entretien d’Olivier Barlet avec Raoul Peck

Cannes, mai 2000
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Quelle est l’importance aujourd’hui de faire un film sur la tragédie de Lumumba ?
C’est une histoire qu’il ne faut pas oublier, qui se passe à une époque charnière pour nos pays, pour l’Afrique en particulier. Il ne faut pas oublier que plus d’une dizaine de pays ont eu leur indépendance entre 60 et 61 : c’était une période d’énormes espoirs pour nos pays, et on voit dans quel état nous sommes aujourd’hui… Travailler sur cette période permet donc de comprendre beaucoup de choses, et notamment les intérêts qui continuent à être en jeu, les partis pris des uns et des autres, les responsabilités, y compris de nous-mêmes, et le film problématise l’ensemble de ces aspects.
Contrairement à votre documentaire très personnel « Lumumba, la mort d’un prophète », vous avez tenu dans ce film à rester très proche de la réalité.
Effectivement, la première image du film précise que c’est une histoire vraie. Les témoins sont encore vivants, les archives existent, les journalistes qui ont couvert les événements peuvent encore parler, sa fille Juliana Lumumba également. De bout en bout, il n’y a aucun personnage que j’ai inventé, il n’y a aucun dialogue que j’ai inventé ou très peu, les discours sont des discours réels de Lumumba, du roi Baudouin et des autres, les interviews sont réelles, les émeutes sont réelles, le film est réel de bout en bout. Je n’ai pas inventé la scène de dépeçage du cadavre, par les deux commissaires belges : j’ai le témoignage de l’un de ces deux intervenants ! Ce n’est pas une fiction, au sens ou j’aurais inventé un événement. Par contre, je pense que l’approche fictionnelle dans le sens d’un récit cinématographique était nécessaire pour toucher le public le plus large possible, contrairement à mon documentaire. La monté au pouvoir de Lumumba et sa chute, son assassinat… tout est malheureusement réel dans ce film ! La scène du parlement, le jour de l’indépendance, est construite à partir des archives existantes. Vous retrouvez dans ce film un bon nombre d’images d’archives qui étaient dans le documentaire, et que j’ai recréées dans la fiction.
Le film arrive au moment où la Belgique a constitué une commission d’enquête sur la disparition de Lumumba. Est-ce une coïncidence ? Les opinions publiques sont-elles mûres pour se poser de telles questions ?
Il y a un certain mûrissement : chacun travaille sur sa propre histoire. Toute demande de vérité est bonne à prendre ! Je pense que c’est une demande légitime de l’opinion publique belge de savoir ce qui s’est vraiment passé au Congo à cette époque et quelles sont les responsabilités des uns et des autres, notamment des gouvernements belges de l’époque. Je ne peux donc que soutenir une telle commission d’enquête. Mais le film, lui, n’a pas été fait de manière conjoncturelle : ça fait dix ans que je travaille sur Lumumba ! Voilà que j’ai enfin pu le faire, et il a été fait pour rester et pour être un témoignage important de notre histoire. Si l’actualité nous rejoint, tant mieux ! Je pense que ça sensibilisera encore plus l’opinion et lui permettra de comprendre de façon beaucoup plus charnelle encore le fond de cette histoire. Lumumba est un personnage emblématique : Cabral, Samora Machel etc mériteraient aussi leur film ! Lumumba a été fait pour faire connaître cette histoire, préserver la mémoire.
Fallait-il pour cela nécessairement coller d’aussi près à la réalité ?
Le cinéma n’est pas seulement pour raconter des histoires. Je fais du cinéma de bataille, du cinéma de mémoire. Cela ne donne pas le portrait d’un héros parfait. Dans la vie, rien n’est simple et le film est complexe. Lumumba n’est pas monolithique : il a ses reculs et ses bravoures. J’ai voulu le montrer dans son entier, sans gommer ce qu’il pouvait avoir parfois de démagogique.
Le destin de Lumumba était-il compromis dès l’origine ?
Les Belges n’avaient pas l’intention de quitter le Congo. Aucun Congolais n’avait été formé à diriger ou gérer un pays grand comme 80 fois la Belgique, 20 fois la France ! Lumumba était un humaniste élevé par les Catholiques : il avait cru qu’il y aurait une vraie indépendance. Il n’a pas voulu faire de compromis. Sa destitution était parfaitement illégale : le monde entier le savait et y a assisté passivement car tous étaient d’accord pour l’écarter.
Votre film montre ostensiblement les journalistes de l’époque comme des témoins qui se taisent.
Ils ont rencontré Lumumba et l’on vu être frappé alors qu’il était encore premier ministre. Mais ils ont écrit :  » Lumumba le dictateur arriviste, Monsieur Uranium, l’Elvis Presley de la politique africaine, le Premier ministre fou furieux, le politicien de la brousse, le nègre à barbe de chèvre… « . Je suis allé à la rencontre des images qu’ils ont fait et ai cherché la réalité qu’elles cachaient. Ces films et ces photos célèbres de Lumumba battu et humilié ont laissé des traces. J’ai toujours eu le sentiment que ces images étaient celles d’un homme que je connaissais : image proche, intime. Ce Lumumba qui se refusait à obéir aux définitions des autres signifiait que ma propre histoire m’échappait aussi et que je n’en étais pas maître. Il a donc fallu décoder, décrypter, percer un véritable mur d’informations et de désinformations, de récits trop simplistes de bonne conscience eurocentriste.
Pourquoi avoir choisi de tourner au Zimbabwe et au Mozambique ?
J’aurais bien sûr aimé tourner au Congo, au moins certains extérieurs qui m’importaient particulièrement, mais il y avait la guerre. Il nous fallait garantir un minimum de stabilité, limiter les risques, contrôler la production… Le Zimbabwe avait été choisi car c’était un pays calme et tranquille, sans problème, la Suisse de l’Afrique ! Aujourd’hui, les assurances nous demanderaient des forfaits inabordables. Au Mozambique, j’ai trouvé une ville, Beira, qui ressemble extraordinairement au Léopoldville des années 60. La ville a à peine changé depuis le départ des Portugais. Mais nous n’y avons tourné qu’une dizaine de jours.
Vous avez finalement pris des acteurs très connus. Quels ont été vos choix au casting ?
Nous n’avons pas systématiquement travaillé la ressemblance avec les personnages historiques. Dans le cas de Lumumba, il fallait plutôt qu’un visage un travail de l’intérieur du personnage : construire son regard, transmettre ses sentiments. Ce ne sont ni des lunettes ni une barbiche qui font Lumumba ! Quant à Mobutu, il était hors de question d’en faire une marionnette de dictateur typique, un « roi nègre rusé et cruel ». Il a fait un choix et n’a pas été le seul dans cette décision : ce n’est ni un monstre ni un « méchant pathologique ». Dans nos pays, on sait trop bien ce qu’est un dictateur . Chez moi, en Haïti, un ancien prêtre catholique adepte de la théologie de la libération est aujourd’hui à deux doigts de devenir une nouvelle caricature. Faire des portraits simplistes ? Cela ne ferait rien comprendre de plus. L’histoire de l’humanité a montré que les hommes sont capables des pires crimes avec les meilleures justifications.

Ce qu’en disent les acteurs de Lumumba

« Lumumba » offre une panoplie impressionnante de grands acteurs noirs actuels. Comment ont-ils préparé leur incarnation de personnages historiques ? Propos recueillis :
Eriq Ebouaney (Lumumba) : Je me suis contenté de lire les documents de l’époque et je suis allé à l’Assemblée nationale pour finalement constater que les députés sont des gens normaux !
Alex Descas (Mobutu) : Il n’était pas aisé de se glisser dans la peau de Mobutu ! Mais au fond, les comédiens aiment bien jouer des rôles de salaud ! Et Raoul Peck excelle dans la direction d’acteurs.
Dieudonné Kabongo (Munungo) : Vous savez, dans la vie, je suis un mec très gentil ! Quand De Niro jouait Al Capone, il lui donnait une pointe de poésie… Mais Munungo, je ne voulais pas !
Maka Kotto (Kasa Vubu) : Il n’était pas simple de trouver une harmonie entre mon physique et ma voix et celle du personnage qui est très différent de moi. C’était un gros travail d’acteur.

///Article N° : 1550

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