La déferlante malgache

Un festival, deux livres passionnants et une avalanche de CDs attirent enfin l’attention sur les musiques de l’Ile Rouge : plus qu’une mode, une vague de fond, présage d’un raz-de-marée malgache dans la « world music ».

Le succès du festival organisé en novembre par la Cité de la Musique de Paris a été vécu par les musiciens invités comme une consécration, certains étaient émus aux larmes. Non que l’intérêt pour les musiques malgaches soit nouveau en France : elles y ont été les premières musiques « exotiques » abondamment enregistrées (dès l’Exposition Universelle de Paris 1900), et leur bibliographie musicologique à l’époque coloniale est très abondante. Il n’existait pourtant aucun ouvrage accessible tel que le livre-CD « Madagascar / les Chants d’une Ile« , édité à l’occasion de ce festival dans la collection « Musiques du Monde » par la Cité de la Musique et Actes Sud. Victor Randrianary a réussi l’exploit de conjuguer érudition et expérience vécue pour décrire en 150 pages bruissantes d’anecdotes et de précisions jamais superflues ce « 6ème continent musical » qui a toujours fasciné le « vahaza » (étranger) – des premiers explorateurs Portugais émerveillés par les musiques de cour du XVI° siècle, à l’ethno-musicologue Curt Sachs, qui notait au début du XX° : « on voit (à Madagascar) les uns à côté des autres, le hochet de l’âge de pierre, la vièle européenne du XVIII° siècle et l’accordéon moderne. Étonnant paradoxe d’une île qui, malgré les origines diverses de sa population, a réussi à instaurer une langue commune. » Indonésiens et Malais, puis Arabes, Africains de l’Est et Européens y ont en effet apporté tour à tour leurs instruments et leurs styles vocaux.
La richesse gaspillée de la « Grande île »
Le livre de Randrianary évite le piège des spéculations historiques, préférant s’appuyer sur les grandes zones géographiques (nord, est, centre, ouest et sud) où se répartissent et se mêlent les « 18 peuples malgaches » qui sont plutôt que des ethnies les héritiers des anciennes dynasties royales. Le CD qui accompagne le livre est un survol vertigineux de l’incomparable diversité des musiques malgaches : en l’écoutant en aveugle, à moins d’une très bonne connaissance du pays, on se croira à Bornéo, en Ouganda, au Soudan, parfois même au Maroc ou au Zimbabwe ! La musique est la grande richesse culturelle de Madagascar, mais les conditions de vie des musiciens y sont d’une précarité que n’explique pas une économie sinistrée – malgré une timide reprise de la croissance. Dans n’importe quel bazar chinois d’Antananarivo, les étagères croulent sous les cassettes « pirates » dont les trafiquants ne prennent même pas la peine de contrefaire la jaquette originale ! Il existe bien un Office des Droits d’Auteur mais ce concept n’est visiblement pas encore entré dans les moeurs. Quant aux lieux musicaux « urbains » comme le Bar Le Glacier ou le Grill du Rova, la rémunération des artistes y est aussi dérisoire que le prix des boissons : quelques billets de 1000 francs malgaches (1000 FM = 1 ex FF !). Il existe aussi un « ministre de la Culture » (« de la propagande », rectifie un musicien pourtant favorable à l’Amiral-Président Ratsiraka, ex-maoïste devenu chantre du libéralisme). Cet élégant ministre, invité au MASA, m’avoua avec une noble franchise n’avoir pas eu le temps d’assister à un seul des nombreux spectacles de la délégation malgache ! Face à tant d’indifférence, quelques institutions étrangères s’efforcent d’entretenir une vie musicale à l’échelle d’un pays où bien des régions ne sont accessibles qu’en avion ou… à pied. L’Alliance Française, qui vient de se doter d’une sono ambulante, organise des tournées dans une quinzaine de villes et, depuis dix ans avec le CCF (en octobre) le festival Madajazzcar. L’Institut Goethe est le lieu d’une intense activité culturelle au coeur de la capitale, coordonnée par le musicien Benny Rabenirainy.
Un peuple d’artistes paysans
La plupart des musiciens, même citadins, sont des semi-professionnels dont le prestige est proportionnel à la surface des rizières et au nombre des zébus que leurs cachets leur permettent d’acquérir. L’économie culturelle de l’Ile repose en majeure partie sur le culte des ancêtres dont aucune des innombrables fêtes ne peut se passer d’eux : circoncision, funérailles, rituels de guérison et de possession (bilo, tromba) et surtout la fameuse « famadihana », au cours de laquelle les morts sont exhumés, revêtus d’un linceul neuf et que leurs descendants portent en dansant sur leurs épaules. La fin de la « famadihana » est consacrée au « hira-gasy ». Cet opéra (de plus en plus) populaire est pratiqué par une centaine de troupes comptant chacune une vingtaine de chanteurs, danseurs et musiciens. Il peut durer une journée entière et débute par un long discours scandé, le « kabary », qu’il est facile de considérer comme un ancêtre du « rap ». Suivent des chants improvisés et des danses acrobatiques qui stupéfieront les fans de « hip hop », de même que les ensembles instrumentaux (clarinettes, tambours, trompettes et violons) émerveilleront les amateurs de jazz, ou pourquoi pas d’opéra baroque ! Le « hira-gasy » passionne aujourd’hui tous les Malgaches, mais il tire son origine du royaume Merina des Hauts-Plateaux où il fut d’abord un spectacle de cour avant de conquérir au fil des générations un rôle plus subversif. « Amour & Rébellion en Imerina » : c’est le sous-titre du 3° livre-CD de la passionnante collection « Parole d’Ancêtre » (Éditions Anako). Outre qu’il s’agit à ce jour du meilleur disque consacré au hira-gasy, un ingénieux assemblage de commentaires, d’entretiens et de traductions en fait une mine d’information sur la tradition et l’évolution de cet « opéra malgache ». Seul regret, la musique elle-même y est très peu commentée. On fera le même petit reproche au CD « Musique du Hira Gasy » (Buda/Universal) qui est tout aussi passionnant et confronte la même troupe, la plus célèbre (Tarika Ramilison Fenoarivo) avec celle de Ranarison – les joutes entre deux troupes font toujours du hira-gasy un véritable sport de compétition… Le hira-gasy est évidemment très présent dans « Madagascar/Pays Mérina » (Ocora / Harmonia Mundi) qui fait aussi la part belle aux instrumentistes : notamment le grand flûtiste Rakoto Frah dont c’est l’un des derniers enregistrements (Soeuf Elbadawi lui a rendu hommage dans notre n° 42) et son disciple Nicolas Rakotovao, qui est aussi un excellent saxophoniste de jazz. Le culte des ancêtres fait qu’il n’y a aucune césure entre tradition et modernité. Rossy, superstar de la chanson moderne promue à l’étranger par Peter Gabriel, interprète surtout des chansons du hira-gasy.
Le réveil des traditions régionales
Le Royaume Merina a fondé par les armes l’unité malgache au début du XIX° siècle, avant de tomber sous le joug de la colonisation française. C’est pourquoi la musique des Hauts-Plateaux, autour de la capitale, a été longtemps considérée à l’extérieur comme « la musique malgache ». En fait elle a en partie assimilé les riches traditions de la côte Ouest comme celle des Sakalava Menabe dont le royaume connut son apogée au XVIIIe siècle. Un superbe CD de la collection Inédit (l’auteur est encore Victor Randrianary) rend hommage à deux grands chanteurs-citharèdes morts tous deux en 1997 : Mama Sana, presque centenaire, dont la voix rageuse sobrement ponctuée par sa « valiha » sur tube de bambou était encore saisissante ; et Mahia, virtuose de la cithare sur caisse « marovany ». C’est un genre musical des Sakalava, le « salegy », qui est le style de danse le plus populaire dans toute l’Ile sous une forme modernisée d’abord par des accordéonistes puis par des groupes électriques comme celui du frénétique chanteur Eusèbe Jaojoby (voir chronique de son dernier CD dans Africultures n° 42). Nouveau chef d’oeuvre de la série « Prophet » du grand musicologue Charles Duvelle, « Madagascar Côte Ouest » (enregistré en 1963) se concentre en réalité sur trois ethnies du Sud-ouest. Tout y est d’un niveau musical exceptionnel (sans parler du fait que Duvelle est aussi un formidable photographe) : arc musical et ensembles de sifflets des Masikoro (qui évoquent à s’y méprendre ceux d’Afrique Centrale) ; polyphonie de transe des Antandroy ; et deux formes qui illustrent le haut niveau (partout à Madagascar) d’un art musical spécifiquement féminin : choeur des femmes de pécheurs Sakalava Vezo, et surtout le fameux xylophone sur jambes. Ce merveilleux instrument commun dans tout le sud est devenu rare mais n’a pas disparu, comme le prouve « Musique Antanosy » (VDE-Gallo) enregistré en 1995 par Randrianary, où l’on retrouve aussi intactes les polyphonies de flûtes, de sifflets et de voix liées aux cérémonies de circoncision, de funérailles ou de guérison. Apparu peu après son invention en Autriche au milieu du XIX° siècle, l’accordéon (surtout diatonique) est considéré par tous les Malgaches comme un de leurs instruments traditionnels, au point de n’être désigné que par des noms locaux : « akordogna », « gorodora », etc. Celui des Masikoro s’appelle « hararavo » (corps joyeux) et c’est encore Randrianary qui nous le fait découvrir (chez Ocora), tandis que VDE-Gallo s’attache au rôle devenu essentiel de l’accordéon dans le culte des ancêtres. Ces deux CDs fascineront tous les amoureux de la « boite à frisson »… mais aussi ceux qui croient encore qu’elle ne peut jouer que du « musette » !
La « valiha », instrument traditionnel d’avenir
Autre instrument « moderne » mais spécifiquement malgache, la cithare sur caisse de bois « marovany » (dérivée de la valiha tubulaire dans les régions où ne pousse pas le bambou) est apparue à peu près en même temps que l’accordéon, et elle s’est aussi imposée dans les rituels ancestraux, notamment dans le « tromba », cérémonie de guérison par la possession et la transe, désormais pratiquée dans toute l’Ile. C’est surtout dans ce cadre qu’exerce le virtuose Tombo Daniel, auquel Buda consacre le magnifique CD « Toamasina Sérénades« . Toamasina (Tamatave), c’est le grand port de la Côte Est où travaille de jour ce célèbre « mpihosoka » (troubadour). Accompagné de son épouse Marcelline (chanteuse et conteuse à la radio locale) et de leurs filles, il s’affirme comme le meilleur disciple du légendaire Rakotozafy, mort à la prison de Tamatave en 1968, un an après avoir tué involontairement son propre fils qui n’arrivait pas à tenir son rythme au hochet « katsa » – instrument qui exprime « le souffle des ancêtres ». Au même moment, l’Unesco édite une superbe anthologie de ces « musiques d’évocation des esprits » enregistrée aussi (en 1995) à Tamatave, où la tradition de l’ethnie autochtone Betsimisaraka (celle de Tombo) se trouve désormais enrichie par les nombreux immigrés Antandroy chassés du Sud par la sécheresse, et qui y exercent la profession la plus misérable, celle des « pousse-pousse » (taxis à bras).
On découvrira encore dans cet album d’autres remarquables stylistes de la « marovany », souvent faite (depuis Rakotozafy) d’une caisse en tôle ondulée, les cordes étant des câbles de frein de vélo. Le modèle originel de ces cithares (valiha en bambou) s’est imposé partout au point de devenir l’emblême de Madagascar au même titre que l’arbre du voyageur. Aucun touriste ne quitte l’Ile sans elle. La plupart n’auront qu’un destin décoratif mais ce magnifique cordophone d’origine indonésienne pourrait bien avoir le même succès qu’aujourd’hui le « djembé » (autre coqueluche touristique) dans la world music des prochaines années. Deux jeunes virtuoses sont en train de révolutionner l’art de la valiha tubulaire : Justin Vali (émigré à Paris) et Rajery. Ce dernier, autodidacte privé depuis l’enfance des doigts de sa main droite, est en outre un émouvant auteur-chanteur-compositeur néo-traditionnel comme le démontre son nouveau CD « Fanamby ». Avec une énergie et une inventivité hors du commun, il développe à Antananarivo un centre d’étude et de facture des instruments traditionnels, et un atelier de musicothérapie fondé sur leur pratique. La guitare – importée à Madagascar comme en Afrique côtière dès le XVI° siècle par les Portugais – y est jouée d’une manière totalement originale, inspirée par la pratique des cithares. D’Gary, originaire de Tulear (au sud-ouest) et de l’ethnie des pasteurs Bara, est considéré aujourd’hui comme l’un des meilleurs guitaristes du monde, et son utilisation originale et subtile de la technologie digitale (synthétiseur Roland) ne l’éloigne pas de la tradition, bien au contraire.
C’est là que se situe la grande force de Madagascar : contrairement à ce qui se passe en Afrique continentale, l’Islam, le christianisme, le colonialisme et la modernité occidentale n’y ont en rien amoindri le respect des valeurs héritées des ancêtres. Bien au contraire il demeure le fondement de la culture nationale malgache, et la musique en est le ferment. La musique de Madagascar est à la fois un pont entre toutes les ethnies et un refuge de l’identité locale, puisque la plupart des groupes musicaux réunissent des membres de la même famille. Le mot « tarika », qui signifie « groupe » ou « orchestre », est synonyme de « famille » ou « ethnie ». Significativement, c’est aussi le nom du seul groupe malgache connu dans le monde entier, basé à Londres et dont le dernier album « Soul Makassar » est un des chefs d’oeuvre récents de la « world music » : résultat très festif d’un voyage-pélerinage à Sulawesi (Indonésie), d’où immigrèrent sans doute, à bord de fragiles pirogues, il y a quelque 2000 ans, les premiers habitants de Madagascar… et en même temps témoignage de la nombreuse diaspora malgache émigrée du XXI° siècle, avec des chansons en anglais et en français mais aussi et surtout un excellent rap malgache, dont le « kabary » est le modèle depuis plus de deux siècles !

A lire et écouter :
Victor Randrianary : « Madagascar, les Chants d’une Ile » (Cité de la Musique / Actes Sud).
Didier Mauro & Émeline Raholiarisoa : « Parole d’ancêtre Merina » (Anako).
A écouter :
« L’Ile où les Ancêtres sont Rois » (Buda / Universal)
« Musique du Hira-Gasy » (Buda / Universal)
« Pays Merina » (Ocora / Harmonia Mundi)
Rakoto Frah : « Chants & Danses en Imerina » (Arion)
« Musique des Sakalava Menabe » (Inédit / Naïve)
Jaojoby : « Aza Arianao » (Indigo / Harmonia Mundi)
« Madagascar Côte Ouest » (Prophet / Universal)
« Musique Antanosy » (VDE-Gallo)
« Accordéons & Esprits Ancestraux » (VDE-Gallo)
« Pays Masikoro : l’Accordéon » (Ocora / Harmonia Mundi)
Rajery : « Fanamby » (Indigo / Harmonia Mundi)
Tombo Daniel : « Toamasina Sérénades » (Buda / Universal)
D’Gary : « Akata Meso » (Indigo / Harmonia Mundi)
« Madagascar : Spirit Music » (Unesco / Naïve)
Tarika : « Soul Makassar » (Sakaï)///Article N° : 117

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