La chasse au temps du Soudan français

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La chasse a eu sa place dans toutes les cultures. Des pratiques et des finalités parfois très éloignées n’ont pas empêché chasseurs blancs et chasseurs noirs de se croiser. Mais ce partage d’une passion autour des animaux n’implique pas qu’un véritable dialogue ait eu lieu.

« The Big Game » les appelaient les Anglais. Ces grandes expéditions cynégétiques qui ont captivé aussi bien les amateurs de chasse que ceux de cinéma ou de littérature ont connu leur heure de gloire durant l’époque coloniale. Et pour cause, tous les facteurs s’y prêtaient. Le riche patrimoine quasi inexploité que représentaient ces colonies requérait effectivement toutes les qualités pour attirer un public féru d’aventure et d’exotisme. L’Afrique s’est rapidement présentée comme un terrain cynégétique à la faune et la flore inégalée et aux possibilités de parcours admirables. Le Soudan, certes dépourvu d’une faune très dense en comparaison de l’Afrique australe bénéficiait quant à lui d’une situation géographique favorable, facile d’accès. Ainsi naissait le tourisme africain aux safaris toujours si prisés.
Déjà, au début du siècle, la brousse n’était donc plus seulement la « chasse gardée » des génies, des animaux et des donso. Les maîtres ancestraux de cet espace inculte et dangereux ont dû partager leur univers, concilier leurs pratiques à celles d’un nouvel acteur, le chasseur blanc. La brousse devenait ainsi un lieu de loisirs, de découvertes ou de sports ; la chasse, une activité réglementée.
C’est donc concurremment que l’écologie et le tourisme devinrent des priorités coloniales dont les mesures s’imposèrent presque aussi difficilement au chasseur blanc qu’au chasseur noir. On n’a pas souvent fait l’apologie des coloniaux dans le domaine de l’écologie, pourtant les archives laissent la trace d’une véritable mobilisation motivée par les débuts d’une entreprise fructueuse, mais également par souci de préservation d’un riche patrimoine. C’est tout un marché qui spécula sur la grande chasse.
Evidemment, l’attitude coloniale en matière de chasse est à prendre avec beaucoup de mesure. Car si elle a perturbé la pratique et l’organisation de la chasse « traditionnelle », et contribué à la destruction de la faune par l’abus et le braconnage, les réglementations ont également permis de préserver une partie de cette richesse naturelle, en créant des zones et des espèces protégées. De nos jours, il reste peu de choses à chasser aux donso à part quelques perdrix et autres petits gibiers accessibles seulement par les chasseurs les plus aguerris. Mais les douze réserves de faune qui furent créées à cette période (sur les quinze d’aujourd’hui) permettent encore d’observer certaines espèces d’antan réintroduites lors de programmes de repeuplement.
Ces parcs nationaux furent aménagés pour faciliter au public l’observation de la faune et de la flore, permettant de la même façon le développement d’une nouvelle activité chez les chasseurs : la photographie animalière, dont M. Gromier, ainsi que M. et Mme Sommer finirent par faire une spécialité.
D’importants moyens furent mobilisés pour satisfaire le confort et attirer la plus large clientèle. Des pistes furent façonnées pour pénétrer plus aisément en brousse et des campements construits dans les zones particulièrement giboyeuses. Cette « belle époque » a vu les plus grandes figures de la chasse sillonner le vaste réseau de circuits touristiques reliant l’Afrique de l’Ouest. Les d’Orléans, les Rothschild ou encore Théodore Roosevelt consommaient à côté des chasseurs plus modestes cette passion pour la chasse en Afrique. Rédigeant ensuite leurs récits épiques, comme le président anglais dans Mes chasses en Afrique, traduit en français en 1910, cette littérature très variée rassemblait aussi bien des recommandations indispensables, que des études sur le comportement des animaux, et qu’une foule de détails sur la flore des pays parcourus. René Guillot dans son ouvrage Chasses de la brousse, daté de 1948, mêlait de son côté ses nombreux souvenirs d’A.O.F à des histoires de sorcellerie, le tout accompagné d’illustrations.
Le plus important des circuits au Soudan était celui de la Boucle du Baoulé. Cette zone de 550 000 ha., d’accès facile en saison sèche était surtout le rendez-vous des Bamakois. Il était effectivement accordé que la chasse avait également l’intérêt d’être la seule distraction saine offerte aux coloniaux résidant sur place. Les chasseurs du dimanche trouvaient dans ce sport un divertissement fort appréciable, nécessaire au bon moral des troupes, leur évitant de « tomber dans la boisson ou pis encore » pensaient-on.
Face au sérieux développement de la chasse en A.O.F, les chasseurs ont fini par se fédérer en association en 1952 en créant l’Association Fédérale de Chasse et de Protection de la Faune. Ils espéraient ainsi partager leur passion, organiser des parties de chasse communes, participer à la mise en place et en pratique des législations. Ils aspiraient également de la sorte à devenir un centre fédérateur et informatif pour tous les touristes de passages désireux d’organiser une partie de chasse.
Il est fait peu cas du donso dans toute cette période. Dans les nouvelles associations de chasseurs, seule l’élite « indigène » bamakoise lettrée peut trouver une place. Toutefois les réglementations établies, les infrastructures en place, l’aide des donso était inévitable. Employés comme guides, pisteurs ou porteurs, ils étaient les « compagnons » obligés des chasseurs blancs et des guides européens, parce qu' »un indigène, il faut bien le reconnaître, va toujours plus vite qu’un européen »!
C’est bien une nouvelle approche de la chasse qui se présenta ainsi aux donso. Alors que les battues « traditionnelles » étaient interdites aux Soudanais, des exceptions étaient faites pour les grandes expéditions de chasse pratiquées par des personnalités ne se privant pas des grands moyens. Equipés plus qu’il ne le fallait, ces chasses devaient être fructueuses et réduisaient parfois les grands exploits cynégétiques de ces illustres chasseurs blancs à de vastes rabats excessifs exécutés par des « armées de noirs ». Ces clientèles qui dépensaient des fortunes colossales dans ces expéditions s’étalant sur trois mois au plus, rentraient en métropole chargées de trophées et gonflées d’une âme aventurière.
Dans toute cette entreprise, l’exemple anglais fut prédominant. Le tourisme de la nature a mobilisé de nombreux domaines et généré de véritables profits. Mais en pratique, quelles furent les conséquences à long terme ? Les réglementations et le mode associatif se sont imposés au fur et à mesure que la chasse se développait, que le nombre de touristes brassé augmentait. Ces réglementations furent un effet et non une cause à cet aménagement. Mais là encore, les interdictions générales différaient suivant qu’elles s’adressaient aux Européens ou aux populations locales, illustrant dans quelle mesure deux types de chasse cohabitaient à cette période. En pratique, l’application de ces lois était bien faible, distinguant toujours celles adaptées aux populations locales de celle concernant les chasseurs blancs. Il était par exemple condamné aussi bien l’approche, la poursuite et le tir du gibier en véhicule ou en bateau à moteur que les battues au moyen de feux, la chasse à l’aide de drogues, de pièges ou de fosses… Tout comme il existait des permis de chasse sportive, commerciale ou un spécial « indigène ». Des droits d’usages coutumiers étaient parfois concédés, autorisant le donso à chasser sans permis, à condition de rester dans les limites de son canton. Mais la différence au demeurant restait bien que « l’indigène chasse par nécessité, le blanc par plaisir », comme le distinguait un chasseur dans la revue Chasse Moderne de 1935 consacrée aux chasses africaines. 

///Article N° : 1631

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