Judu bék

De Wasis Diop

Coup de foudre
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En écoutant pour la première fois un tel disque, on se dit d’abord qu’il serait absurde que « Let Me Go » ne soit pas le tube de l’été 2008 !
Ensuite on pense que plusieurs autres chansons de ce disque mériteraient cet honneur. C’est sans doute cela qui fait un grand disque, quand on ne sait plus choisir entre les titres, qu’ils forment une sorte de « suite » indissociable, et une « somme » dont il est vain de tenter d’exclure la moindre partie. Je me souviens du coup que j’avais reçu sur la tête à la sortie de « For Duke », le génial hommage de Stevie Wonder à Duke Ellington. Je n’irais pas jusqu’à les comparer, mais ce cd me fait un peu le même effet.
Il y a longtemps que j’ai envie d’en savoir davantage sur Wasis Diop, l’un des créateurs les plus énigmatiques de la « musique africaine actuelle ». Ces trois mots accolés n’ont évidemment pas plus de sens que « musique européenne contemporaine », et la musique de Wasis semble avoir toujours été étrangère à ce genre d’étiquette.
Elle est étrangère à tout, d’ailleurs, puisqu’elle est fort heureusement étrange ainsi que toutes les grandes musiques.
Certes une chanson comme « Automobile mobile » (tournant en dérision le tournis qu’on éprouve dans nos villes nauséabondes) semble faire de Wasis la réincarnation de Francis Bebey, et on n’en finirait pas de disséquer ses réminiscences, mais à ce jeu des mémoires, on sait bien que tout le monde passera à la moulinette !
Il y a longtemps que nous avions envie de savoir mieux qui est Wasis Diop, petit-frère musicien d’un cinéaste génial et trop incompris de son vivant, Djibril Diop Mambéty (1945-1998), l’auteur de « Hyènes », de « Touki Bouki » et surtout de cette merveille qu’est « La petite vendeuse de soleil », un des sommets du cinéma africain.
Wasis (qui a composé la musique de presque tous ses films) rend d’ailleurs hommage ici à son frère adoré par une bouleversante traduction en lebou et wolof de la chanson « Hallelujah » de Leonard Cohen, retitrée : « L’ange Djibril ».
C’est l’un des grands moments de ce cd, qui n’en manque pas.
Il y a longtemps, enfin, que je voulais comprendre un peu mieux qui est Wasis Diop. Au-delà du talent versatile, de l’hypothétique génie ou de la vaine virtuosité, la musique comme la littérature ou toute autre forme d’art, n’offre pas grand chose de mieux que ce qui nous fera désirer de rencontrer son auteur. On en revient toujours à la fameuse phrase impitoyable de Paul Valéry, qui a servi de base à toute la poésie moderne : « La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a… mieux vaut souvent qu’elle le garde » – ce qui n’a rien de sexiste, il suffit de changer le genre…
Il y a dans ce disque une sorte de sorcellerie qui fait qu’en l’écoutant, dès les premières notes on a aussitôt envie de connaître Wasis Diop.
Récemment, je n’ai pas été ébloui, je l’avoue, par son opéra « Bintou Wéré », un peu trop « néo-traditionnel » pour être vraiment vrai.
Une prévention coutumière envers le monde du « show-biz » – où Wasis a plutôt réussi – explique peut-être aussi une certaine méfiance, due à la pesanteur du vieux culte de l’artiste maudit.
Grâce à cet album magnifique à forte tendance autobiographique, toute réticence de ce genre s’effondre. De la première à la dernière note, il s’agit à l’évidence d’une œuvre absolument personnelle, révélatrice, sérieuse – un peu trop à mon goût – quoique parfois aussi très ludique (je pense notamment à « Gudi Diop »)
Les allusions à sa propre vie sont apparemment assez rares, même si la plupart des chansons sont gorgées d’allusions personnelles, la pudeur est de mise. Musicalement, on aura compris dès le début (« So Lala » qu’on a affaire à un grand compositeur, mais aussi à un grand chanteur. Le chanteur Wasis Diop n’a pas été assez bien écouté. Sa voix de baryton est vraiment exceptionnelle ; elle se situe aux antipodes de celles de la plupart des chanteurs sénégalais (et ouest-africains en général) qui sont presque tous des ténors à falsetto.
La voix de Wasis est gravissime et grondante, aussi ronde que rude, tour à tour stricte et suave, rugueuse et sensuelle, elle transperce d’un bout à l’autre ce cd comme le son incisif d’un saxophoniste ténor « free » ou d’un violoncelliste rageur.
L’érotisme n’est certes pas absent d’une chanson comme « Jiné Ji ».
L’harmonisation des voix est extrêmement séduisante. L’admirable « Let It Go » devrait être un tube de l’été prochain si les gens oubliaient d’être sourds, comme ils l’ont fait pour Youssou N’Dour et Neneh Cherry. L’accompagnement instrumental est aussi éblouissant. On peut néanmoins regretter et même s’étonner de la quasi-absence assez incompréhensible d’instruments africains. Après « Bintou Wéré », j’espérais que Wasis Diop rejoindrait notre camp, et militerait pour la promotion et la préservation de ce patrimoine en péril.
Il est vrai, malheureusement, que la plupart des gens sont encore inconscients de cette catastrophe qui menace à très court terme l’une des plus grandes richesses culturelles de la planète.
Dommage, mais à chacun ses choix, et j’aime trop ce disque pour me permettre de faire le moindre reproche à Monsieur Wasis Diop.
Il a sans doute des préoccupations plus sociales, donc plus urgentes.
« Anna Mou », par exemple, est sûrement la plus belle chanson qui ait jamais décrit et dénoncé la prostitution dans les villes africaines.
Ce qui est évident, c’est que Wasis est un formidable chanteur, un impressionnant musicien et un grand artiste, un metteur-en-sons aussi habile que son frère l’était comme metteur-en-scène.
On peut admirer en particulier sa façon très subtile d’harmoniser les voix : avec des gens comme Wasis Diop, il y a peu de risque que se perde la subtilité incomparable de la polyphonie africaine, même s’il sait probablement que nous devons tous ensemble enfin veiller à protéger cet extraordinaire patrimoine musical de l’humanité.
En guise de conclusion à cette chronique, je ne résiste pas au plaisir de relire avec vous ces propos étonnants de Wasis Diop recueillis par Soeuf Elbadawi pour Africultures il y a une dizaine d’années, car ils me semblent parfaitement préfigurer le contenu de ce chef d’œuvre qu’est « Judu Bek », et son style en général :
« Mon frère Djibril a essayé de mettre une étiquette sur ma musique. Il disait que c’était le dago. En wolof, c’est une sorte d’état dans lequel on est en marchant. C’est ne pas marcher vite, ne pas marcher lentement, ne pas non plus marcher normalement au sens où l’on se dirige vers un but précis. Voilà… Quand quelqu’un marche sans but, en tout cas prédestiné ou pré-établi, il est dans le dago. Il ne va pas vers les choses. Mais on ne peut pas dire non plus qu’il attend que les choses viennent vers lui… ça nous arrive d’ailleurs quand on se promène. Les moments où on décide de continuer la promenade, je crois qu’on est dans le dago. Le corps prend alors son véritable rythme. C’est comme si on avait complètement oublié qu’on est en train de marcher. Et là, on n’a vraiment pas envie que ça cesse. Alors, Djibril disait que ma musique, c’était ça.
Mais je lui en laisse la responsabilité. »

Judu bék, de Wasis Diop (Thinkzik / Wrasse records)///Article N° : 7645

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