La parole des maîtres de capoeira

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Ces entretiens ont été réalisés fin 98 et début 99, entre les Etats de Rio de Janeiro et Bahia. Sans avoir la prétention de représenter une référence dans le vaste monde de la Capoeira, ce travail offre une vision certes réduite mais assez panoramique de cet univers.

L’Histoire de la capoeira en résumé
Les origines de la capoeira sont obscures Les documents d’époque à son sujet ainsi que ceux sur l’esclavage ont été brûlés en 1890. Rares sont ceux à avoir échappé à l’incinération. Les recherches montrent que la capoeira fut créée et développée au Brésil par les esclaves venus d’Afrique au XVIème siècle. Ils l’utilisaient au cours de fugues. Les recherches montrent que la capoeira à cette époque n’existait pas en Afrique. Elle est probablement née de danses africaines qui prirent un caractère offensif au cours des fugues d’esclaves. Le nom vient de la pratique de cette lutte dans le maquis, la lande (« capoeira » en portugais) où se cachaient les esclaves et où ils fondaient des villages renforcés (« quilombos »). La capoeira (ainsi que les autres manifestations de la culture noire) exerçait une grande influence sur les esclaves, au point d’être interdite et passable de sanctions pénales pour ceux qui la pratiquaient.
Il n’y a jamais eu d’organisation à ce qui était un mouvement de résistance physique et culturel. C’est au cours de notre siècle, dans les années 30, que ce mouvement devint une lutte qui commença à être enseignée de manière plus organisée et codifiée grâce à celui qui, jusqu’à nos jours, reste la référence en la matière : maître Bimba ou Manoel de Reis Machado, qui modernisa cette lutte, lui donna une méthode d’enseignement et l’enrichit d’une pensée qui, jusque-là, était demeurée clandestine à cause de son caractère de résistance. Il fonda sa première école en 1932 à Salvador, au Pelourinho, quartier populaire de la ville. Il y inclut des élèves d’un niveau social élevé. La capoeira évolua jusqu’à devenir en 1973 la lutte officielle brésilienne à travers la confédération brésilienne de pugilisrne homologuée par le conseil national du sport. Cependant, elle a pendant de longues années souffert d’une mauvaise réputation, perçue comme une activité de mauvais garçons, de pauvres et de Noirs, j’usquaux années 1995 où elle devient un phénomène de mode et où il devient urgent d’être « capoeiriste » pour être dans le vent.
Précisons qu’il existe au-delà de tous les styles possibles deux manières de lutter (ou jouer, comme on dit en portugais), qui sont la Capoeira Angola, plus proche des racines et de ce qu’elle était à ses origines, dont une des grandes figures est maître Pastinha, et la Capoeira Regional, plus lutée et codifiée par maître Bimba.
Ces résumés d’entretiens présentent des enseignants et des maîtres dont les âges diffèrent, ainsi que les styles, les régions, les méthodes et les idées. Ils ont cependant en commun cet amour pour la capoeira à qui ils ont voué leur existences. Chacun d’eux mérite pour cela un immense respect.
Maître Itapoa – Grupo Capoeira Brasil, Salvador, le 7 janvier 1999
Maître Itapoa est dentiste et professeur à l’université d’odontologie de Salvador. Cet homme d’une cinquantaine d’années possède la plus importante bibliothèque de capoeira du monde. Il est de ceux qui ont eu le privilège de faire partie des élèves de maître Bimba.
Quelle est l’origine de la capoeira ?
C’est un sujet encore mal cerné : l’Afrique ou le Brésil ? La théorie à laquelle j’adhère est que la capoeira vint avec les esclaves mais fut créée au Brésil. En effet, il n’y a pas de langue africaine dans la capoeira, à la différence du Candomble, et les thèmes musicaux sont des thèmes régionaux. Il n’existe pas de jeu de berimbau en Afrique qui soient semblables à ceux de la capoeira. De plus, lorsque le maître Pastinha s’est rendu avec sa délégation en Afrique dans les années 60, il été constaté la grande surprise des Africains qui découvraient la capoeira. Il existe plusieurs luttes africaines, mais si l’on compare les positions, celles de la capoeira sont très spéciales.
Quelles sont les caractéristiques de la caporeira de Bahia ?
La capoeira a toujours été une lutte qui a survécu à la répression grâce à la musique. L’Etat
de Bahia est une concentration de toutes les Afriques qui sont venues avec les esclaves. Les esclaves étaient mélangés intentionnellement et maintenus dans les « senzalas », sorte de constructions spécialement faites par et pour eux. La culture afro-brésilienne est le résultat de ce mélange qui naquit au Brésil : la capoeira, les rythmes musicaux de l’afoxé, la nourriture de Bahia, etc. Il existe même des folklores brésiliens qui furent ramenés en Afrique par des esclaves qui y retournèrent, comme le « Rancho da burrinha » qui vient du Nordeste du Brésil. A Rio de Janeiro, la capoeira a été interdite pendant de nombreuses années à cause des défis entre groupes. Dans l’Etat de Bahia, elle a résisté avec ténacité.
Quelle était l’importance des maîtres légendaires ?
Pastinha et Bimba figurent dans l’histoire de la capoeira de Bahia et du Brésil. Ils apprenaient dans la rue en regardant et en imitant. Il n’y avait à l’époque ni académie, ni méthode. Maître Bimba était docker et travaillait dans le port de Salvador où il apprit à lutter. Il commença à l’âge de douze ans et enseigna en 1932. Ce fut en 1942 qu-il se détacha de la capoeira angola. Bimba fut le premier à être appelé maître dans l’Etat de Bahia. Il était une véritable force de la nature et défiait ceux qui le désiraient. Il fonda sa propre académie et aimait répéter que le véritable avantage de la capoeira est la surprise. Il disparut en 1942 dans une grande pauvreté en restant pourtant une des grandes références de la capoeira.
Quel avenir voyez-vous pour la capoeira ?
Je vois l’avenir avec un peu d’inquiétude. La lutte qui ne serait qu’un sport perdrait son identité. La capoeira n’a pas été faite pour des championnats, mais pour être pratiquée contre celui qui ne la connaît pas. La capoeira est une thérapie, un art, une expression de résistance contre les systèmes autoritaires. Je suis confiant quant au développement de la capoeira à l’étranger et accepte l’idée de maîtres étrangers à partir du moment où ils ont la personnalité et la compétence requises. La capoeira est quelque chose d’intérieur. Ecouter un berimbau, c’est déjà commencer à jouer !
Maître NENEU – Grupo FILHOS DE BINMA, Salvador, le 9 janvier 1999
Maître Neneu a 38 ans. C’est le fils de maître Bimba. Il a onze frères et soeurs et tous ne sont pas joueurs de capoeira. Il a commencé à jouer à l’âge de six ans et enseigné a quinze ans. Il fonde son académie à Salvador en 1986.
Quel souvenir avez-vous de votre père ?
C’est un motif d’orgueil que d’être le fils de Bimba, malgré le poids de cet héritage. Mon père rêvait d’une université de capoeira, il voyageait dans tout le pays, il avait des élèves de haut niveau social qu’il choisissait pour valoriser la capoeira. Il mélangeait la capoeira avec les tambours africains (batuques) ainsi que des mouvements déséquilibrants. Il voyait la capoeira comme un défi à la société, et cherchait à prouver à celle-ci la valeur et la richesse de la culture noire. Il mettait la capoeira sur un piédestal. C’était avant tout une lutte culturelle, contre l’esprit colonial de l’époque. La capoeira était interdite jusqu’en 1937. Pour pratiquer, il fallait une permission, comme pour le Candomblé. Mon père réussit à lui donner un tel renom qu’elle devint sport national. Bimba n’inventa pas de nouvelle capoeira mais fonda seulement une méthode d’enseignement. Il créa le « batizado », initiation de l’élève après quelques cours ainsi que son premier jeu au pied du berimbau. C’était un jeu amical entre le professeur et l’élève où celui-ci recevait son surnom pour ne pas être identifié.
Mon père est mort à Goiânia en 1974, insatisfait du manque de reconnaissance par rapport à son travail et à la capoeira. Il est décédé dans la pauvreté comme maître Pastinha et tant d’autres. Depuis cette date, beaucoup ont récupéré le nom de Bimba ainsi que sa méthode sans suivre ses enseignements et ses principes. La capoeira allait bien plus loin qu’une simple pratique physique pour mon père : elle aidait à la formation de l’être humain en l’éduquant, elle lui donnait les moyens de se réaliser, pouvant l’influencer vers le côté positif ou négatif de la société. Certains capoeiristes ont fondé des écoles, d’autres ont sombré dans la criminalité.
Quels sont les principes de la capoeira ?
Pratiquer toujours la « ginga », respecter les partenaires vaincus, respecter l’intégrité physique et morale, respecter le rythme du berimbau.
Maître PAULMO SABIA – Grupo CAPOEIRA BRASIL, Niteroi R.J., le 29 décembre 1998
Maître Paulinho Sabla a commencé la capoeira à l’âge de dix ans dans les rues de Niteroi en 1969. C’est un homme posé, calme et svelte. Il pratique une capoeira silencieuse et aérienne, toute en finesse et légèreté. En 1972, il intégra le groupe Rio Antigo. A l’époque, la capoeira était une pratique discriminée réservée aux marginaux et aux pauvres. On l’appelait la « capoeira de banlieue ». Certains avaient eu des contacts avec maître Bimba. Ils mimaient ce qu’ils avaient vu sans être d’aucun style.
Aujourd’hui, maître Sabia est maître du groupe Capoeira Brasil qu’il fonda avec maître Paulao do Ceara et maître Boneco le 14 janvier 1989. C’est en travaillant ensemble qu’ils créèrent une nouvelle méthode d’enseignement en développant la créativité et le saut dans le jeu. Ce fut maître Paulao do Ceara qui en eut l’idée en voyant les jeunes enfants, vendeurs ambulants des rues.
Maître Sabia réalise depuis 18 ans sans aide financière un projet très personnel : aider et former les enfants très défavorisés. Le travail consiste à répertorier les enfants, les doucher avant et après le cours, leur donner un goûter et, une fois par mois, leur couper les cheveux. Il élabore maintenant un nouveau projet basé sur le premier, mais avec l’aide de la collectivité, qui inclut des cours de portugais et d’alphabétisation ainsi que l’intervention de psychologues et d’assistants sociaux pour une meilleure continuité après les cours. Au niveau des résultats, certains se retrouvent même en Europe ou aux Etats-Unis pour enseigner à leur tour, mais d’autres sombrent dans la délinquance et la criminalité.
Maître Sabla accepte de voir apparaître des maîtres d’autres pays. Il n’a pas d’a priori et cite même les noms de « compagnons de travail » qui forment à l’étranger des élèves et des professeurs.
Au sujet de la présence féminine dans la capoeira, il prcise qu’elle est assez récente : une trentaine d’années contre quatre siècles pour les hommes. A l’époque de maître Bimba, la seule femme était « Maria Homem » (Marie la garçonne) qui pratiqua jusqu’aux années cinquante. Aujourd’hui, avec la mode du sport, il y a autant de femmes que d’hommes.
Au sujet de l’histoire de la capoeira, maître Sabla ne confirme aucune théorie. Il cite le plus ancien document sur la capoeira qui date de 1738 et qui traite de la construction d’une prison pour les prostituées, les voleurs et les joueurs de capoeira. La preuve était faite que les capoeiristes étaient une classe à part, différents des voleurs et des autres criminels. Ils travaillaient pour la sécurité des rencontres politiques ou bien comme des sortes de gardes du corps.
Maître Sabia voit l’avenir avec confiance. Il est favorable à la compétition appelée « festival de capoeira » qui comporte aussi le chant et les compositions, le jeu des instruments et leur fabrication. Il se déclare pour le maintien d’une certaine tradition qui doit évoluer sans modifier l’essence de la capoeira.
Son académie est à son image : située dans un quartier calme de Niteroi, en face de Rio de Janeiro, c’est un endroit tranquille et convivial ouvert à tous. Il l’a construite au long des années et nous la montre avec fierté.
Maître JOAO PEQUENO – FORTE SANTO ANTONIO, Salvador, le 8 janvier 1999
Maître Joao Pequeno est un jeune homme de 81 ans. Discret et souriant, il passe inaperçu. Nous le reconnaissons grâce aux photos et aux portraits sur les murs. Il a le dos courbé et les cheveux blancs. Il tape dans les mains et chante. Il y a dans son regard quelque chose qui rappelle l’enfance, et paraît encore surpris par le spectacle de la capoeira qu’il régit depuis plus de cinquante ans. Son père était le cousin de Besouro, capoeiriste de renom, qui s’envolait et disparaissait. Enfant, Joao Pequeno voulait apprendre ses secrets et il commença à regarder les « rodas » dans la rue. Il apprit avec un certain Juvenço dans une ferme qu’il quitta à l’âge de vingt-trois ans pour être apprenti maçon à Salvador. Il continua avec Caindo, un collègue de travail, puis avec Barbosa, un porteur, qui l’amena voir les « rodas » de Cobrinha Verde. « Tu regardes puis peu à peu, tu rentres dans la roda. »
Ce fut à cette époque que maître Pastinha commença à organiser les « rodas » et ainsi, Joao Pequeno s’occupa plus tard du groupe de Pastinha jusqu’à aujourd’hui.
Il nous explique que la capoeira vient d’Afrique, d’une danse appelée « mingolo », sorte de championnat qui donnait le titre de guerrier à celui qui gagnait. Il était convoité par toutes les filles et avait un grand prestige, remarque-t-il les yeux brillants. Le maître précise que la capoeira est un simple jeu, un amusement.
L’entretien fut rapide. En effet, le maître – un des plus connus et des plus anciens dans le monde de la capoeira – devait prendre son bus. Accompagné par sa petite fille, pratiquante elle aussi, il vont rejoindre sa maison, une bicoque mal terminée dans la banlieue de Salvador où il vit dans des conditions matérielles très pauvres avec sa famille, depuis toujours. La conditions sociale de personnages tels que maître Bimba, Pastinha ou Joao Pequeno n’est pas encore assurée, de nos jours, au Brésil…

///Article N° : 1677

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