La Grande Voix de la Terre de Printemps

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Le reggae, nous disent Rita Marley et Burning Spear, puise sa source dans un métissage culturel indo-africain né de la résistance des esclaves.

 » The Arawak / The Arawak / The Arawak / Were here first « 
Culture, Pirate days.

Rita Marley a beau avoir le port princier, l’accueil qu’elle nous réserve dans le hall de son hôtel parisien de la Place de la République est chaleureux et d’une grande simplicité. La veuve de Bob Marley, ancienne vocaliste de son groupe les Wailers, avec Judy Mowatt et Marcia Griffith, est assurément bien placée pour parler des sources de la musique jamaïquaine moderne.
Sans qu’on lui pose la question, et alors que nous attendions peut être une mise au point sur le tribut du reggae au ska et au rock steady, cette femme au sourire juvénile n’hésite pas à pousser plus loin sa vision des choses :  » Le berceau du reggae est le tambour nayabinghi, que les anciens esclaves amenèrent de leur terre-mère africaine. C’est la source originale, la base, la fondation… C’est comme un rythme de ‘jam session’et il vient tout droit du battement du cœur « .
Winston Rodney, alias Burning Spear est un des monstres sacrés de la reggae music encore en activité. Son charisme, intact depuis une carrière de presque trente ans, est incontestable. Son esprit, toujours le même, comme à ses débuts, ne l’a pas éloigné des bonnes habitudes :  » Ma vie quotidienne se déroule à Sainte-Anne, nous raconte le chanteur à la voix mystique. Dans cette magnifique baie, il y a les lieux que j’aime fréquenter, comme le studio Grove ou la Maison des Jeunes Marcus Garvey. J’ai beaucoup de plaisir à sentir la brise fraîche de la plage et à jouer au football avec mes frères « .
La conversation se déroule par téléphone et notre anglais n’est pas des meilleurs… Mais nous arrivons quand même à lui poser la question cruciale, celle de la naissance du reggae :  » Nous savons que le premier percussionniste vient d’Afrique, répond-il. Là-bas, les tambours ont toujours été utilisés comme moyen de communication entre les différentes tribus. Aux Amériques, et notamment à la Jamaïque, ils ont également été employés par les esclaves pour s’échanger des messages malgré l’interdit des maîtres. Il est évident que, dans le reggae, les percussions sont la pulsation primordiale, le battement du coeur de la musique. D’ailleurs, c’est le battement du coeur du peuple que les percussions vont atteindre pour transmettre l’héritage historique et spirituel « .
Cette identité de vue, jusqu’au détail de l’expression lexicale, entre deux figures de proue du reggae ne doit pas nous étonner. A la Jamaïque, l’héritage africain est resté des plus vivaces au fil des siècles dans tout l’arc insulaire du Sixième Continent. C’est ici que le phénomène du marronnage a pris des proportions aussi vastes qu’en Haïti, à Cuba ou à la Guyane.
 » Les esclaves fugitifs s’établirent sur les mornes de Sainte Catherine avec les derniers groupes d’Arawak rescapés du génocide pour donner vie aux premiers noyaux de la nations des Marrons « . Le chroniqueur anglophone de l’histoire de la Jamaïque (le nom de l’île vient de Xaymaca, qui dans la langue des Arawak veut dire  » terre de printemps « ) n’ignore pas que le pays a été, depuis l’arrivée d’un homme nommé Colombo, le théâtre de vicissitudes tragiques et sanglantes, mais aussi de rebellions acharnées et d’une résistance séculaire contre la présence des colons.
Il concorde en cela avec Burning Spear, qui nous a déclaré :  » Le marronnage a été indispensable pour la délivrance de la servitude et de l’esclavage, pour recouvrer la liberté. Sans les Marrons, les Jamaïquains seraient encore en captivité. Dans  » Queen of the Mountain « , je chante l’histoire de Nany car elle était une femme guerrière ; par ses gestes, elle a montré toute la force et la détermination de notre mère Afrique. D’autre part, cette chanson est un hommage à toutes les femmes courageuses du monde « .
Si la formation de la communauté des insoumis de Sainte Catherine constitue le premier épisode d’une longue kyrielle de révoltes et de guerres, cette séquence de l’histoire est peut-être l’une des plus significatives car, se déroulant en 1680, elle montre comment Africains et Amérindiens s’unirent pour faire face à l’oppression et vivre ensemble sur les collines de l’île.
Un syncrétisme culturel dut alors se réaliser entre les premiers habitants des lieux et les enfants des Noirs venant d’Angola, que les Portugais avaient amené en Jamaïque, offrant ainsi aux Espagnols la main d’oeuvre nécessaire au travail dans les plantations.
Les Arawak avaient une vie culturelle assez riche, avec une multitude d’instruments de musique. Mis à part les vents, parmi lesquels une flûte et une coquille, les percussions occupaient une place de choix dans les activités sociales et religieuses. Les plus répandues étaient un grand tam-tam, dont le son profond couvrait d’énormes distances, et un tambourin appelé maguey utilisé par le cacique (chef) ou par les anciens du village.
L’importation successive d’esclaves originaires des territoires du Ghana actuel eut pour effet la diffusion d’une batterie de trois tambours issus de la tradition ashanti : l’atumpan (lead), l’apentemma (alto-drum) et le petia (basse). Ils sont très semblables aux trois tambours joués par les communautés exerçant le culte de Jah Rastafari et dont parle également Rita Marley.
Ainsi, dans les danses rituelles des Marrons, les percussions avaient un rôle central. C’étaient de grands tambours qui, joués pendant des centaines d’années dans les plantations, ont donné vie à un style de musique assez particulier, le burru. Ces racines africaines demeurent évidentes ; il a survécu jusqu’à aujourd’hui et, après le déclin du travail dans les plantations, s’est répandu dans les quartiers défavorisés de Kingston, la capitale de l’île.
D’ailleurs, le terme burru indique aussi la communauté des descendants des anciens laboureurs agricoles en captivité qui, tout en gagnant leur vie par de petits boulots précaires, continuent de produire leur musique. Il y a quelques dizaines d’années, ils entrèrent en contact avec les groupes de Rasta installés à Kingston. Les adeptes de Jah Rastafari – en manque de patrimoine musical spécifique – adoptèrent la musique burru en une démarche collective nourrie, une fois encore, d’une forte connotation de révolte contre la domination blanche.
C’est exactement ce genre de musique qui a servi de base au ska et au rock steady, les deux styles précurseurs du reggae.
Luigi Elongui

///Article N° : 378

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