Assistance mortelle, de Raoul Peck

Repensons l'aide humanitaire !

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A ne pas rater sur Arte le 16 avril 2013 à 20 h 50 !

Raoul Peck n’est homme à mâcher ni ses mots ni ses images, et sa conclusion est sans détours : « La catastrophe n’est pas nécessairement l’événement lui-même mais l’incapacité à y répondre ». Les 100 minutes d’Assistance mortelle, dont le titre est déjà plus que clair, vous scotchent à votre fauteuil. Cela commence par l’évocation des 230 000 morts qu’il faut enterrer en vitesse et en désordre, quelques images furtives du tremblement de terre du 12 janvier 2010 mais sans s’y arrêter, pour ne pas s’installer dans le pathétique, juste pour donner la mesure de l’ampleur du désastre (300 000 blessés, 1,5 million de sans-abri), et puis une voix de femme qui s’était engagée dans une grande ONG et raconte sa déception face à l’échec collectif, mais qui apporte aussi, à l’image d’un amour impossible, le recul de la sensibilité.
Car ce film factuel et démonstratif est, à la faveur de ce dialogue épistolaire qui commence à chaque fois par « cher ami » mais aussi de par la douloureuse sincérité des personnes rencontrées et le ton général qu’il adopte, d’une sensibilité extrême : l’amer constat de l’état des choses, que rien ne changera jamais tant que ceux que l’on veut secourir ne se révoltent pas contre leurs sauveurs. Ce que décrit Peck, c’est l’installation d’un chaos encore pire que la catastrophe car il est tueur d’espoir pour les populations qui n’ont plus grand-chose à quoi s’accrocher, si ce n’est une piété sans faille. Sa conclusion est sans appel : « La dictature de l’aide est violente, arbitraire, aveugle, imbue d’elle-même, un monstre paternaliste qui balaie tout sur son passage. Elle fait semblant de résoudre les problèmes qu’elle s’applique à entretenir ! » Il rejoint ce qui ressortait du film de Jihan El Tahri, Les Maux de la faim, qui décrivait ce que cache la générosité des pays riches envers les pauvres, à l’exemple des mésaventures de la Zambie qui avait dû refuser l’aide alimentaire américaine (cf. [critique n°3020]).
Un tremblement de terre d’une telle envergure, ce sont 25 milliards de m3 de gravats à évacuer, qu’il faut d’abord casser car ce sont souvent des dalles de béton parcourues de ferrailles. Mais personne ne veut donner de l’argent pour nettoyer : on veut reconstruire ! Haïti n’obtiendra que 80 millions de dollars pour dégager les débris, alors qu’il en fallait peut-être un milliard. Ajoutons les retards de paiement ou les fonds promis mais non-versés, les intérêts et la concurrence des ONGs, une gestion de l’urgence qui fait fi du développement durable, un manque abyssal de mémoire institutionnelle et surtout la mise de côté systématique des autorités haïtiennes : le tableau est sombre. Le camp Corail sera le personnage emblématique du film : on y déplace 7000 personnes avec des promesses non-tenues, on y construit à grands frais des abris insalubres plutôt que des maisons, et voilà 200 000 personnes qui viennent squatter autour pour y construire « leur » maison. Il émerge ainsi sans aucun urbanisme un immense bidonville à 18 km du centre-ville.
Les rapports entre aide et politique seront l’occasion d’une autre démonstration d’ingérence, qui se manifestera plus encore à la faveur des élections. L’absence de confiance est évidente, envers les institutions haïtiennes à tous niveaux mais aussi envers la capacité du peuple qui ne se débrouillerait sans doute pas si mal si on lui distribuait ce que coûtent les kits de maisons inadaptées et toutes pareilles qu’on importe à grands frais.
Peck dénonce l’arrivée du populisme avec l’élection de Michel Martelly et son accueil de l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, mais ne rentre pas dans le procès des autorités locales. Il centre son propos sur le cliché de l’incapacité locale qu’entretiennent les ONGs pour mieux masquer leur échec. C’est ainsi qu’au-delà du drame qui se joue en Haïti, c’est le rapport humanitaire et plus largement le rapport à l’Autre que ce film remet en cause. Il est temps de se dessiller les yeux. Par sa douloureuse lucidité, Assistance mortelle y contribue remarquablement.

///Article N° : 11437

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