« La couleur n’est plus un problème »

Entretien de Sylvie Chalaye avec Jean-Pierre Jourdain, secrétaire général de la Comédie-Française

Paris, septembre 2003
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Comment l’idée a-t-elle germé de proposer à Bakary Sangaré de rejoindre la troupe de la Comédie-Française ?
Marcel Bozonnet ne s’est pas dit :  » Je vais prendre un acteur noir « . Mais pour lui, le Théâtre-Français doit avoir le visage de ce qu’est la France aujourd’hui en s’ouvrant à toutes les composantes de la société. La Comédie-Française doit être le naturel reflet de la vie française. Ce qui jusqu’alors n’était pas le cas, tout au moins visuellement. A ces considérations viennent se greffer les contraintes  » foraines « , c’est-à-dire le projet d’André Engel de monter Papa doit manger de Marie N’Diaye. Or, dans la pièce il s’agit vraiment d’un personnage africain. Marcel Bozonnet a donc choisi de faire entrer au Français un comédien africain tout en précisant que ce comédien ne venait pas pour jouer les rôles de Noir, mais qu’il pourrait jouer les personnages de Molière, de Marivaux… Il n’était pas question d’engager un Noir mais d’engager avant tout un comédien. Et Bakary Sangaré est un excellent acteur. Il est en effet entré avec un rôle de Noir, mais il joue actuellement le rôle de Sébastien dans La Nuit des rois de Shakespeare et celui d’Antoine Vitez dans Conversation avec Antoine Vitez d’Emile Copfermann.
Ce qui constitue un vrai tournant pour lui.
Absolument. D’ailleurs le rôle de Vitez que joue Bakary Sangaré est finalement très emblématique. Car il faut justement rappeler qu’Antoine Vitez lui-même a ouvert cette brèche-là depuis très longtemps. Cette distribution  » libre « , il la pratiquait déjà au théâtre des Quartiers d’Ivry. Il distribuait des acteurs de culture, d’accent, de couleur différents dans des rôles absolument pas habituels.
Pourtant pendant très longtemps on a soutenu qu’on ne prenait pas de Noirs au Conservatoire parce qu’il n’y a pas de répertoire pour les acteurs noirs. La question de l’incarnation ne se poserait donc plus ?
Il y a tout même un moment que la notion d’emploi a été chahutée, et finalement pulvérisée. Aujourd’hui il est davantage question de tempéraments, de rythmes, d’imaginaires. On ne se pose plus la question de l’emploi extérieur lié au physique. Il fut un temps où on avait une typologie des caractères, on s’appuyait sur des images extrêmement stéréotypées toujours liées au physique. Ce phénomène, en dehors de quelques rares théâtres, n’existe plus.
Pendant longtemps, il a été facile, si l’on voulait distribuer un acteur noir, de le cantonner aux rôles de valets. Je pense à Daniel Sorano qui jouait essentiellement des Sganarelle, des Scapin…
Cet exemple montre justement combien le théâtre est le reflet d’une société et de son évolution. Aujourd’hui, petit à petit, la couleur n’est plus un problème, ce n’est plus un signe. Le signe est ce que l’homme porte en lui, et ce qu’il peut donner. En tous cas, c’est ce vers quoi tend la Comédie-Française. D’ailleurs Bakary le dit très bien :  » Je suis le premier, mais il y en aura d’autres, c’est évident « .
C’est en fait Georges Aminel, un acteur d’origine martiniquaise, qui a été le premier acteur noir à entrer à la Comédie-Française dans les années soixante…
Tout à fait. Mais ce qui est spécifique dans le cas de Bakary, c’est qu’il est Africain, né au Mali où il a longtemps vécu.
Ce qui importe donc à vos yeux, c’est davantage sa culture que sa couleur ?
Absolument. Si vous prenez l’exemple de Sébastien dans La Nuit des rois, le metteur en scène s’est servi de la culture de Bakary Sangaré. A un moment donné, Sébastien chante en bambara, je ne sais pas comment cela s’est passé mais on peut imaginer que c’est Bakary qui a composé ce chant. Après on peut toujours dire :  » Oui, mais que vient faire un chant africain dans Shakespeare ?  » Or finalement personne ne le dit, au contraire on trouve ce moment très émouvant et très juste. Cela dit, la question se pose pour n’importe quel comédien qui, à l’intérieur d’un rôle, apporte quelque chose de sa culture d’origine.

///Article N° : 3223

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