Je ne suis pas votre nègre, de Raoul Peck

« L’histoire ce n’est pas le passé, l’histoire, c’est le présent »

En diffusion sur Arte le mardi 25 avril et sur Arte+7 durant une semaine ensuite, un documentaire coup de poing insufflé par l’ère Obama, présenté à l’Amérique de Trump. Le film sort le 10 mai sur les écrans français.

Raoul Peck met en image un composite des textes de Baldwin, et notamment Remember this House, dont le caractère inachevé se prête parfaitement au traitement par un autre media et à l’assemblage minutieux de citations, d’images d’archives de Baldwin et de son époque, et d’images contemporaines de la situation politique de la communauté noire américaine. Remember this House devait être un hommage à Malcolm X, Martin Luther King et Medgar Evers, trois militants majeurs que Baldwin avait connus. I’m not your negro reprend ces trois figures pour les relier à tout le mouvement de réflexion politique qui marqua cette époque et résonne encore aujourd’hui, de Franz Fanon à Aimé Césaire, en passant bien sûr par Baldwin dont la modernité est saisissante.

Baldwin décrit un monde lointain, une mentalité révolue de sentiment de domination légitime et absolue des Blancs sur les Noirs, dont Peck nous montre à chaque instant qu’elle est toujours là, vivante, visible. Les élections aux Etats-Unis et maintenant en France en sont la preuve la plus indéniable, les images de jeunes abattus par la police et le mouvement Black Lives Matter en sont la continuation macabre et militante. La voix caverneuse de Joey Starr en français (Samuel L. Jackson en anglais) retranscrit à merveille le ton à la fois acerbe et visionnaire de Baldwin.

Jamais il n’est plus convaincant que lorsqu’il s’énerve graduellement contre ce vieux professeur de philosophie de Yale, le bien-nommé Paul Weiss, qui de manière si condescendante explique au public que Baldwin oublie la question fondamentale de la solitude face à la mort qui dépasse toute question d’appartenance communautaire. Calmement, puis moins calmement, Baldwin lui répond qu’il ne s’agit pas de déplacer ainsi la question sur la mort comme concept mais de parler de la mort réelle qui menace tout homme noir qui tente de devenir un homme. On pense à Between the World and Me, la lettre de l’écrivain Ta-Nehisi Coates à son fils suite à l’acquittement du meurtrier de Trayvon Martin, abattu le 26 février 2012 pour avoir été rendre visite à ses cousins dans un quartier chic. C’est sur le ton du pasteur qu’il a failli devenir que Baldwin continue sur les institutions chrétiennes, policières et syndicales, immobilières et éducatives, qui maintiennent les Noirs à leur place subalterne, et contre lesquelles la philosophie humaniste ne peut rien. Baldwin explique pourquoi il a dû s’exiler à Paris et la liberté qu’il y a trouvé et qu’il aurait pu trouver partout ailleurs qu’en Amérique, celle de ne plus avoir constamment peur d’être tué. La vision radicale qu’il a de l’Amérique semble tellement logique qu’elle en fait pâlir le présentateur blond, et pourtant Baldwin n’est ni défaitiste, ni pessimiste. « Je ne peux pas être pessimiste car je suis en vie. Je ne peux qu’être optimiste. »

Optimiste qu’un président noir soit un jour élu, comme le prédit Robert Kennedy en 1961 avec un délai estimé à 40 ans, en arguant que la situation s’améliore ? Pourquoi pas, mais le scandale, c’est qu’il faille attendre 40 ans et voir Malcolm X, puis Martin Luther King, Robert Kennedy après son frère John et enfin, tous les anonymes victimes des institutions racistes mourir par balle, descendus par une Amérique malade d’elle-même. Baldwin sait retourner la pensée, avec le concours habile de Raoul Peck.

Un des textes les plus marquants de Baldwin, The Fire Next Time, traite du cinéma, et un cinéaste ne pouvait que s’y arrêter et l’illustrer d’images qui y sont entièrement réinterprétées. Celles des clowns noirs absolument ridicules que l’on connaît sous une forme toujours renouvelée, celle des héros blancs qui se défendent contre les Indiens, par exemple, et assoient ainsi la surpuissance de la race blanche comme un avertissement à tous ceux qui oseraient prendre les armes. C’est au cinéma que Baldwin comprit la société dans laquelle il vivait et la façon dont les Blancs se fantasmaient. Il comprit comme Martin Luther King, comme Malcolm X à la fin de sa vie quand les deux hommes se retrouvent à mi-chemin, que les Blancs ne sont pas intrinsèquement diaboliques, qu’ils ne sont que la « métaphore du pouvoir » qu’ils incarnent et dont ils doivent se libérer en cassant la figure du nègre où se dépose leur mal-être, leur incapacité à se connecter au monde et à leurs émotions. Baldwin n’est pas un nègre, il le sait, alors qui est ce nègre et pour qui a-t-il été conçu ? C’est largement aux Blancs que The Fire Next Time s’adresse : il ne s’agit nullement de tendre l’autre joue, comme le fait la figure de l’Oncle Tom rêvée par les Blancs, il s’agit de se battre pour éduquer, non par devoir, mais pour survivre et faire vivre l’optimisme.

Le documentaire de Peck est d’une profondeur rare, pétrie de complexité limpide qu’il laisse le public intégrer. Après 20 minutes de réflexion sur l’histoire de la nation américaine, son cinéma et le mouvement des droits civiques, un rapport du FBI sur Baldwin s’inscrit à l’écran à la manière des citations qui parsèment le documentaire : Baldwin est un auteur exilé ayant acquis une certaine notoriété. C’est un homosexuel. Ses convictions politiques le rendent susceptible de commettre des actes répréhensibles, il est donc sur la liste des personnalités à surveiller. L’homosexualité de Baldwin, centrale à sa réflexion sur l’identité et l’altérité imposée, n’est plus jamais mentionnée tandis que face au professeur Paul Weiss, Baldwin qui parle au nom de tous les Noirs mentionne « sa » femme et « ses » enfants. Baldwin ne cachait pas toujours son homosexualité, pas assez pour le FBI en tout cas, mais il comprenait son époque mieux qu’elle-même et l’incarnait dans toute sa complexité. « Si je ne suis pas ton nègre, alors qui peut bien l’être ? » La réflexion de Baldwin est faite d’évidences et de tautologies difficiles à intégrer ; Raoul Peck nous les livre en 90 minutes de lumineuse démonstration.

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