvait s’offrir une architecture respectable, représentative des institutions de pouvoir. Des architectes d’inspiration à la fois classique et moderniste y ont laissé leur empreinte.
Les méthodes de construction elles-mêmes ont été formatées par une technologie globalisée. Plusieurs bâtiments sont représentatifs de cette idée, le plus remarquable et visible étant sans doute le Carlton Centre. Dessiné par les papes américains du gratte-ciel, SOM (Skidmore, Owings and Merrill) à la fin des années 1960, le Carlton Centre reste encore aujourd’hui la plus haute tour de bureaux au monde construite intégralement sur une structure en béton.
Le siège de la Standard Bank conçu par le cabinet allemand HPP est l’un des seuls buildings construit sur la base d’une colonne centrale et des étages suspendus du haut vers le bas. Subtilement élaboré, le bâtiment a été créé à la fin de l’âge d’or de l’exploitation aurifère et avant les premières crises énergétiques mondiales. L’Afrique du Sud était alors un lieu de prospérité pour son élite blanche, protégé par un système d’apartheid bien huilé, au détriment des populations noires. L’architecture de Johannesburg était à la pointe de ce qui se faisait de mieux dans le monde.
Architecture de l’évasion ?
Johannesburg est une cité de l’enrichissement instantané, de grosses affaires, d’une énergie du développement inouïe, de consommation tape-à-l’œil. Aucun style architectural n’a échappé aux tendances de la mode imposées par les clients de la ville. De l’edwardien au victorien, du classique au néoclassique et inversement, du moderne au postmoderne et au-delà du style  » Cape Dutch  » au  » British Brutal « , du style élégant des années 50 aux tendances ternes des années 70, de l’art déco au high-tech : chaque genre a été mis en œuvre au moins une fois, donnant parfois lieu à de brillantes réalisations.
Le bâtiment en forme de diamant d’Helmut Jahn, construit pour la société minière multinationale deBeers ou le portail du drive-in Top Star d’inspiration brésilienne sont exemplaires. Tout a été absorbé, copié, reproduit, faisant de la ville un musée en plein air de ce que le XXe siècle architectural avait de meilleur et de pire à offrir.
Elle restera une ville riche dans le contexte africain et continuera à servir de laboratoire d’essai pour des importations de styles venus du monde entier. Le nouvel ordre politique d’après 1994 n’a pas réellement généré d’introspection critique de la part des architectes de la place. Les pires excès de la production architecturale mondialisée se sont imposés à Johannesburg à travers des constructions délibérément  » à thème « . La vague de construction de casinos et de centres commerciaux d’après 1994 a clairement introduit dans le paysage des exemples arrogants d’importations culturelles. Le complexe baptisé Montecasino illustre parfaitement le peu de discrétion qui s’impose dans les dimensions culturelles de l’architecture de la nouvelle Afrique du Sud. Les architectes et observateurs du monde de la culture peuvent discuter des qualités et défauts de ce qui est introduit dans le paysage urbain – le fait est que de nombreux consommateurs trouvent ce type d’architecture très attractif.
Mais au fond, pourquoi cette architecture de l’évasion est-elle produite en ces lieux et en ce moment ? Certains considèrent qu’il s’agit là de l’âme même de Johannesburg et que ce mouvement représente une importation de plus dans une longue histoire d’expériences similaires. Pour d’autres, le style dominant d’inspiration toscane est une réaction culturelle épidermique envers la nouvelle réalité africaine de nos villes.
Quelles que soient les inspirations profondes de cette architecture, il existe à Johannesburg une longue histoire de l’architecture qui vise à construire pour que l’on se sente ailleurs. Si nous pouvons considérer que les références à des villages toscans sont malencontreuses dans le contexte culturel et politique de la nouvelle Afrique du Sud, en va-t-il autrement de la reconstitution de boulevards à la manière de ce que l’on fait aujourd’hui à Paris ou à Barcelone ? En ce sens, le récent complexe de Melrose Arch sonne tout aussi faux que Montecasino même s’il évoque une esthétique européenne beaucoup plus contemporaine. Alors que Montecasino se donne des allures de village italien, Melrose Arch se donne des airs d’artère commerciale européenne, simulant une structure et une vie urbaines qui n’ont jamais existé sous cette forme à Johannesburg.
Vers une architecture africaine
On pourrait esquisser une théorie de l’architecture inspirée d’influences mondialisées, comme exutoire de l’accroissement du capital. On pourrait s’arrêter sur le désir de mode et de puissance exprimée par une architecture obsolète commanditée par les nouveaux riches d’une ville jeune et sûre d’elle-même. Johannesburg a vécu tout cela. La ville a toujours fait partie d’un système global de production et de reproduction de l’architecture. Tout ceci est vrai mais les enjeux du système mondialisé qui s’élabore autour de nous pose d’autres questions : il contraint chacun d’entre nous, architecte ou non, à jouer un rôle actif dans la perpétuation ou la résistance à ce système.
La mondialisation pousse insidieusement à l’uniformisation, à la standardisation et à l’établissement d’une norme absolue à partir du plus petit dénominateur culturel commun. Elle simule le consensus et se plaît à construire des façades pour qu’il paraisse réel. Elle conduit à la restriction du choix et au préremballage du désir.
Comment pouvons-nous au sein d’une profession ou d’une société, adopter une attitude plus critique vis-à-vis de l’architecture de notre ville ? Compte tenu de son histoire, Johannesburg n’est pas un lieu très approprié pour l’élaboration d’une position critique. Nous vivons et travaillons en tant qu’architectes dans un environnement historique particulier. Pour la première fois, dans le contexte de l’Afrique du Sud post-coloniale et post-apartheid, nous sommes libres de nous confronter au paysage africain et de l’utiliser comme ressource dans notre travail. Nous sommes libres d’ajouter des éléments à la diversité de Johannesburg et de résister à l’uniformité de la mondialisation en ajoutant de nouveaux parfums au melting-pot qui nous entoure déjà.
Le temps est-il venu d’une  » Renaissance  » de l’architecture africaine ? Difficile à dire : une Renaissance de ce qui n’a jamais existé au sein d’un ensemble architectural  » européen  » est-elle possible ? À quoi ressemble un immeuble de bureaux  » africain  » ? Sans avoir recours au kitsch ou à une architecture à thème africain à la Disney, pouvons-nous avancer dans une direction qui résistera à l’examen critique des générations futures ? Il me semble que nous pouvons élaborer un programme qui ajoutera différence et profondeur à l’architecture kaléidoscopique de la cité. Nous sommes libres d’ajouter au sein de Johannesburg le meilleur de la période que nous vivons, une architecture qui respecte et prenne soin des individus, en tenant compte du paysage. Nous sommes libres d’aller chercher pour nos nouveaux projets un savoir africain de la construction et de l’aménagement de l’espace.
Il s’agit d’un projet utopique pour une ville comme Johannesburg. Mais nous disposons de points de repère. La nouvelle Cour Constitutionnelle, élaborée par les cabinets OMM Design Workshop et Urban Solutions Architects en est un. Le bâtiment est immensément mais très sainement éclectique, impressionnant plutôt qu’imposant, généreux plutôt que monumental et il pourrait devenir un étalon pour une nouvelle architecture dans la région.
Que pouvons-nous espérer de mieux ? Une architecture qui ne tourne pas le dos au monde, qui reflète notre conscience de la production architecturale mondiale, mais qui mette le local à l’honneur. Une architecture optimiste, lisible, honnête dans l’utilisation des matériaux, qui réponde à ses fonctions. Du secteur institutionnel au secteur commercial, Johannesburg restera un laboratoire d’essai pour ce que le monde a de meilleur à offrir.
Elle ne développera pas une architecture africaine ignorante d’autres influences. Dans un monde mondialisé, ce serait impossible. Nous devons résister à l’uniformité et privilégier la recherche de ce qui fait  » l’architecture africaine « . Johannesburg a toujours assumé sa place dans le monde et a su tirer le meilleur parti de ce que le monde pouvait offrir. Nous ne devons pas oublier cette tradition dans un monde qui avance vers l’uniformisation et le consensus de façade.

Note
1. Texte traduit de l’anglais par Jérôme Bessière.
Henning Rasmuss est né à Johannesburg. Il est architecte diplômé de l’université du Witwatersrand et dirige en Afrique du Sud depuis 1997 le cabinet Paragon Architects (Pty.) Ltd. Dans le cadre du collectif sharpCITY (www.sharpcity.co.za), il a participé ces dernières années à plusieurs expositions internationales d’architectures (dont la biennale de Venise et la biennale d’architecture et de design de São Paulo). Il est le co-auteur d’un ouvrage intitulé Contemporary South African architecture in a landscape of transition (Cape-Town, Double Storey Books, Février 2006).///Article N° : 4308

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