Kombissiri, de René Paul Letzgus

"Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?"

Présenté à la 69ème édition du Festival de Cannes dans la sélection « Cannes cinéphiles », Kombissiri sort sur les écrans français le 5 octobre 2017. Il parle d’une relation entre aveugles, mais la sert-il vraiment ?

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles.

Charles Baudelaire, Les Aveugles, in Les Fleurs du mal

Un écran noir, longtemps. Une voix, celle de Gérard Muller, qui dit comment il est devenu aveugle et le tunnel que représente la cécité. Puis, pleine lumière : le centre-ville de Ouagadougou. Le voici au Burkina Faso où il participe à une course cycliste. Des participants aveugles y prennent part à l’arrière de tandems. Muller fait la démonstration de sa canne électronique, ingénieux dispositif qui vibre quand un obstacle est décelé et permet de se déplacer tout seul…

Cannes et tandems : le bréviaire des ateliers de locomotion de Gérard Muller en Afrique. « Mon histoire de vélo, te la faire vivre aussi ! » Il faut dire qu’il a fait en aveugle 14 000 km jusqu’à Pékin en tandem ! De quoi se sentir une âme de missionnaire. Avec une énergie sans faille, il prêche ce qu’il appelle son message : il n’est pas impossible de construire sa vie, on peut se servir de sa cécité comme un outil de séduction.

Les aveugles sont très nombreux en Afrique du fait de maladies mal endiguées comme la rubéole ou ne pouvant profiter de l’opération de la cataracte. Marginalisés, parfois maltraités, leur dépendance est totale. La séduction fait effectivement partie de leur vécu : le documentaire Amma, les aveugles de Dakar de Mamadou Sellou Diallo (2006) rendait compte des stratégies des aveugles forcés de mendier pour survivre. Ce n’est pas le sujet ici. Le film, qui se veut positif, se focalise sur le combat de Gérard Muller que l’on voit d’abord intervenir à Mutzig en Alsace dans une école pour faire sentir aux élèves ce que cela signifie être aveugle puis expliquer à ses interlocuteurs en Afrique l’adaptation de la longue canne au terrain africain et l’avantage du tandem pour les déplacements. Convaincu par la « vélothérapie » qui permet de « se remettre en selle quelque soit l’adversité », persuadé que son histoire peut servir à tous, il fait cause commune avec François Orsat, président de l’association Vélos pour le Faso qui convoie des vélos et tandems au Burkina et oeuvre notamment à Kombissiri.

Au cours d’un tournage qui devait le suivre pour rendre compte de la misère et de l’isolement social des aveugles, deux rencontres vont finir par occuper la majeure partie du film. La première, au dispensaire, est Rasmata, une femme âgée qu’il faudrait opérer de la cataracte. La deuxième est Oumar, un jeune enfant aveugle à qui Muller, appuyé par Aminata, une ophtalmologue motivée, tente de restaurer la vue en finançant sa venue en France et son opération par les collectes dans les marchés de noël des enfants de l’école de Mutzig. Le documentaire se fait ainsi conte de noël, acquérant une dimension fictionnelle. La voix-off de Philippe Torreton contribue à l’émotion.

Tout cela est effectivement touchant (un aveugle aide des aveugles à retrouver la vue) mais le film dessert terriblement cette relation. Gérard Muller promulgue ses conseils dans des scènes dialoguées agencées entre des plans de coupe décoratifs. Elles voudraient apparaître improvisées mais plombent le film et le font apparaître paternaliste. Le film d’ONG se profile à l’horizon, qui décrit le réel mais en range au placard les contradictions culturelles et financières, notamment la faisabilité locale à large échelle des solutions proposées, alors que rien n’est jamais simple. Dans le commentaire, la langue mooré est qualifiée de dialecte. Tout tourne autour de l’énergique Muller qui cherche comme il le dit « à se sentir utile », si bien que les initiatives locales perdent leur potentiel de vecteurs de changement adaptés et qui lui survivront. On passe du sort de tous au sauvetage de quelques-uns.

Restent les aveugles, présents mais paradoxalement délaissés, qui comme l’écrivait encore Baudelaire, regardent au loin : « Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ? »

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