Jours d’enfance

De Michiel Heyns

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Clés-à-molette ou Roulement-à-billes : la société sud-africaine, qui s’y connaît, a des subtilités de classement extrêmement sensibles, surtout aux yeux d’un adolescent en quête de reconnaissance alors que les Clés-à-molette font figure de mal dégrossis en regard des jeunes « snobs » du lycée de Wesley (qui ne sont pas, eux, mâtiné d’afrikaner…).

Simon, le narrateur, mi-afrikaner, mi-anglais, s’est cependant « hissé » jusqu’à cette école réputée et n’a de cesse d’oublier Verkeerdespruit, cette « mauvaise crique » où s’est échouée son enfance, bourgade qui « n’était pas à la hauteur de [ses]ambitions« . Aussi, lorsqu’à la faveur d’un tournoi de tennis entre établissements, il se retrouve face à son ancien compagnon de classe Fanie van den Bergh, c’est toute une vie mise à distance qui refait surface.
Mais peut-on échapper à son passé ? Et surtout, que révèle celui-ci à la lumière du temps présent ?
En ce 6 décembre 1968, la simple présence de Fanie suffit à faire réapparaître des pans entiers de l’enfance, dont la narration suit le cours : « Alors Betty a surgi du passé, aussi clairement que tout le reste, tous ces faits que Fanie s’acharnait, peut-être inconsciemment, à remettre en lumière. » (p.70). Et avec Betty la téléphoniste, tous les autres : Steve, le mythique motard dont l’aura sulfureuse effraie la bien pensante société de Verkeerdespruit, Moeder le coiffeur qui révolutionna les coupes de ces dames (mais surtout le jeune Klasie !), Juliana ou le chien tant aimé, Dumbo… Et peu à peu, alors que se déroule le récit de l’enfance, au rythme d’une écriture incisive, leste et drôle qui enchante le lecteur par la jubilation des dialogues et l’ironie cinglante de la narration, une inflexion cependant, se fait sentir. Derrière le portrait sans concession d’une petite bourgade aux vues et préceptes étriqués, saisie avec acuité dans ses moindres détails, la toile de fond de l’ouvrage se dessine, bien plus profonde qu’une simple chronique. Car la présence de Fanie fait remonter des filets du passé plus que de simples souvenirs : une nouvelle mise en perspective due aux « associations d’idées complexes que [sa présence]déclenchait en moi. Non qu’il eût joué un grand rôle dans notre enfance mais je découvrais maintenant qu’il s’était toujours trouvé quelque part non loin de moi, à la périphérie en quelque sorte. » (p.88)
De l’ombre à la lumière, et de la périphérie de la vie du narrateur à son cœur même, les événements revus sous un jour nouveau offrent une constellation autrement lisible de l’enfance. Douleurs et émois, éveil à la sexualité, sous-entendus et dissimulation des sociétés hypocrites : l’écriture de Michiel Heyns sait, à l’instar du très beau poème de Robert Grave qui ouvre le livre, poser des mots sur toutes ces sensations confuses que l’enfance ne savait nommer.
« Nous avions étudié un sonnet de Shakespeare en classe d’anglais, dont un vers me restait en mémoire : « Je fais le compte des souffrances déjà souffertes, que je solde à nouveau comme s’il ne l’avait pas déjà été. » Il me paraissait exprimer parfaitement l’impression que j’avais de vivre le passé dans le présent : Dumbo, Juliana, Mr van der Walt, Steve: une succession de pertes et de trahisons dont seul pouvait témoigner ce garçon empoté qui était venu me battre sur mon terrain. » (p. 208)
Et au final, alors que l’ironie a su laisser la place à une émotion brute, on est bouleversé – comme le narrateur – par cette journée du 6 décembre 1968, ce match de tennis à la fois cocasse et si lourd de sens. On est bouleversé par ces pages que l’on referme et qui ont si bien su dire l’amour, la peur et l’absolution.

Michiel Heyns, Jours d’enfance, éditions Philippe Rey, 2010, 281 p., 20 euros///Article N° : 9729

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