Moloch Tropical

De Raoul Peck

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Dans les traditions chrétienne et kabbalistique, un moloch est un démon qui jette les nouveaux-nés dans un brasier. Lorsqu’il est au pouvoir et que les apparences ne trompent plus, c’est son peuple qu’un tyran sacrifie pour tenter de restaurer une autorité que sa puissance ne saurait lui garantir. Moloch tropical saisit ce moment de basculement où un pouvoir perd pied, ses rituels ne pouvant plus masquer son inanité. C’est alors que la folie prend tragiquement le dessus et qu’il précipite lui-même sa fin.

Le président Jean de Dieu Théogène est un homme perdu. Il n’est même pas pitoyable, il est abject. « Tu ferais pitié si je ne te connaissais pas », lui dit le journaliste, ancien compagnon politique maintenant torturé pour ses articles critiques. La force du film de Raoul Peck est de nous faire partager ce regard sans pitié, de nous apprendre à voir ce tyran sans grandeur, à le côtoyer de près, dans sa grossièreté et ses obsessions sexuelles, dans sa démesure et ses frasques. « Tu étais l’espoir d’un peuple, tu étais prêtre, tu as sali le rêve » : c’est sans détour Jean-Bertrand Aristide que vise Peck, mais ce sont aussi, et ils sont nombreux, tous ces hommes de pouvoir qui se détachent du réel dans le huis clos hyper protégé des sphères supérieures. Il tourne tout son film dans un lieu symbolique s’il en est, la Citadelle du roi Christophe, la forteresse Laferrière, une construction démesurée et délirante qu’avait fait construire le premier roi noir autocouronné d’Haïti en 1811. Le pari est à la mesure de l’enjeu : à 900 mètres d’altitude, avec pour seul accès un chemin de mules, sans eau ni électricité. Mobilisant les artisans des environs, il y fait bâtir un décor de palais moderne dont les opulentes couleurs se mêlent harmonieusement aux vieux murs de la Citadelle.
Interprété avec une grande intensité par Zinedine Soualem (et non par un acteur noir, ce qui conforte la distanciation), Jean de Dieu Théogène défèque et hurle à tout bout de champ. Il se blesse le pied sur un verre cassé et clopinera tout le film, sans jamais retrouver son équilibre. Il est aussi fragile que mégalomane. Peck le jauge sans le juger mais le montre tel qu’il est : un minable. Sa violence politique est à l’image de sa violence privée, de son mépris des femmes, et notamment de son épouse (Sonia Rolland, d’une impressionnante dignité). En despote pathologique shakespearien, il laisse son égérie Rachel (admirable Mireille Metellus) lancer les chimères sans merci à l’assaut des manifestants. Son cynisme à l’égard d’un peuple « qui n’est pas prêt pour la démocratie » puise dans son addiction au pouvoir.
Les reportages des télévisions étrangères témoignent de la résistance de ce peuple. Il ironise sur le pouvoir et descend dans la rue quand la coupe est pleine. Mais le peuple impliqué au service de la cour, lui, a les ambiguïtés de sa position, comme cette servante et ce musicien de la fanfare nationale qui tentent d’en profiter à leurs dépends, fable morale à l’intérieur de cette peinture loufoque de la tyrannie. Car c’est par la parodie que Peck l’aborde, seul moyen d’éviter de rendre trop proche ce tyran qui résume si terriblement la faiblesse humaine. Sur les traces d’Alexandre Sokurov dans Moloch (1999) où Eva Braun attendait un Hitler sans aura dans une forteresse au-delà des nuages, Raoul Peck lie l’utilisation des lieux, couloirs et terrasses, et la théâtralité de la mise en scène pour rendre avec maestria la folie et le refoulement autiste d’un pouvoir lugubre qui s’introvertit pour ne plus voir le réel en face. Afin d’éviter les pièges de la fascination et l’identification, il y ajoute cette touche de burlesque d’un Im Sang-Soo de The President’s Last Bang (2005) qui mettait en scène les dernières heures du dictateur coréen assassiné Park Chung-hee. Mais c’est aussi à Hyènes de Djibril Diop Mambety (1992) que se réfère Peck, dans sa stylisation de l’univers du pouvoir et son attention aux détails métaphoriques.
Il n’en fallait pas moins pour nous inviter à voir dans le pouvoir autre chose que son mythe et nous enjoindre à dénuder nos rois.

///Article N° : 9728

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Les images de l'article
© Marie Baronnet/Velvet Film
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