Kaïdin : « Je ne suis pas considérée comme une artiste africaine parce que je ne suis pas noire »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Monique le Houelleur, dite Kaïdin

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Eurasienne, née au Vietnam, Monique le Houelleur, dite Kaïdin, vivait en Côte-d’Ivoire jusqu’à la fin de l’année 2004. Elle a dû quitter ce pays, dont elle a pris la nationalité, après le redoublement des troubles qui divisent le pays depuis septembre 2002. Réfugiée à Paris, cette plasticienne « eurafricasienne » revient sur ses difficultés d’intégration en Côte-d’Ivoire et sur son parcours nomade que reflète fortement son œuvre. Ses installations in situ sont autant de manières de s’approprier les espaces qu’elle traverse pour nourrir une vaste géographie intime.

Vietnamienne d’origine, ivoirienne d’adoption, actuellement « exilée » en France, comment vous situez-vous entre ces rives ?
Je devrais dire que je suis une artiste du monde. Je me présente en tant qu’artiste ivoirienne parce que j’ai passé une grande partie de ma vie en Côte-d’Ivoire. J’ai la nationalité ivoirienne et jusqu’à récemment j’étais installée à Abidjan, tout en séjournant régulièrement en Europe et en ayant travaillé au Japon. Mes enfants ont grandi en Côte-d’Ivoire : ils se sentent l’âme africaine.
Quand je suis arrivée en Afrique avec mes parents vers l’âge de quinze ans, j’étais déracinée du Vietnam. En Afrique, j’ai eu le sentiment de trouver ma terre. J’ai eu envie de m’enraciner à nouveau. Ce qui ne m’empêche pas d’aimer la France. Une partie de ma famille est française, mais je m’y sens étrangère, parfois en décalage total avec le fonctionnement des gens. Mes racines ne sont pas là, elles sont en Afrique.
En France, vous vous sentez étrangère dans le regard des autres ou dans votre intériorité ?
Dans mon intériorité. Il m’est aussi arrivé de ressentir, de la part de certaines personnes, des attitudes un peu racistes. Je n’en ai jamais vraiment souffert, mais j’ai senti parfois que l’on me renvoyait l’image de l’étrangère.
C’est d’autant plus complexe, qu’on ne vous rattache jamais spontanément à l’Afrique, aux racines que vous vous êtes choisies…
En effet, on me rattache aux Antilles, à l’Amérique du Sud mais jamais à l’Afrique ni à l’Asie ! Depuis quelques temps, comme je suis un peu rejetée en Afrique, je ressens l’envie de revenir vers mes origines, vers le Vietnam, vers l’Asie. Cela d’autant que j’ai été invitée à exposer au Japon. J’ai été reprise par cette partie du monde.
D’où votre nom Kaïdin qui est venu se greffer sur le tard à Monique le Houelleur ?
J’ai opté pour Kaïdin en l’an 2000, année où j’ai été lauréate du pavillon de l’Afrique à l’exposition universelle de Hanovre. J’étais très fière parce que c’était un concours ouvert à tous les artistes du continent et j’ai été sélectionnée et primée en tant qu’artiste ivoirienne. Cela me consacra comme une artiste du continent : c’était très important pour moi. Ça a été l’un des grands moments de ma vie ! D’autant plus fort que certains organisateurs d’expositions et critiques mettaient en cause ma sélection bien que mon œuvre ait été créée en Côte-d’Ivoire. Pour eux, je ne peux être considérée comme une artiste africaine parce que je ne suis pas noire. Ils m’excluent d’emblée de certaines expositions. Je regrette et souffre de cet état d’esprit qui est une manière de « ghettoïser » les artistes du continent.
Paradoxalement, c’est à partir de cette année-là que j’ai eu envie de ne pas me limiter au continent africain. À l’image de cet entre-deux dans lequel je suis, je veux être une passerelle entre l’Asie et l’Afrique. J’ai repris le nom de mon arrière-grand-père Kaï-Din, que j’ai francisé. C’est en devenant Kaïdin que je suis revenue vers l’Asie.
Vous vous êtes sentie « rejetée » en Côte-d’Ivoire. Comment l’avez-vous vécu ?
Je me suis sentie complètement déstructurée, désemparée. Lors des événements de novembre 2004, bien que ma maison n’ait pas été attaquée, que je n’ai pas été inquiétée physiquement, il régnait un tel climat de rejet des étrangers en Côte- d’Ivoire que je suis partie comme mes amis français mais aussi africains contraints à quitter le pays. Cela m’a beaucoup perturbée. À l’aéroport, on m’a proposé une assistance psychologique que j’ai refusée, n’ayant pas subi d’agression…
Je me suis retrouvée à Paris, où je n’avais plus de maison. Je ne savais plus où aller. Des proches m’ont encouragée à entreprendre des démarches pour me réinstaller à Paris, trouver un atelier. Cela signifiait accepter de quitter complètement l’Afrique, renoncer à mon statut de résidente en Côte-d’Ivoire… Je n’ai pas pu le faire ! C’était trop violent. Je me sentais encore trop ivoirienne. Je ne peux pas envisager pour le moment de renoncer à ce pays !
Aujourd’hui, vous sentez-vous toujours autant Ivoirienne ?
Oui. Quand je reviens chez moi je ne peux pas m’empêcher de faire des projets. Je voudrais à terme organiser dans ma maison des résidences et des échanges culturels avec des artistes ivoiriens. Je fais comme tout le monde : j’attends que cela aille mieux.
Si le pays met trop de temps à se rétablir, ma route allant aussi vers l’Asie, je me situerai entre ces deux continents. La France pourrait devenir une passerelle entre ces deux rives. Comme dit Alain Borer dans le texte de mon dernier livre (1), je suis « eurafricasienne ». Je me situe dans ce mélange. C’est pourquoi je ressens très fortement l’idée de métissage des cultures. J’en suis un exemple.
Ces migrations géographiques et intimes ont-elles entraîné des changements dans votre travail d’artiste ?
Pour le moment, cela ne s’est pas traduit, en tout cas pas consciemment. En revanche, le coup de pied que j’ai reçu m’incite à parcourir le monde. Le parcours que j’ai réalisé sur l’environnement dans la forêt ivoirienne, autour de la quête de l’eau, aborde un problème planétaire. J’essaie de monter un parcours similaire au Japon auquel j’apporterai mon africanité. Ce projet m’emmènera sur les traces d’un poète errant du 17e siècle qui est un peu le précurseur des haïkus. J’ai envie d’ouvrir ce projet, né en Afrique – d’abord dans le Sahel et le désert avec De sable, d’eau et de sel, ensuite dans la forêt ivoirienne – à d’autres parties du monde comme le Brésil ? Ce serait aussi pour moi une manière de patienter durant mon absence forcée de Côte-d’Ivoire. Une manière de ne pas me réinscrire dans un pays précis.
Pour être sûre de ne pas vous déraciner de votre pays ?
Peut-être. Par mon travail, je resterai connectée à l’Afrique. Je travaille actuellement avec des sachets d’eau qui sont en train de devenir mon écriture, une façon de raconter mon art. Ce sont les vendeuses d’eau du marché d’Adjamé qui m’ont inspirée. Elles les suspendent après les avoir fait glacer. Le soleil passe à travers, c’est magique ! Cela m’a donné l’idée de réaliser mes portes d’eau.
J’aime cette idée de capter l’eau, la retenir dans des sachets et de la transporter un peu partout. Je l’ai fait à La Réunion sur une installation dans une forêt primaire avec les sachets de Côte-d’Ivoire. C’est un fil conducteur qui part de Côte-d’Ivoire. C’est comme cela que je transforme mon exil et c’est ainsi que j’ai envie de parcourir le Japon, selon un itinéraire bien précis, avec ces sachets d’eau que je ferai voyager, et qui s’inscriront dans un thème universel.
Votre œuvre est contrastée. Il y a d’une part vos installations éphémères dans la nature et d’autre part votre travail sur des matériaux résistants comme le bronze ou ces objets « mémoriaux » que vous récupérez. Est-ce une façon d’inscrire votre présent dans le passé de l’Afrique ?
C’est une manière de me créer mon propre passé, de tisser un lien avec ce passé qui à l’origine n’est pas le mien. En ramassant des objets au Mali, dans le pays dogon, ou au Niger, je me sentais totalement en osmose avec ce qui m’entourait. J’ai eu envie de créer une œuvre avec ce que je trouvais et de l’inscrire dans ces pays-là. L’on a envie d’une unité avec les endroits, les objets que l’on aime. C’est d’ailleurs difficile pour moi de vendre une de ces œuvres.
Comment les gens que vous y croisez ressentent-ils cette osmose ?
Ils la ressentent bien. J’ai pu réaliser une installation au pays Dogon (1). Mon guide avait demandé l’autorisation aux sages du village. Ils ont donné leur accord à condition que je la défasse une fois terminée. Les gens qui passaient demandaient à mon guide si j’allais faire un rituel tant cela leur paraissait naturel.
Idem dans la concession d’un village lobi. Les enfants m’aidaient, ramassant des plumes, des cornes de chèvres, des objets dont j’avais besoin. Le chef de famille m’a offert un fétiche que j’ai mis dans mon installation. Il m’a aussi demandé accessoirement d’être sa huitième femme (rires).
Plus récemment, lors de mon parcours d’installations (2) dans la forêt de Taï en Côte- d’Ivoire, j’étais accompagnée par des guides qui étaient en accord avec mon travail. Ils se dirigeaient à la boussole dans cet immense espace de 450 000 hectares où l’on ne circule qu’à pied et où l’on ne peut pas couper une liane sans l’autorisation des sages. Les guides m’emmenaient dans des endroits précis pressentant qu’ils pourraient m’inspirer. Ils me prêtaient des crânes d’antilopes et d’autres objets, disant que cela allait protéger la forêt, décourager les braconniers. C’était un dialogue à la fois avec la nature et avec les gens qui étaient là. Je ne venais pas m’imposer. Je me glissais dans l’intimité de leur quotidien. Ils étaient sensibles au fait que je valorise leurs objets usuels en les incluant dans mon œuvre.
Dans mon travail, j’essaie de rendre hommage à leurs croyances, à leur relation avec la nature, de montrer la richesse du lieu dans lequel ils évoluent. En m’autorisant à travailler chez eux, les gens m’intègrent dans leur culture.
Ce désir d’intervenir directement dans un lieu, n’est-ce pas aussi une manière de vous inscrire dans un espace, vous qui êtes partagée entre différentes zones géographiques ?
C’est une façon de pénétrer ce continent, de le vivre de l’intérieur. Je n’en suis pas originaire, mais j’ai eu le coup de foudre pour ses terres, les gens que j’y ai rencontrés. J’y ai beaucoup voyagé en traversant ses forêts, ses villages, ses déserts. Mes œuvres sont comme des petits cailloux que je sème sur mon chemin., une manière de construire mon itinéraire.
Où est-ce chez vous maintenant ?
C’est bien cela mon problème ! De cœur, j’ai décidé que c’était en Côte-d’Ivoire. Mais on ne peut pas jouer sur les deux tableaux. L’atelier où je travaille en France n’est pas le mien. Je peux y dessiner, y faire des livres-objets mais je ne peux pas y sculpter. Mon atelier et les artisans avec lesquels je travaille sont en Côte-d’Ivoire. Là-bas, j’ai toujours plein d’idées, je capte beaucoup de choses. En France, je n’ai pas d’idées, en tout cas pas à Paris. Il y a de belles expositions, de bons artistes, mais ça s’arrête là. La France ne m’apporte rien. Mais elle a des coins merveilleux. Alors pourquoi ne pas faire un parcours d’installation quelque part en France ? Ce serait peut-être une façon de m’y sentir chez moi ! Je n’y suis pas encore tout à fait prête.

1. De sable, d’Eau et de Sel, Monique le Houelleur, photographies de Françoise Hugier, Vincent Fougère, textes de Yacouba Konaté, Jacques Leenhardt, Alain Jouffroy, éd. Adam Biro, 1997.
2. Forêt Secrète, Secret d’eau, Monique le Houelleur, photographies de Vincent Fougères, textes d’Alain Borer, éd. Fage, 2006.
///Article N° : 4609

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