La Galerie Chab à Bamako : une nouvelle antenne pour la mouvance photo

Entretien d'Alexandre Mensah avec Chab Touré

Bamako, février 2001
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A l’heure d’un nouvel essor de la photographie sur le marché de l’art contemporain, la création africaine se cherche des infrastructures au quotidien. Le Malien Chab Touré a créé un lieu indépendant pour la formation, la production et la diffusion de la photographie, en relation avec les Rencontres de la Photographie Africaine de Bamako. De son travail de sensibilisation du public malien, il résulte une réflexion qui dit en quoi la photographie africaine se veut aussi un art de proximité.

En ouvrant cette première galerie malienne consacrée à la photographie d’art, quels étaient vos objectifs ?
A Bamako, je ne peux faire une galerie qui vendrait de la photo uniquement. Je fais aussi de la formation, de l’appui à la création car vu les conditions de création des photographes au Mali, il faut leur donner ces possibilités. Par exemple, j’ai dit à Konaté de continuer à faire ses mariages, ses baptêmes tous les jours, à faire son travail de studio, mais de conserver dix poses pour ce travail de « photo-création », sur chaque film qu’il achète. Ça fait un an qu’il bosse et on a sélectionné une quarantaine d’images pour cette expo. Ce travail-là fait maintenant partie de la Galerie Chab. Pour que la galerie tourne bien, je dois faire de la production et de la formation moi-même.
Vous participez depuis longtemps à l’émergence de la photographie d’art au Mali…
A l’époque des premières Rencontres, en 1994, j’étais conseiller du ministre de la Culture chargé des Arts. Il fut décidé de faire une biennale de la photo ; les prétextes politiques me paraissaient un peu bizarres mais le projet m’intéressait. Malheureusement, je n’ai pas pu faire ce que je voulais et jusqu’en 98, il m’a semblé que ce que faisaient les biennales n’était pas suffisant pour atteindre leurs objectifs. On réunit des photographes africains, on montre leurs travaux et ils sont pris en charge par des galeries ou des festivals européens qui les exposent et les vendent, mais les photographes eux-mêmes n’évoluent pas dans leur rapport à la photo. Ils ne sont pas forcément invités aux festivals européens car ça coûte trop cher. Il n’y avait donc qu’à la biennale qu’ils avaient l’occasion de voir leur travail accroché.
Ces biennales ont-elles réussi à faire reconnaître localement cette forme d’art ?
Les Maliens entendent bien dire qu’un photographe comme Seydou Keïta est connu à travers le monde mais très peu de Maliens connaissent son travail. La biennale elle-même n’est pas suffisamment à la portée du grand public. Elle concerne surtout les gens qui s’intéressent déjà à la photo. Depuis que la galerie est ouverte, ceux qui viennent ne sont pas des Maliens riches qui pourraient acheter, ce sont des gens ordinaires qui sont étonnés que la photo puisse être l’objet d’une expo et qui sont sensibles à sa beauté. Ça, c’est déjà un premier pas. Parce que si on veut que les artistes marchent, il faut bien que le public s’élargisse. Il y a quelques années, la peinture ne s’achetait pas ici au Mali. Aujourd’hui, il y a des Maliens qui en achètent. Je ne désespère pas que des Maliens achètent de la photo. Mais il nous faut aussi développer le créneau qui concerne les gens, et cela suppose travailler sur du long terme. Sur les deux premières expos, j’ai fait neuf ventes. Je dis aux photographes que maintenant, c’est à eux de travailler. Ils commencent à réaliser que c’est possible.
Votre galerie devient-elle une rampe d’accès à la biennale de Bamako pour les photographes ?
A l’ouverture de ma galerie, j’ai dit à la direction de la biennale qu’on pouvait constituer une sorte de présélection des photographes maliens et africains. Je commence à avoir des photographes africains non-maliens et je leur demande un travail qui soit montrable à la biennale. D’autre part, il y a longtemps que la biennale avait prévu d’ouvrir une maison africaine de la photo à Bamako. Elle n’existe toujours pas. Aujourd’hui, les photographes africains et étrangers viennent à la galerie pour se rencontrer. Elle occupe donc une place qui soutient l’action de la biennale. Je n’en suis pas encore à pouvoir organiser un « off », mais la galerie va avoir sa propre programmation dans les Rencontres. A la prochaine édition, je prévois d’avoir deux expositions : celle dans la galerie sera récapitulative des expos de l’année, l’autre, à l’extérieur, présentera des photographes européens et américains. Nos photographes manquent d’une culture de l’image, il faut la leur donner. Ces diverses démarches seront une ouverture sur le monde, car la biennale n’expose depuis le début que des photographes africains.
La galerie permet aux photographes de repérer ce qu’il est possible de faire et ce qui marche ?
Les photographes maliens connaissent beaucoup plus les festivals que les galeries. On est quand même sur un modèle français ! Seydou n’a commencé à être exposé en galerie, chez Agnès B, qu’il y a deux ou trois ans. A l’inauguration de ma galerie, les photographes ne comprenaient pas que ce soit un lieu aussi sobre, où seule la photo est importante. Ils voulaient de plus beaux cadres qui bouffent la photo. Et puis, il y a le problème de la fixation des prix. Je ne peux pas avoir des prix arrangés, bricolés. Le problème n’est pas de ne pas vendre parce que c’est trop cher, il s’agit de donner une valeur de départ à la photo. Le jour où elle se vendra, ce sera à ce prix-là ou plus cher. A 150 000 F CFA, on me dit que les Maliens ne peuvent pas acheter. Je réponds que je ne vends pas de la photo pour les Maliens, je vends quelque chose de valeur à qui veut l’acheter. Si la photo n’intéresse pas suffisamment le Malien pour qu’il y mette le prix qu’elle vaut, il n’en aura pas – un point, un trait ! En novembre dernier, une galerie londonienne exposait deux tirages 30 par 40 de Seydou, vendus à 19 000 FF pièce ! Un an plus tôt, le même tirage était vendu à 9 000 FF. Ça n’est possible que parce que c’est la seule galerie à montrer du Seydou Keïta !
Vous pensez donc que les photographes d’art doivent devenir commercialement plus avertis ?
Il y a très peu de photographes maliens qui soient vendus selon des contrats clairs. Ce sont des gens qui, à un moment donné, ont eu quelqu’un qui a cru en leur travail. Mais leurs relations sont loin d’être normales et restent teintées d’amitié. Entre Seydou et Agnès B, il y a un contrat de confiance mais il n’y a pas de contrat marchand. Bien sûr, il est positif que ça lui rapporte de l’argent car il ne croyait plus qu’une telle chose puisse lui arriver. Mais en même temps, ça fausse les bases pour la jeune génération qui pense maintenant qu’il faut faire du portrait comme Seydou pour être vendu. Une autre catégorie de photographes pensent aussi qu’il faut attendre d’avoir 72 ans et 50 ans de studio pour qu’un jour le travail soit valorisé, alors que ça dépend évidemment de la qualité de l’artiste. Le travail avec la galerie doit donc permettre une mise au point permanente dans la confrontation au marché de la photo.
Concrètement, quelles conditions faites-vous aux photographes avec lesquels vous travaillez ?
J’ai fait un contrat simple avec eux. Quand je contribue à la production d’un travail, l’exploitation de l’expo se fait à deux, 50/50. Sur les 50% qui me reviennent, je paye les tirages faits en France et je paye l’envoi de la photo vendue. Si ensuite une autre galerie s’entend directement avec le photographe pour l’exposer, la vente donnera 50% pour le photographe, 20 ou 25% pour la Galerie Chab et le reste pour l’autre galerie. On loue aussi les expositions aux festivals, le tarif est le prix du tirage des photos de l’expo. En cas de vente de ces photos-là, l’intégralité de la somme va au photographe. Je combine la fonction de galerie et d’agent.
Quels sont vos rapports avec d’autres structures qui bougent pour la photographie, tels que les Rencontres du Sud d’Abidjan, par exemple ?
Je suis évidemment allé aux premières Rencontres du Sud, c’est une super manifestation. L’exploitation du nouvel intérêt pour la photographie africaine ne peut se faire que si de telles initiatives se multiplient. Ça me fait gagner beaucoup de temps dans la recherche de nouveaux talents. Je suis convaincu qu’il y a encore, hormis les photographes d’Abidjan, de nombreux trésors qui restent à découvrir. Car, dans ce grand pays, les gens font de la photo un peu partout depuis les années 40 et, aujourd’hui, il y en a qui font de la photo en douce, dans des conditions souvent très difficiles. Il est par contre inutile de chercher à faire une manifestation qui soit le doublon de la biennale de Bamako. Les gens s’y perdraient.
Qu’en est-il de vos rapports avec la diffusion de la photographie, que ce soit par le biais des revues ou celui de l’Internet ?
Pour l’instant, il est vrai que j’ai très peu de rapports avec des revues. La diffusion se fait surtout par l’édition de nos catalogues et leur diffusion dans les festivals. C’est de là que nous viennent des commandes d’expositions. A terme, il faut que je crée ma propre structure de traitement de l’image avec le net. Certains photographes ont des images de reportage qui ne demandent qu’à être commercialisées.
Peut-on dire que la photographie africaine porte une sensibilité esthétique particulière ?
Je ne crois pas parce que la photo est un art dans lequel le médium est très important. Ceci dit, en comparant des sujets similaires traités par un Européen et par un Africain, on constate qu’il y a une différence de regard parce qu’il y en a un qui est d’ici. En repensant à Seydou Keïta, on s’aperçoit que les portraits font l’objet d’une mise en scène qui confirme l’importance de ce regard. Les gens rêvent d’être photographiés comme ils voudraient être perçus, pas comme ils sont tous les jours. On se fabrique une apparence que l’on confie à la photo. Cette sensibilité de regard, la plupart des photographes africains l’ont dans leur travail. Ici, l’utilité d’une photo et sa beauté vont ensemble. Ça, c’est dans notre perception totale de l’art : l’inutilité de l’objet ne fait pas sa valeur artistique. Chez Konaté par exemple, on retrouve beaucoup d’objets qui ne sont pas anodins : le verre à thé, la bouilloire plastique, la capsule de Fanta. Mais sa culture de l’image et ses lectures lui ont aussi permis de prendre davantage de liberté.
Comment s’est passé l’implantation de votre galerie photo dans ce quartier de Bamako ?
Elle s’est ouverte le 19 octobre 2000. J’ai mis un an et demi pour avoir ce lieu dans ce quartier. Je voulais éviter de me couper trop d’un rapport direct à la rue. Pour instaurer une proximité avec les gens du quartier, j’ai monté avec cinq photographes le projet de faire le portrait du quartier. Le chef du quartier nous soutient et a permis de faire évoluer les réticences des quelques familles qui ne comprenaient pas nos intentions. On attend maintenant de voir le résultat. Le jour du vernissage, c’est sûr que des gens de toutes les familles viendront voir ce que ça a donné !
Autre réalité moins artistique celle-là : quel est finalement le rapport des Maliens avec la prise de vue touristique au quotidien ?
On raconte beaucoup de fausses vérités à ce sujet. Les Maliens d’aujourd’hui ont compris l’importance de l’image. Il n’y a que deux choses : d’abord, ils voudraient être bien présentés sur la photo prise – et l’instantanéité de l’image que vole le touriste ne leur permet pas ce plaisir-là – et ils ne sont pas sûrs de recevoir leur propre image. D’où les réticences affichées. Le vieux assis là, dans ma rue, a beaucoup de succès auprès des touristes parce qu’il a une vraie tête ! A chaque fois, j’oblige les photographes à m’envoyer la photo pour que je la lui remette. C’est ça qui est important. Maintenant, il a un album de lui-même sans avoir payé. Quand c’est comme ça, je ne comprends pas qu’on me dise que les gens n’acceptent pas ! Il faut simplement comprendre ce que ça implique : les laisser se préparer, s’habiller et choisir l’endroit de la prise de vue. Le voyeurisme lié au tourisme ne vient que de ce non-respect des désirs de celui qui est photographié. Les gens se disent que c’est une demande où ils ne sont pas impliqués : « j’y suis sans y être ».

La Galerie Chab présentera ses photographes à Aubenas en juillet 2001.
A lire : Youssouf Sogodogo, textes d’A. Potoski et A. C. Touré, éd. de l’Oeil, 2000, n.p.///Article N° : 1928

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