Meurtre à Pacot, de Raoul Peck

L'inéluctable création du monde

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Pourquoi Arte, qui investit dans cette excellente fiction, ne la programme qu’à 22 h 55 le 25 juin 2015 ? Tous à vos enregistreurs, ce film est un must à ne pas rater. Encore visible jusqu’au 3 juillet sur Arte+7.

Neuf jours. Le film est divisé par des inserts : 1er jour, 2ème jour, etc. Une semaine mais surtout une référence à la création du monde. La terre a tremblé et les répliques sont encore fortes : l’événement vient de se produire. Et l’espoir fut fort, souvenons-nous, de voir repartir sur du neuf ce pays meurtri. Mais le meurtre a une autre signification dans le titre : Haïti reste une histoire de mort et l’espoir y est assassiné. « La ville est morte » : Port-au-Prince est en ruines mais nous n’en verrons qu’une maison en partie écroulée et son jardin, dans le quartier chic de Pacot. C’est dans ce huis-clos que va se dérouler un drame à l’image du pays, et plus généralement de notre monde.
Dans l’édifiant et nécessaire Assistance mortelle, Raoul Peck était passé par le documentaire pour expliquer preuves à l’appui le rôle nocif de l’aide humanitaire après le tremblement de terre et son mépris pour les autorités locales. A voir absolument si l’on croit encore que la solution d’un pays est dans les organisations qui viennent le secourir. En écho à ce terrible constat, un « Blanc », un travailleur humanitaire, Alex (Thibault Vinçon), résumé de l’arrogance, des compromis et des naïvetés des ONGs (celle d’Alex s’appelle « Beyond Aid Unlimited »), vient occuper l’appartement encore entier de la maison de Pacot où vivait un couple aisé (interprété avec une grande intensité par la chanteuse Ayo et Alex Descas) qui a dû se replier sur la remise du domestique face au danger. Il devra y rester pour pouvoir louer l’appartement et obtenir ainsi les fonds de sa rénovation afin d’éviter la destruction programmée de la maison.
Le personnage central du film est cependant Andrémise (Lovely Kermonde Fifi), belle et jeune Haïtienne qui vient vivre avec Alex et lui donne son corps en changeant d’identité dans l’espoir de partir avec lui. Cela se voit et cela s’entend la nuit. Tandis que le couple bourgeois peine à se recomposer après le traumatisme, Andrémise a la vitalité des gens de milieu modeste qui vont droit au but. C’est autour de cette différence sociale vite menaçante pour tous que s’articule le drame de Meurtre à Pacot. Pourtant, le séisme a jeté à bas la hiérarchie sociale : la femme doit faire les tâches ménagères, occasion de sympathiser avec Andrémise qui porte sans problème le seau d’eau sur la tête. Une tendresse se dessine entre les deux femmes. Des ponts seraient possibles, mais chacun reste dans ses chimères : la femme s’apitoie plus sur elle-même que sur ce qui l’entoure, son mari reste jaloux et agressif, Alex cultive le mépris de ceux qu’il prétend aider.
Andrémise est dès lors vécue comme une intrusion à éliminer. En séduisant sexuellement le trio, elle menace la restauration de l’ordre ancien. Peck indique s’être inspiré de Théorème (P.P. Pasolini, 1968) où tous les personnages d’une famille succombent au charme d’un beau jeune homme puis, désemparés par son départ, s’enfoncent dans l’échec et le désespoir. Mais la morale pasolinienne est absente de Meurtre à Pacot : la résistance d’Andrémise ne débouchera sur aucune rédemption et les femmes prêchant la repentance resteront à la grille de la propriété. Seule l’humanité simple du domestique Joseph peut rappeler celle de Théorème qui trouvera le salut dans la sainteté.
La problématique sociale n’est pas non plus le centre du propos : le film est coécrit avec Pascal Bonitzer (qui avait déjà collaboré avec Peck sur Lumumba et participe à son prochain sur le jeune Karl Marx) et l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot dont les livres et les poèmes ne répondent pas à une commande sociale. (cf. [entretien n°8720 ]). Et la lucidité de Raoul Peck ne le fait pas non plus tomber dans le discours du tous pourris. Lyonel Trouillot déclarait dans le même entretien : « Quand un écrivain haïtien me dit : « C’est un pays foutu », j’ai envie de lui en mettre une. Ça n’a rien à voir avec ce qu’on écrit. On ne peut pas parler comme cela d’un pays si mal connu à l’extérieur ! »
Si le traumatisme est social dans la mesure où chaque classe est mise au même niveau face aux décombres et aux pertes humaines, Meurtre à Pacot rend compte de l’incapacité persistante de la classe dirigeante de saisir cette occasion pour progresser vers une société moins inégalitaire. L’impossibilité de l’homme de valoriser sa propre adoption d’un enfant pauvre par une famille riche révèle sa croyance dans l’inviolable frontière entre les classes, qu’il ne franchira que dans le mépris d’Andrémise. Son machisme exacerbé et la remarque en allemand de la femme qui a grandi en Allemagne et regrette que sa famille n’ait pas jugé utile de lui apprendre à écrire montre que cela touche aussi la différence entre les hommes et les femmes. On continue de sacrifier le bas-peuple, celui-là même que la femme rencontre en train de nettoyer la rue devant chez elle et qui s’exécute par nécessité, sans avoir la voix à la parole.
Cela ne va pas sans de traumatiques refoulements dont témoigne une odeur obsédante qui parcourt le film. Sa terrible mise en scène de la restauration de l’ordre ancien rappelle que la classe dominante ne lâchera pas ses privilèges mais ne s’en tirera pas facilement. C’est cette conscience douloureuse que travaille Meurtre à Pacot, magistral développement du style de Raoul Peck, celui d’une immersion des corps écrite au scalpel, théorisée dans Corps plongés en 1998 (cf. [critique n°550]). Ce cinéma de l’épure et de la juste distance regarde la violence en face, la logique de mort s’ancrant toujours davantage, en écho à la fureur des éléments. C’est le tremblement de notre monde que Peck explore ainsi, un monde où le peuple est composé de figurants d’un jeu de marionnettes dont les ficelles persistent malgré les séismes en tous genres, mais dont certains résistent désespérément, au péril de leur vie. C’est cette croyance dans cette vitalité, espoir d’une inéluctable création du monde, rappelée par une référence au premier jour en fin de film, qui le sauve de son indéniable noirceur.

///Article N° : 13049

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© Raoul Peck
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