La condition noire, Essai sur une minorité française

De Pap Ndiaye

Lire hors-ligne :

Voilà un essai comme on rêve d’en avoir plus souvent entre les mains : un concentré d’intelligence et de clarté, une réflexion pertinente, appuyée sur des faits précis (1), qui balaie le champ des approches existantes, explicite les concepts mis en place et fait résonner les faits historiques avec l’époque contemporaine (2) afin de mieux mettre en perspective les enjeux actuels.
Avant même de plonger dans la réflexion, et premier beau cadeau au lecteur, une nouvelle de Marie Ndiaye (3) – « les sœurs » – dont l’écriture donne à ressentir de façon magistrale ce qui va être développé tout au long de l’ouvrage, et appréhendé par l’esprit : le sentiment diffus d’une identité « problématique ». D’autant plus problématique qu’elle est construite par le regard de l’autre.
À l’origine de l’ouvrage, en effet, l’émergence – en particulier médiatique – ces dernières années de la « question noire » en France, mais surtout le constat paradoxal de son absence flagrante du champ des sciences sociales dans le pays. Comme le résume l’auteur : « il me semble qu’il existe un hiatus entre la présence sociale, politique et médiatique de la’question noire’ et l’insuffisance des travaux de réflexion qui permettraient de la structurer intellectuellement et peut-être d’éviter les hyperboles et les approximations qui la minent. » (4)
Or, cette absence n’est peut-être pas un hasard dans une république laïque, qui répugne à toute forme de communautarisme et qui prône, avant tout, une identité française universalisable se réalisant prétendument dans la maxime de « liberté, égalité, fraternité ».
Cependant, et si l’auteur ne retire rien à la grandeur de ces principes, il épingle néanmoins les contradictions d’un pays qui sait les afficher au fronton de sa République mais peine à les faire appliquer. Manquant d’outils, d’évaluations sur la population concernée et se montrant très réticente à toute essentialisation des groupes, la France – presque à son cœur défendant – condamne ceux-ci à une invisibilité qui ne leur permet pas de pointer de manière précise les pratiques discriminatoires dont ils sont cependant victimes.
Et Pap Ndiaye de se tourner, dans une optique comparatiste, vers d’autres nations qui connaissent également une présence noire importante sur leur territoire – au premier rang desquels, bien sûr, les États-Unis. Si l’auteur n’amalgame en rien des histoires et des situations très différentes, il s’appuie néanmoins sur les expériences faites et les politiques mises en place dans une visée pragmatique.
Car le « pragmatisme » pourrait bien être le maître mot de cette étude : il faut avoir à sa portée des outils d’analyse pour mettre en place des politiques efficaces.
Soulignant que le bannissement de la catégorie de races n’a jamais supprimé le racisme, l’auteur revient sur l’utile usage de cette notion. Non parce qu’elle aurait une existence objective, mais parce que si les races n’existent pas en elles-mêmes, elles continuent cependant de vivre comme catégories dans les imaginaires et impriment une marque réelle sur le quotidien de gens ayant pour dénominateur commun la couleur de leur peau. Même si cette couleur de peau n’est parfois que le plus petit dénominateur commun entre des personnes et des parcours très différents (5).
Le premier chapitre de l’ouvrage « Le fait d’être noir », revient ainsi très intelligemment sur la problématique des identités, rappelant que celles-ci ne sont jamais données mais au contraire toujours en construction, mouvantes. Et combien il est dès lors difficile d’être « assigné » par autrui à une identité « immuable » en raison de sa couleur de peau (6).
Entre « identité choisie » et « identité prescrite », façon de s’appréhender et d’être construit dans le regard de l’autre, il y a parfois un abîme à combler, vecteur de tous les malentendus et de toutes les frustrations. Car, comme l’assure la République, on se sent et sait Français alors que l’expérience vous renvoie aux marges de l’identité nationale.
Or, et c’est ce que souligne bien cet essai, parmi le « portefeuille identitaire » à disposition des populations noires, l’attachement à la « carte » française est profond, revendiqué tout comme les valeurs justement défendues par la République. Comme le résume l’auteur, « se réclamer français, c’est réclamer l’égalité des droits réels » (7).
De sorte que les luttes établies au nom de la communauté noire (qui est bien moins, comme le souligne le texte, une communauté de culture qu’une communauté d’intérêts) défendent des demandes universalisables, au rebours de tous les communautarismes : justice, reconnaissance des compétences, égalité de traitement et de droits…
De sorte aussi que ce combat est un combat tout autant social que racial et que les deux questions ne peuvent être dissociées. De sorte, enfin, que les combats menés par et pour les minorités, sont aussi des modèles d’actions citoyennes, tout simplement, et qui concernent l’ensemble de la République, dont les principes sont ainsi appelés à s’incarner dans une réalité précise.
L’essai de Pap Ndiaye – première pierre à une analyse de la condition noire en France et beau plaidoyer pour la recherche – est donc résolument tourné vers l’avenir et l’action. S’il pointe les carences des politiques mises en place par l’État, il souligne aussi les avancées qui existent (le déplacement de la « lutte contre le racisme » contre la « lutte contre les discriminations », la création de CRAN, l’expérience du CV anonyme…) tout en proposant des pistes à explorer.

1. Outre les connaissances de l’historien, un travail d’enquête a également précédé la rédaction de l’ouvrage dont l’on trouve en annexe le détail.
2. L’analyse souligne ainsi la genèse de clichés racistes qui perdurent jusqu’à nos jours pour rejaillir parfois – et de manière saillante – dans certains discours politiques déjà trop célèbres.
3. L’écrivain Marie Ndiaye est la sœur de Pap Ndiaye.
4. Pap Ndiaye, La condition noire, p. 19.
5. L’auteur rappelle, à juste titre, combien les histoires et les vécus des populations antillaises et africaines sont différents. Mais combien la discrimination et le regard est « englobant » au grand agacement des personnes concernées parfois peu heureuses de se retrouver « toutes mises dans le même sac ».
6. De nombreuses personnes, citées dans l’ouvrage, témoignent – non sans humour – de cette façon globalisante d’être appréhendé comme « étranger », comme ce cas d’un chauffeur de taxi : « J’ai des clients qui m’épinglent la médaille d’or de l’assimilation ! « ça fait longtemps que vous êtes en France, ça se voit ! » – « Bande de nèfles ! J’y suis né ! » (cité page 217).
7. Ibid. page 244.
La condition noire, Essai sur une minorité française, préface de Marie Ndiaye, Calmann-Lévy, 2008, 435 pages, 21,50 €///Article N° : 8087

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire