« La France a un problème avec son propre peuple »

Entretien de Claire Diao avec l'Asocial Club

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L’Asocial Club, projet commun de quatre rappeurs indépendants français – Al le Dijonnais, Casey la Blanc-mélinoise, Prodige le Sarcellois, Virus le Rouennais et de Dj Kozi le Parisien – vient de sortir son premier album Toute entrée est définitive qui passe au scalpel la société française. Douze titres sombres aux textes affûtés, nourris par l’asphalte et les difficultés dont Al, Virus et Casey ont accepté de nous parler. Interview croisée.

À travers cet album, l’Asocial Club traite de la galère et des difficultés de la vie. Pensez-vous qu’un certain confort vous couperait l’inspiration ?
Casey : Je ne pense pas. L’argent n’est pas un baume. Il y a des douleurs et des blessures qu’il ne peut pas soigner. La preuve, des milliardaires se défenestrent. Il y a des gens qui vivent heureux dans le confort et d’autres qui culpabilisent en se disant « Je vis bien, mais dans un monde qui pue« .
Virus : Il y a des personnes sur qui cela peut agir. J’ai un ami qui a emménagé dans un appartement tout confort, un changement pour lui, et qui m’a dit : «  C’est impossible pour moi d’écrire dans ce salon ! « .
Al : Je pense que cela dépend d’où vient ton confort. Si tu gagnes au Loto et n’as rien d’autre à faire que chercher des plages aux quatre coins du monde, peut-être… Sans être passé d’un extrême à l’autre – je suis passé du RMI (Revenu minimum d’insertion, N.D.L.R.) où j’avais beaucoup de temps libre à une période salariée où j’avais beaucoup moins de temps pour écrire. Paradoxalement, je suis prolifique quand j’ai moins de temps à y consacrer. L’inspiration est plus présente.
V. : Le confort mental, je n’y crois pas. Je ne pense pas que l’argent influe vraiment là-dessus. Certaines personnes ont changé de train de vie par le biais de la musique et leur musique a suivi. Elles racontent autre chose.

Comment écrivez-vous ? Dans quel contexte ?
C. : Moi, c’est en speed, à la dernière seconde, dans le studio.
A. : Moi je suis incapable de faire ça. Des trucs me viennent à l’esprit au fil de la journée. Je prends des notes sur mon téléphone et quand j’ai la capacité de les poser, j’écris.
V. : J’ai l’impression de faire ça seul, toujours au même endroit. À une période j’écrivais la nuit mais maintenant, c’est plutôt le matin. Le matin, c’est frais.

Comment s’est passée la création des morceaux : partiez-vous des musiques de Dj Kozi ou de vos textes ?
A. : Un peu des deux. Parfois on avait l’idée mais pas forcément l’instru et parfois des instrus où des thématiques se sont collées dessus.
C.  : Nous ne sommes pas du même moule, nous n’avons pas les mêmes goûts donc certains avaient plus d’affinités sur une instru ou sur un thème. Nous avons tout fait ensemble.
A. : Oui c’était : « Ok, toi tu viens dessus » ou alors « Non, celui-là je ne serai pas dessus« , voilà.

Et qui coordonnait ce travail ?
C. : Personne.
A. :Tous ensemble.
C. : Il n’y a pas de chef et c’est bien connu, quand il n’y a pas de chef, c’est le bordel (rires) !
V. : Ou il n’y a que des chefs.
A. : Je n’aurai pas aimé être le directeur artistique de ce projet…

Dans le morceau L’hiver est long, vous abordez la nostalgie du pays à travers l’imaginaire de l’hiver.
C. : Le morceau traite du décalage. Al est du Sénégal, moi des Antilles, nous savons ce qu’est la chaleur, vivre autrement dans un autre environnement même si nous n’y vivons pas au quotidien. L’hiver reste mystérieux pour moi. C’est une saison qu’on ne connaît pas ailleurs : tu vis au ralenti, tu hibernes, tu t’ennuies… Mais sans l’hiver, il n’y aurait jamais eu le style doudoune, gros bonnet et Timbaland !
A. : Il n’y aurait jamais eu Mobb Deep (rires) ! Le rap est un sport d’hiver pour moi. Aller au studio quand il fait chaud, c’est du gâchis.
V. :Moi c’est l’inverse. J’adore m’enfermer dans une cave.
C. : C’est un morceau que j’ai écrit en pensant à ma famille. Ce sont des questions que je leur pose tout le temps. Pour ma grand-mère qui n’aime pas venir en France, l’hiver est un choc. Pourquoi s’inflige-t-on ça ? On pourrait vivre autrement. Mais on n’a pas le choix. Le rap qu’on fait est hivernal.
A. :C’est un état d’esprit. C’est l’Occident.
C. : Tout à fait. C’est ce côté gris, poisseux. Ce temps est particulier, il forge ta psychologie.
V. : Je ne comprends pas qu’il n’y ait pas davantage de rap en Scandinavie.
C. : Ils font du métal : Finlande, Norvège, Suède… Si je vivais aux Antilles, je ferai du dancehall parce que le temps s’y prête (rires). Ici, tu écoutes ton son sous ton bonnet… C’est tout le panorama qui va avec le rap.

Justement, en quoi vos doubles cultures nourrissent votre rap ?
C. : Ce n’est pas musicalement. C’est dans ce que tu es. Je me rends compte que je suis un millefeuille, même si aux Antilles je suis une babtou (toubab, blanche, N.D.L.R.), je ne sais pas courir pied nu, je ne sais pas monter aux cocotiers, je ne sers à rien (rires).
A. : Pareil. Une fois, j’étais dans le village de mes parents et des gamins se sont sauvés en criant : « Toubab ! Toubab ! Toubab !« . Sans m’entendre parler, juste en me voyant. Cette différence est visible par ces enfants et par tout le monde. Quand je suis avec mes cousins, au début ils parlent en français, après ils me zappent.
C. : Il y a ce truc-là et le fait, qu’en France, on te renvoie souvent au fait d’être noir. Je me sens vraiment hybride, je kiffe ! Je me sens de la race des bâtards mais dans le bon sens du terme. Etre ouvert sur plein de choses : l’Occident, les Antilles…

Comment vous sentez-vous entre les deux ?
C. : Il y a toujours un petit pincement à ne pas être légitime mais maintenant, je m’en fiche. Les parents s’installent ailleurs avec des rêves et veulent continuer à vivre d’une certaine façon. C’est perdu d’avance mais ils ne le savent pas. Et toi, tu as envie de représenter leur histoire mais c’est impossible. Immigrer et enfanter, c’est fabriquer des hybrides qui seront au contact d’autre chose.
A. : Il y a l’omnipotence de la société d’accueil.
C. : Tu n’es pas légitime ici, tu n’es pas légitime ailleurs… Tu existes et puis c’est tout. Les quartiers ici sont très créoles. Aujourd’hui, dans les écoles maternelles, c’est impossible d’identifier d’où viennent les enfants !
A. : Au quartier, il y a la multiple identité.
V. : J’ai appris que le français était le créole du latin. Donc il faudrait se calmer : la France est l’un des pays le plus riche au monde en terme de diversité de langues.
C. : Et c’est le pays où il y a le plus de mariages mixtes.

Les médias sont d’ailleurs friands de la dénomination « originaire de« . Est-ce que cela vous choque ?
C. : Il est incroyable qu’aujourd’hui encore, ce terme soit utilisé. C’est tout le double discours en France. Les médias décident à quel moment nous sommes français ou non. En France, on te demande ton origine pour te signifier que tu n’es pas français. C’est une façon d’exclure et non d’intégrer. À un noir, on demande toujours : « Tu viens d’où ?« , sous-entendu « Tu n’es pas d’ici« . Alors que la plupart des jeunes noirs et arabes que l’on considère comme « terroristes » sont français. La France a un problème avec son propre peuple. Et ces questions sont là pour rappeler que, génération après génération, tu ne seras pas français. C’est l’hystérie d’une minorité que j’appellerai « le terrorisme blanc » qui se vit comme une race en voie de disparition, comme les gardiens du temple du prestige de l’Europe qui ne serait que blanc. Comme si l’Europe n’était pas fondée par des transhumances, des guerres, des mélanges… Ils sont fous ! Aujourd’hui, qu’est-ce que cela veut dire « être français » puisque dans une même famille tu peux avoir quelqu’un qui travaille en Angleterre et l’autre au Canada… ?
V. : On dirait l’ambiance d’un match perdu où les joueurs font de vieux tacles.
C. : Ça se terminera comme ça. Dans une forteresse, ils seront cinq avec François Fillon (rires), avec une couronne et un étendard fleur de Lys en train de crier « Jamais ! Jamais !« . Ils sont complètement déconnectés. Les États-Unis ont compris : 2050, Brown Nation. Il n’y a qu’ici que les gens sont stressés.
A. : Notre France à nous, c’est la diversité et il y a un dominant qui n’est pas là-dedans, qui ne vit pas là-dedans et qui persiste à ne pas nous reconnaître…
C. : …et qui cherche une définition de ce qu’est un Français alors qu’à l’international quand tu demandes qui sont les Français connus, on te répond : Tony Parker, Zinedine Zidane, Yannick Noah, Benzema… Ce sont les Français qui font la fierté de la France à l’international. Il y a une arrogance et une suffisance naphtalinée et poussiéreuse. La France se repose sur des acquis, c’est un musée à ciel ouvert.
V. : Le foot reflète bien cet état l’esprit. Regarde les résultats de l’équipe de France. À un moment donné c’est « Oh ! Il n’y a que des étrangers ! » et à un autre moment, non. Cela dépend du résultat du match. C’est étrange.
A. : Le problème, c’est que ces gens sont dans toutes les sphères : au Sénat, dans les médias, dans la culture, dans les milieux professionnels. C’est difficile pour nous dans tous les sens.

Comment expliquez-vous cette scission entre les Français ?
C. : C’est le grand classique en Europe : à la faveur d’une crise, il faut toujours trouver quelqu’un sur qui taper. Seconde Guerre mondiale, il n’y a pas d’argent : « Qui sont les moins blancs ? Les Juifs ? Ah ben voilà ! » En France, il y a vraiment une minorité décalée qui ment aux autres et fait croire que la marche en avant et le mélange sont contrôlables. « Ne vous inquiétez pas, on va faire un barrage » Peut-être qu’ils vont construire un mur.
A. : Nous, à la rigueur, on nous parle encore puisqu’on nous demande « Tu viens d’où ?« . Les Roms, on ne leur parle même pas. Et ce qui est le plus triste, c’est que même parmi nous, certains regardent les Roms en disant « Vous, on ne vous parle pas de toute façon« .
V : Ce sont des signes inquiétants.
C. : Il y a cette petite minorité qui contrôle tout, dont ce débat sur « qu’est-ce qu’être français« . On nous parle comme si nous avions un problème d’identité mais c’est cette minorité blanche qui a un problème !
V. : De peau et de prénom, je suis français apparemment. Mais peut-être du fait des univers ou des classes sociales dans lesquels j’évolue, les gens me demandent « T’es quoi ?« . Alors je réponds « Je ne sais pas trop« , parce que je ne sais pas trop non plus. Pour beaucoup de personnes, le côté « représentation » est très fort.
C. : Oui, mais ça ne vient pas de nulle part. 2001 : des avions entrent dans des tours et tout le monde crache sur tout ce qui peut être arabo-musulman. Cela a renforcé une identité : « Ah ouais ? C’est ce que vous voulez de nous ? Alors c’est ce qu’on va être« . Tout le communautarisme dont on parle en France, est une invention. C’est cette minorité qui l’a créée !
A. : Quand on passe son temps à te montrer du doigt, tu finis par bomber le torse.

Dans d’autres domaines comme le foot, les « minorités » sont pourtant mises en avant.
C. :Ce que je trouve intéressant, c’est que la réalité est la même dans toutes les équipes. Regarde les équipes d’Amérique latine : tu verras un joueur amérindien, un noir, un Européen… C’est ça le Nouveau Monde.
V. : Dans l’équipe du Costa-Rica, les joueurs évoluent dans une dizaine de pays différents.
A. : La Coupe du Monde me fait penser à l’ethnocentrisme footballistique : on est centré sur l’Europe alors que l’Italie, l’Angleterre et l’Espagne se sont fait dégager.
C. :Tout le monde s’étonne mais personne ne regarde ailleurs.

Le 29 juin 2014, le site du Point.fr a publié – et retiré – un sondage après avoir recueilli 81 % de  » oui « . Il demandait s’il fallait retirer la double nationalité aux Français « d’origine algérienne« .
A. : Tout ça, c’est de la communication car ils parlent de choses qui ne peuvent pas être faites. C’est un effet d’annonce.
C. : Cela n’a aucun sens, c’est anticonstitutionnel. Mais au passage, cela laisse des traces. C’est encore une façon de mettre des coups : une fois de plus, les « Algériens » d’ici ne sont pas d’ici. Ces gens-là ont du mal avec l’identité multiple des autres. Par contre, ils n’ont pas de problèmes à être français et breton ou français et espagnol… Ce qui est considéré ailleurs comme richesse, est un blocage ici. Pour moi, avoir dix mille identités est une vraie richesse, c’est ça la vraie ouverture. J’ai souvent l’impression que nous savons beaucoup plus de choses que cette petite-minorité-blanche-et-grabataire-qui-va-bientôt-mourir-dans-d’affreuses-souffrances, parce que nous avons un accès concret aux choses. Je n’ai pas un accès théorique à l’Espagne ou au Sénégal, j’ai un accès concret avec les personnes que je fréquente. Pas besoin d’un livre ou d’un voyage.
A. : Les politiques parlent du vivre ensemble mais vivent entre eux…
C. : Ne pas reconnaître toute cette diversité bloque la France économiquement. Ils sont perdus alors que s’ils trouvaient les bons interlocuteurs, ils ne le seraient pas ! Ils n’ont pas de possibilité de lecture de l’Autre.
A. : Il n’y a qu’ici qu’on peut te dire « Tu es surdiplômé » pour ne pas avoir à te dire « Tu es noir« . Les Anglo-Saxons l’ont compris depuis longtemps. Il y a une fuite des cerveaux indiens, chinois…
C. :Quand on parle de la fuite des cerveaux, la plupart sont des noirs et des Arabes mais ça, on ne le dit pas.
C. : Par contre, s’il y en a un qui perce, on est bien content de dire qu’il est français… Ils essaient de comprendre des choses mais ont toujours six métros de retard. Ce décalage avec le réel est hallucinant.

Dans ce contexte, l’Asocial Club souhaite-t-il sortir des terrains battus ?
C. : Il n’y a pas de volonté de sortir du commun. Ce n’est pas un but de sortir du commun. Nous voulons sortir un disque. Il n’y a pas d’obligation de se démarquer, d’être ailleurs… Il n’y a pas de calcul à ce niveau-là. Ce n’est pas toi mais les autres qui décident si tu es différent.

Certains artistes indépendants sont parfois aspirés par de grosses majors. Qu’en pensez-vous ?
C. : Ce n’est pas parce que tu sors un disque que toutes les boîtes te courent après. Il y a déjà tellement de candidats au formatage que nous sommes au bas de la liste pour être appelé.
A. : Il faut être à l’aise avec ça et pouvoir le gérer.
C. : Il y a aussi une forme de fidélité par rapport à ce que tu es allé puiser, d’où tu viens pour rapper ou écrire. Tu ne peux pas le renier et l’oublier quand ça va bien et que ça brille. C’est peut-être le seul verrou qui fait que je ne suis pas en train de danser la samba dans une grande maison de disque. Tu ne peux pas te cacher en disant  » C’est un travail« . Ce sont des questions importantes et ce n’est pas rien.

L’album Toute entrée est définitive est disponible sur iTunes : https://itunes.apple.com/fr/album/99/id885078360?i=885078548
L’Asocial Club sera en tournée à partir d’octobre 2014. Plus d’infos : https://www.facebook.com/asocialclub1?ref=ts&fref=ts
Al prépare un morceau avec le groupe sénégalais Nuul Kukk. Casey prépare un concert, Expérience Ka, avec le joueur de gwo-ka Sonny Troupé dans le cadre du festival Africolor 2014.
///Article N° : 12302

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