Corps plongés

De Raoul Peck

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 » Se laisser plonger dans le moment et en sentir toute la force, toute la violence, comme un corps plongé dans un liquide « . En voix-off, Chase (Geno Lechner), une médecin légiste, cite des phrases de son journal. En décrivant ses impressions, elle nous livre toute la vision du cinéma de Raoul Peck : le scalpel et la plongée. Chase rompt avec un homme et en retrouve un autre : Dimitri, un Haïtien (Jean-Michel Martial) qui la renvoie à son enfance dramatique en Haïti. Un subtil jeu de va et vient entre passé et présent se met en place. De douloureux flash-backs sur Haïti évitent heureusement de dire le souvenir : des images sans dialogues ouvrent un puzzle qui peu à peu dévoile son mystère. Mais c’est aussi avec le présent que joue un montage haché pour en extraire par éclairs successifs ce qui appartient déjà au passé… Corps plongés taille au scalpel une ambiance polar pour superposer au ton série noire des meurtres, des enquêtes et des pressions politico-financières un second niveau du récit, de l’ordre de la plongée : le vertige de Chase face à la mort omniprésente, sa lassitude face aux chantages et corruptions, son dégoût face à la violence subie par les plus faibles et notamment les Noirs.  » Trouver la juste distance ou la distance juste « , se dit-elle, face à cette mort qui semble tout envahir. Trouver sa juste place alors que personne n’est réellement à la sienne :  » Tu cherches quelque chose que tu n’as pas « , lui dit son ancien amant. Dimitri, diplomate haïtien en exil à New-York et ancien amour de jeunesse sera le tremplin d’un nouveau départ.
Le scalpel opère dans des décors glacés, isole les personnages dans le cadre, privilégie le monde intérieur de Chase et éclate le récit si bien que l’épure finit par faire froid dans le dos. Mais il est essentiel pour la plongée, pour exprimer cette violence faite aux corps, cette violence charnelle à laquelle est confronté chaque personnage. Les acteurs, tous remarquables, sont en permanence à la limite de l’explosion. Mais Raoul Peck contient en un rythme lent ces tensions pour mieux nous faire sentir l’universalité de la peur et la nécessité d’un nouveau départ. Et nous offre ainsi un film qui laisse des traces en une passionnante leçon de cinéma.

Haïti, 1998, 1 h 36, 1997, avec Geno Lechner, Jean-Michel Martial, Bob Meyer, prod. JBA Jacques Bidou/Arte/Velvet Films Haïti, dir. photo Pascal Marti, mus. Mino Cinelu. ///Article N° : 550

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