La difficulté de croire

D'Abidjan, Tanella Boni

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Des conséquences de l’ « ivoirité » : ambiance à Abdijan, par la romancière, poète et philosophe ivoirienne Tanella Boni.

Oui, difficile de croire quand on habite ce pays. Pourtant les lieux de prière n’ont jamais été aussi sollicités, aussi prospères que ces derniers mois. De nouvelles sectes ont pignon sur rue. Les lieux de prière se multiplient et les religieux, toutes obédiences confondues, prennent part aux réunions où des décisions doivent être prises quant à l’avenir du pays. Ainsi, musulmans et chrétiens ont participé à la fameuse commission chargée, depuis février 2000, de la confection des textes fondamentaux de la 2ème République de Côte d’Ivoire. Des chefs religieux donnent leur point de vue sur la situation socio-politique. Ils accordent des interviews, appellent à la réconciliation nationale. Et, çà et là, on organise des journées de prière. On prie pour la paix en Côte d’Ivoire. Pourtant, fidèles et incroyants doutent de plus en plus. Car on ne sait de quel côté se trouve la vérité.
Depuis le 24 décembre 1999, la vérité a changé de camp plus d’une fois. Ceux qui font et défont la politique aussi. Certains sont passés allègrement de Bédié à Guéï puis à Gbagbo, en suivant le vent de l’Histoire. Les plus malheureux, dans cette histoire, ce sont ceux qui n’ont pas de parti politique. On les regarde de part et d’autre comme des extra-terrestres… Fidèles à eux-mêmes, candides au pays de la guerre, ils tombent toujours des nues, parce qu’ils sont encore capables de se poser des questions. Ils deviennent de plus en plus sceptiques, ils perdent le sommeil, parce qu’ils croyaient, il n’y a pas longtemps, que le mot changement pouvait avoir un sens et que l’Histoire pouvait conduire à des lendemains meilleurs. Aujourd’hui, en décembre 2000, tous les rêves se sont évanouis. Les sceptiques avaient pris l’habitude de suivre la sagesse des trois singes : « ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ». Maintenant, ils savent que la sagesse n’est pas la sagesse, que l’Histoire risque de ne pas avoir de sens, par la faute des humains qui gouvernent ce pays.
Car les gouvernants ont oublié qu’ils utilisent le mot peuple sans savoir exactement ce qu’il recouvre. Il y eut en effet en octobre « le candidat du peuple », un général se disant à la retraite et passé maître à l’école de la métamorphose. Il y eut aussi « l’espoir de tout un peuple », opposant historique dit-on, qui finit par remporter ces élections où le taux de participation était très faible et où les bulletins nuls étaient aussi parlants.
Les hommes politiques veulent être les représentants de ce peuple qui, en Côte d’Ivoire, est en train de devenir une chimère. D’abord parce que ce peuple ne s’exprime plus au singulier. Ce peuple n’est plus un seul peuple. Il est divisé du point de vue des rêves, des émotions, des passions, des désirs. Le peuple divisé ne regarde plus dans la même direction. Bien au contraire, il s’entre-déchire. Pendant ce temps, les hommes politiques se donnent « l’accolade du bélier » comme s’ils se caressaient les tempes sur fond de traîtrise et de calomnies. Mais devant la ville et devant le monde, ils font comme s’ils mangeaient toujours dans la même assiette. Pendant ce temps les textes entrent en jeu, excluent ceux qui doivent être exclus parce que c’est écrit. Des arrêts de la Cour Constitutionnelle tombent en pleine nuit, en période de Ramadan, comme pour troubler le sommeil de ceux qui croient que la justice des hommes est juste et droite. Mais les plus sceptiques, qui ne croient plus en rien dans ce pays, voient la robe de l’homme de loi comme la cachette de la boîte de Pandore, celle qui distribue tous les maux.
C’est pourquoi les maux ne se sont pas fait attendre. Bien avant les arrêts de la Cour Constitutionnelle concernant l’éligibilité des candidats à la présidentielle et aux législatives, il y eut ce que ce je peux nommer la valse des « et » et des « ou ». Il paraît que ce peuple a voté la nouvelle Constitution où le « et » l’a emporté avec plus de 86% des voix. Mais personne ne peut dire avec exactitude ce qui est écrit dans cette fameuse Constitution de la République de Côte d’Ivoire : toutes les passions et les énergies se sont déchaînées pour maintenir la conjonction de coordination « et ». Cela signifie, en clair, que le candidat à l’élection présidentielle doit être ivoirien, de père et de mère eux-mêmes ivoiriens d’origine…
Voilà pourquoi, à l’heure où j’écris ces mots, nous avons affaire à une République de « Et ». Celle qui refonde, sécurise, châtie, mots empruntés au dictionnaire qui a cours ces jours-ci sous nos cieux. A y regarder de plus près, même en étant de plus en plus sceptique, tout se passe comme s’il y avait une réelle volonté de pacification. Or, on pacifie sans doute dans le sang, on sacrifie, on purifie les lieux et les idées. Pour ce faire, une bombe insecticide avait été fabriquée depuis quelques années (on ne sait plus par qui, peu importe) : elle s’appelle ivoirité. Il suffit de pulvériser un peu de cette bombe aérosol et le tour est joué. Au su et au vu de tous, le ver de l’ivoirité a pris dans le fruit du peuple : on contrôle les identités, on dénonce le voisin, on suspecte les collègues… Voilà pourquoi les plus sceptiques refusent d’écouter la radio et la télé d’ici et d’ailleurs.
Les médias de là-bas nous ignorent royalement quand il n’y a pas de sang versé ici-même. Les médias d’ici ne changent jamais de méthode. Ils suivent la voix du maître des lieux. Quand un nouveau locataire emménage au Palais Présidentiel, les médias se mettent au pas, glorifient, justifient, donnent une version très officielle des faits. On aurait aimé que, maintenant, le peuple prenne la parole de temps à autre, qu’il dise ce qu’il ressent, ce qu’il subit de la part, par exemple des forces de l’ordre…
Heureusement, la petite histoire, celle qui ne se dit ni à la radio ni à la télé, celle qui ne se trouve dans aucun journal, est florissante ces jours-ci. Il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles – on n’est pas obligé de croire, on est libre de tout engagement. Ceux d’Abobo-Avocatier, de Yopougon, de Port-Bouët II, d’Adjamé, de Williamsville ont désormais, consignée au fond de leur mémoire, une histoire vraie, vécue ces derniers mois, ces dernières semaines, ces derniers jours. Ils ont pris l’habitude de rester digne devant le malheur. Seuls les yeux disent que quelque chose de grave s’est passé. Les yeux disent que les gens mettront du temps à oublier ce qui s’est passé. Ils ne disent pas pourquoi le malheur est arrivé comme ça, par quelques rafales de mitraillettes, par des coups de crosses et de gourdins, par la délation et on ne sait pour quelles autres raisons. Dans certains quartiers d’Abidjan, les bouches mettent du temps à prononcer la première parole. Sauf peut-être aux proches on peut dire quelques mots mais on ne sait dans quelles oreilles ces mots iront séjourner. On a toujours peur que le malheur se décuple…
L’histoire la plus répandue est celle-ci. Dans ce pays où tout va bien, les hôpitaux refusent de soigner les blessés par balles et autres armes ; ceux qui sont entre la vie et la mort parce qu’ils ont subi des tortures inédites. On raconte aussi beaucoup d’autres histoires consignées nulle part…
Les maux sont des histoires sans fin comme la mort de la jeune fille de quinze ans tuée à bout portant par des forces de l’ordre, le 9 décembre, à Adjamé. Ce jour-là, le monde entier avait dit que le calme était revenu dans ce pays. Les médias d’ici avaient dit qu’il n’y a rien, jamais rien de grave ici-bas, qu’il y a la paix rien que la paix. Hier, c’était les funérailles de la jeune fille, anonyme, parmi des centaines d’autres, tués, sans raison. La jeune fille était rentrée chez elle, ce matin-là, en disant aux garçons qu’elle venait de voir des « forces de l’ordre » tirer de l’autre côté de la rue. Toutes les voitures de la rue ont été endommagées. Un jeune homme est tombé sous les balles. Quand la jeune fille est rentrée chez elle, des rafales de mitraillette ont retenti. Les gens, surtout des femmes et des enfants à cette heure-là, s’étaient barricadés chez eux. Les forces de l’ordre ont tiré sur la porte. La porte s’est ouverte. La jeune fille a reçu une balle dans l’œil. La balle a transpercé le crâne. La jeune fille est tombée devant la porte. Aujourd’hui, la mère est inconsolable. Aucun média n’était là pour rapporter les faits afin que le Pouvoir dise « c’est de l’intoxication » ou encore « il y a toujours des gens qui jettent les enfants des autres dans la rue » ! Ou que de l’autre côté ce cas serve de preuve supplémentaire de ce que, aujourd’hui, les gens sont traqués et tués chez eux.
A Port-Bouët II, il y eut ce carnage dont les traces sont encore visibles. Les yeux des rescapés ne disent rien mais ils parlent en silence. A Williamsville, ce chasseur traditionnel traqué et tué mille fois alors qu’il était encore debout, chez lui. Une histoire qui passe pour être de la fiction. Mais maintenant je sais, malgré mon scepticisme qui grandit de jour en jour, que le corps de Martial martyrisé et toujours vivant dans La Vie et demie de Sony Labou Tansi n’est pas que de la fiction. A Williamsville, combien de dizaines de balles a-t-on déversé dans le cou, la tête et le corps du dozo invincible ? Peut-on compter ?
Les histoires continuent de se conter dans les familles. Elles s’écrivent dans les yeux et dans la mémoire. Pendant ce temps, l’histoire officielle tient de grands discours sur la refondation. Une partie du peuple n’a pas fini de panser ses plaies, l’autre partie exulte. Comme le dit une jeune femme de 29 ans qui n’a pas cessé d’exprimer son bonheur devant Dieu et devant les hommes, ce 9 décembre, un jour avant les législatives : « maintenant, il y a de l’escargot à manger… ». Il faut pouvoir décoder cette expression qui résume, pour les plus sceptiques, l’ambiance dans ce pays où règne la paix, rien que la paix…

Les photos du soulèvement populaire contre la confiscation du résultat électoral par le Général Gueï nous ont été transmises d’Abidjan par la photographe ivoirienne Hien Macliné. Elles sont visibles sur www.africultures.com et disponibles à la vente sur la photothèque d’Africultures, prochainement en ligne. En attendant, s’adresser à la rédaction.///Article N° : 1775

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Les images de l'article
Le départ des miliciens de Yapi Boka vers la gendarmerie d'Agban © Hien Macliné
Les jeunes explosent de joie à l'issue de la neutralisation des miliciens de Yapi Boka © Hien Macliné
La milice de Yapi Boka, mise aux arrêts © Hien Macliné




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