La noble gloire posthume de Benjamin

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« Sans être poète, Benjamin pensait poétiquement. »

D’Hannah Arendt, je ne connaissais que les écrits sur le totalitarisme et son Eichman à Jérusalem ; j’ignorais ses textes de critique littéraire. Certes, j’avais parcouru son essai sur Kafka dans La Tradition cachée, mais il était noyé parmi d’autres contributions sur la condition juive. Je viens de lire dans la petite collection des Éditions Allia son essai sur Benjamin, paru auparavant dans Écrits politiques chez Gallimard. Et je n’hésite pas à l’avouer : c’est à côté de l’admirable essai de Scholem (1), le meilleur livre que j’ai jamais lu sur Benjamin. L’essai s’ouvre sur la gloire posthume de Benjamin, gloire qu’Hannah Arendt n’impute nullement à l’aveuglement du monde littéraire, puisqu’elle a été précédée par une reconnaissance unanime des pairs ; donc une gloire noble, moins commerciale. Puis elle enchaîne sur la malchance légendaire de Benjamin. Une malchance, indissociable d’une maladresse notoire. Pour Hannah Arendt, la vie de Benjamin peut être esquissée dans ses grandes lignes comme « un entassement successif de débris ».
Trois exemples illustrent son point de vue. Au cours de l’hiver 1939-1940, le danger de bombardement décida Benjamin à quitter Paris pour un endroit plus sûr : Meaux. Or, non seulement aucune bombe ne fut lâchée sur la capitale française, mais Meaux, où il se rendit, était en fait un centre militaire. Deuxième exemple, qui plaide pour son propos : les débuts malheureux de Benjamin. Après avoir essuyé plusieurs refus, Benjamin réussit à publier dans Les Neue Deutsche Beitrage de Hofmannsthal son célèbre essai sur Les Affinités électives de Goethe. Or, il se trouve que cette étude, animée d’une intention polémique (la formule est d’Hannah Arendt), s’attaquait au livre de Friedrich Gundolf, un membre influent du non moins influent cercle de Stefan George, qui de surcroît, en était le représentant auprès de l’université. On peut facilement imaginer le sort que réserva le cercle à Benjamin…
D’aucuns pourraient mettre en avant la légèreté de l’écrivain pour justifier cette guigne, mais Hannah Arendt balaie cet argument : elle savait son ami précautionneux. Ici, Hannah Arendt s’attarde sur les circonstances du suicide de Benjamin, le 26 septembre 1940, à la frontière franco-espagnole, qui fut « un singulier coup de malchance ». Du fait de l’accord d’armistice entre la France de Vichy et le Troisième Reich, ceux qui avaient fui l’Allemagne d’Hitler se trouvaient menacés d’être réexpédiés en Allemagne. Pour sauver cette catégorie de réfugiés, les États-Unis avaient fait distribuer une quantité de visas d’urgence par les consulats américains en France. Benjamin compta parmi les premiers bénéficiaires de ce visa à Marseille. Rapidement, il obtint le visa de transit espagnol, qui devait lui permettre de gagner Lisbonne, avant de se rendre aux États-Unis. Mais il lui manquait le visa de sortie. Il emprunta à pied, avec ses compagnons d’infortune, la route, qui par-delà la montagne, menait à Port-Bou. Lorsque le groupe atteignit la frontière espagnole, il s’avéra qu’elle était fermée ce jour-là et que les douaniers espagnols ne reconnaissaient pas les visas délivrés à Marseille. Restait une solution : rebrousser chemin le lendemain. Ce qui supposait pour Benjamin, qui était déjà malade du cœur, un effort supplémentaire. Il se suicida durant la nuit. Les douaniers espagnols, impressionnés par cet acte de désespoir, autorisèrent les compagnons de l’écrivain à gagner le Portugal. Et quelques semaines plus tard, l’embargo sur les visas fut levé. « Un jour plutôt, conclut Hannah Arendt, Benjamin serait passé sans difficulté ; un jour plus tard, on aurait su à Marseille qu’il n’était pas possible à ce moment de passer en Espagne. C’est seulement ce jour-là que la catastrophe était possible » (2)
Autant dire qu’on est en face d’une vie régie par le démon de la malchance (3). C’est aussi ce que pense Tilla Rudel. Dans son Walter Benjamin, L’ange assassiné (2006), elle énumère les nombreux quiproquos et malentendus qui ont jalonné la vie de l’écrivain allemand : « un visa de sortie qui manque sur un passeport, un état civil de décès inversé au nom de Benjamin Walter, une rencontre ratée avec l’amour, une langue étrangère au monde académique allemand d’alors, un balancement perpétuel entre Moïse et Marx. L’ange de la Kabbale a été négligent ou trop confiant peut-être avec cet homme qui vécut à peine un demi-siècle, entre 1892 et 1940, le temps de souffrir deux guerres, quelque part dans l’Europe des contradictions et des idéaux assassinés. ». Et cette fin tragique de Benjamin a, en dépit d’immenses qualités de son œuvre, contribué à sa gloire.
Tout lecteur familier de Benjamin sait combien, Adorno et Scholem, saisis par le remords pour n’avoir pas suffisamment aidé leur ami, ont déployé des trésors d’énergie pour faire connaître son œuvre. Le dire, ce n’est nullement sous-estimer sa valeur inestimable. Il se trouve que Benjamin fait partie de ces écrivains (Celan, Tsvetaieva, Kleist, Mandelstam) dont la fin tragique ajoute un supplément légitime à leur aura naturelle. D’où peut-être ce déferlement de disciples et opportunistes que George Steiner appelle les stakhanovistes des études benjaminiennes. Mais tel n’est pas l’avis d’Hannah Arendt. Pour elle, l’originalité de Benjamin, et par conséquent son rayonnement, s’explique par le fait que « sans être poète, il pensait poétiquement. »
Comment un homme, dont l’ambition littéraire consistait à devenir le meilleur critique littéraire de sa génération a-t-il pu influencer tout à tour les philosophes, les écrivains, les artistes, les critiques et critique d’art, les linguistes et traducteurs ? Voici la réponse d’Hannah Arendt : « son érudition était grande, mais il n’était pas un spécialiste ; son travail portait sur des textes et leur interprétation, mais il n’était pas philosophe ; il était très attiré non par la religion mais par la théologie et le modèle théologique d’interprétation pour lequel le texte lui-même est sacré, mais il n’était pas théologien et ne s’intéressait pas particulièrement à la Bible ; il était écrivain-né, mais sa plus grande ambition était de produire une œuvre consistant entièrement en citations ; il fut le premier allemand à traduire Proust (en collaboration avec Frantz Hessel) et Saint-John Perse, et auparavant il avait traduit les Tableaux parisiens de Baudelaire, mais il n’était pas un traducteur ; il recensa des livres et écrivit nombre d’essais, mais il n’était pas un critique littéraire ; il écrivit un livre sur le baroque allemand et laissa une énorme étude inachevée sur le XIXe siècle français, mais il n’était pas un historien, de la littérature ou d’autre chose ; j’essaierai de montrer que sans être poète ni philosophe, il pensait poétiquement. »

1. Gershom Scholem, Walter Benjamin, Histoire d’une amitié, traduit de l’allemand par Paul Kessler, notes de Roger Errera, Calman- Levy, 1981
2. Hannah Arendt, Walter Benjamin 1892 – 1940, traduit de l’anglais par Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy, Paris Allia, 2007, p. 43-45
3. Bien entendu, je ne m’attarde ici que sur deux aspects de ce texte riche qui résiste fatalement à un vulgaire résumé.
///Article N° : 10336

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Walter Benjamin 1892 -1949 © Editions Allia




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