La photographie de Martina Bacigalupo comme parcours de recherche existentielle

Entretien de Marian Nur Goni avec Martina Bacigalupo
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Conversation avec Martina Bacigalupo, photographe italienne membre de l’agence Vu, établie depuis quelques années au Burundi. Au cours de cet entretien l’auteur revient notamment sur son travail autour de deux femmes, Francine et Filda, et sur sa conception de la photographie comme moyen de poser des questions à la fois sociétales et de recherche intérieure.

Vos travaux photographiques prennent principalement pour source le Burundi. Vous y êtes également installée depuis presque quatre ans. Comment avez-vous choisi ce pays ?
Après avoir suivi un cursus en photographie au London College of Printing, j’ai postulé comme volontaire aux Nations Unies. En 2007, j’ai été appelée, en tant que photographe, au Bureau intégré des Nations Unies au Burundi, la mission de maintien de la paix.
J’ai travaillé pour ce programme pendant un an. J’ai décidé ensuite de quitter ce poste car il s’agissait d’une mission politique, la marge de manœuvre pour mon propre travail était ainsi assez réduite.
Par la suite, j’ai commencé à travailler en free-lance et notamment pour des ONG implantées au niveau local.
Avez-vous la possibilité de leur proposer des sujets personnels ou s’agit-il le plus souvent d’un travail de commande ?
Cela dépend des cas. Désormais, les ONG travaillant au Burundi et dans la sous-région (Care, Amnesty International, Human Rights Watch, Handicap International, Médecins Sans Frontières) commencent à me connaître et savent que je suis intéressée par les questions des droits de la femme. Elles me contactent dès lors qu’elles ont besoin, pour leurs campagnes, de travaux photographiques ayant trait à ces questions.
Il arrive cependant que des commandes engendrent des travaux plus personnels. En 2010, l’organisation américaine Human Rights Watch, qui travaille pour les droits de l’homme, m’avait contacté dans le cadre d’un rapport sur la situation des femmes avec handicap, dans le nord de l’Ouganda. Sur place, au cours de ma mission de recherche, je fus particulièrement frappée par l’une d’entre elles, Filda Adoch. Lorsque l’agence Vu, dont je suis membre, m’a suggéré de participer au Prix Canon de la femme photojournaliste (1), qui est une bourse destinée à développer un projet personnel, mon idée a été de retourner en Ouganda et de travailler avec Filda.
Ce travail a enfin reçu le prix Canon AFJ en 2010 et il sera présenté cette année au festival « Visa pour l’image » de Perpignan (2).
Votre travail tourne autour de conditions de vie qui sont loin d’être faciles… Dès lors, comment arrivez-vous à trouver la bonne distance avec le sujet et les personnes que vous photographiez ?
Cela implique la question suivante : qu’est-ce qui me tient vraiment à cœur de raconter à travers la photographie ?
Je pense que les photographies peuvent être lues à plusieurs niveaux : prenons par exemple mon travail Umumalayika (3) axé sur Francine. Il s’agit d’une femme burundaise qui a perdu ses deux bras suite à un sévice de son ancien compagnon. L’on peut, certes, à un premier niveau de lecture, penser à la question des droits de la personne. À un deuxième stade, l’on s’aperçoit toutefois que ce travail raconte d’abord la relation établie entre une mère et sa fille, la proximité qui existe entre ces deux personnes. A partir de là, « ce qui manque » (le bras) devient un plein (des ailes ?) et tout redevient pour ainsi dire naturel.
Lorsque le regard n’est pas voyeur, la personne photographiée le sent et les choses se mettent en place de façon différente, presque naturelle.
Je me souviens qu’au début j’étais gênée devant Francine et puis, j’ai vu la façon dont sa fille, Bella, la regardait. Elle a toujours connu sa mère ainsi, du coup, cette situation lui est familière. En prenant pour base cette approche, nous pouvons aussi en avoir une vision positive. Je ne viens pas là pour raconter une histoire avec un regard misérabiliste, pour juger, pour juger du degré de civilité de son compagnon et de son peuple tout entier… Je regarde la dignité de cette femme qui me frappe avec force. Je vois sa beauté, sa sensualité.
J’ai tenté de m’approcher d’une réalité et je pense que j’ai beaucoup appris auprès d’elles.
Dans le cas du travail autour de Filda, il y a bien sûr un aspect de dénonciation de la violence terrible infligée aux populations à la fois par l’armée et par les rebelles, mais c’est avant tout l’histoire d’une femme, de son quotidien, de sa vie avec ses enfants, de son travail.
Ainsi, pour répondre à votre question, je pense que la bonne distance vient en se donnant le temps : les personnes comprennent alors que l’on n’est pas sur place pour « voler » quelque chose et, à partir de là, une intimité peut se créer.
J’ai passé pas mal de temps avec Filda, je l’accompagnais dans les champs pendant qu’elle travaillait. J’avais honte car j’étais toute trempée de sueur, alors que je ne faisais rien, je la suivais simplement…
Les prises de vue intervenaient avant, pendant, après cela… Elles pouvaient aussi ne pas être faites du tout.
En fait, la photographie est un prétexte pour être là, sans cela, je n’aurais pas pu être auprès de ces femmes. Ce qui m’intéresse véritablement est le partage d’une expérience : la photographie raconte alors cela.
On m’a demandé de travailler autour de la question de la mortalité périnatale en République démocratique du Congo. Le projet venait du siège de Médecins sans frontières en Belgique mais, en même temps, l’équipe de travail sur place était méfiante à cet égard.
Je me sentais proche de cette problématique et, finalement, cela a été ressenti par l’équipe qui apportait les soins et par les patientes. Je crois que cette proximité engendre une certaine légitimité à être sur place ou non. Personnellement, compte tenu du contexte (des mères viennent de perdre leur enfant, souffrent de fistules vésico-vaginales qui bouleverseront leur existence, ou encore sont en train de mourir…), je ne peux pas arriver sur les lieux et repartir, aussitôt la mission finie.
Vous est-il déjà arrivé de ne pas vous sentir à l’aise avec une commande ?
Oui, en 2009 j’avais reçu une commande pour la sensibilisation de l’opinion publique sur la problématique des armes légères au Congo RDC.
Nous étions deux photographes. Je suis rentrée dans l’hôpital de Médecins Sans Frontières et j’en suis sortie immédiatement. Non pas que je fusse impressionnée par ce que je venais de voir… si la demande de photographies venait de la part des enfants blessés, j’en aurais fait cent. Mes commanditaires ont compris, et cette fois-là, j’ai pu renoncer à ce reportage car il y avait là un autre collègue. Sinon, lorsque je me sens « coincée », je cherche toujours une autre approche pour aborder le sujet.
Est-ce que ces différents travaux ont été vus sur place ? Quelles ont été les réactions des « protagonistes » de vos photographies ?
Oui, une exposition de la série Umumalayika a été présentée à l’Institut français de Bujumbura. Francine était présente et a prononcé un discours. À travers ce travail, nous avons réussi à mobiliser des fonds qui ont permis l’achat de prothèses : c’est un pas, même si le fait de les « avoir » ne signifie pas « se les être appropriées ».
Concernant la série Je m’appelle Filda Adoch, j’ai montré quelques-unes des images au Nord : les mots qui revenaient le plus souvent à leur sujet étaient « dignité », « courage »… J’ai fait la même chose avec la principale intéressée : Filda. Ses réactions étaient plutôt du style : « Regarde comme je suis mal peignée, on dirait une rebelle… ». Alors qu’elle a vécu au milieu d’eux, en essayant de s’enfuir la nuit…
Ses commentaires seront mis en légende au festival « Visa pour l’image ».
Il est à noter que le mot « courage » n’existe pas dans son propre vocabulaire, ce qu’elle voit sur les photographies, c’est juste normal. Pour moi, c’est un travail autour de la vie d’une femme, où l’on ne voit pas de signes de violence, malgré le fait qu’elle est bien présente.
Parlez-nous de la collaboration avec l’artiste mozambicain Magule Wango autour du travail Umumalayika.
À partir du regard de l’enfant de Bella, nous avons développé un imaginaire commun, où l’infirmité devient possibilité. D’où l’idée d’ange suggérée dans les images : les bras manquants devenant possibilité de vol…
N’allez pas vous sentir un peu à l’étroit dans un festival comme « Visa pour l’image », plutôt consacré au photojournalisme ?
Je ne me sens pas à l’aise quand on essaie de mettre dans des « cadres », de définir. Je crois que la photographie est un chemin, et tous nos travaux et rencontres sont des chapitres d’un parcours qui est en évolution.
La photographie devient ainsi une réflexion sur le monde dans lequel on vit et d’où on vient. Je m’explique : notre éducation nous a toujours inculqué l’idée que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles ; c’est en Occident qu’il faut vivre pour être heureux car c’est là qu’il y a de bonnes possibilités pour « arriver » ; où l’on peut vivre jusqu’à cent ans ; où on trouvera le bonheur. Je me demande si toute cette science et connaissance nous a réellement rendus plus proches du bonheur…
Auprès de Filda, lorsqu’elle est à côté du feu et en compagnie de ses petits-neveux, j’ai cru voir un réel bonheur. Cela se passe sans richesse, sans « développement » et sans technologie. C’est un bonheur simple mais qui contient tout… Chez nous, le bonheur est une fuite en avant, c’est une promesse qui se trouve le plus souvent au-delà de quelque chose de présent.
Je viens de terminer la lecture du fabuleux ouvrage de Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, je voudrais en citer quelques passages :
« La civilisation est une architecture de réponses. Sa perfection, comme celle de toute demeure, se mesure au confort que l’homme y éprouve, à l’appoint de liberté qu’elle lui procure.
Mais précisément, les Diallobés ne sont pas libres et voudrais-tu mantenir cela ? Non. Ce n’est pas ce que je veux. Mais l’esclavage de l’homme parmi une forêt de solution vaut-il mieux ? » (…) « Est-il de civilisation hors l’équilibre de l’homme et sa disponibilité ? L’homme civilisé n’est-ce pas l’homme disponible ? Disponible pour aimer son semblable… » (4)
Pour moi, c’est exactement ainsi : nous sommes devant à une forêt de solutions ! Le feu des Acholis vaut-il mieux que Descartes, et inversement ?
Sans vouloir idéaliser le monde rural, j’ai été impressionnée par la capacité de contentement des gens qui y habitent, au moyen de choses et situations qui sont souvent chez nous improbables. Cela me porte à croire qu’il faudrait davantage puiser dans l’expérience d’autres peuples, qui ont des traditions tout aussi anciennes que les nôtres, pour voir s’il ne serait pas possible de mettre ensemble les éléments les plus positifs…
Je pense en outre que les arguments cités ci-dessus, tirés de L’Aventure ambiguë, ne concernent pas uniquement la question des rapports entre Occident et Afrique, cela concerne l’être humain tout court.
L’intolérance et le repli sur soi que l’on constate de nos jours ne vont certainement pas dans le sens d’un développement (au sens figuré) de notre terre.
S’il existe d’autres chemins, d’autres possibilités de bonheur, et qui ont déjà été parcourus, pourquoi continuer de suivre les pas qui nous ont porté à l’impasse devant laquelle nous nous trouvons actuellement ?
Pour conclure, je voudrais citer Claude Lévi-Strauss, source inépuisable de réflexion :
« La manière dont nous vivons, les valeurs auxquelles nous croyons, ne sont pas les seules possibles ; d’autres genres de vies, d’autres systèmes de valeurs ont permis, permettent encore à des communautés humaines de trouver le bonheur. (…) Un de bénéfices de l’anthropologie – peut-être, en fin de compte, son bénéfice essentiel – est de nous inspirer, à nous membres des civilisations riches et puissantes, une certaine humilité, de nous enseigner une sagesse » (5)
Voici dit en une seule phrase ce que j’ai essayé de dire tout au long de notre entretien !
Ainsi, pour paraphraser Lévi-Strauss, je dirais que s’il y a une valeur de la photographie, c’est de nous enseigner un peu plus d’humilité et de sagesse. Son intérêt réside à mon sens dans sa faculté de poser des questions. Quant à moi, je m’en sers comme l’un des moyens possibles de recherche intérieure.

Pour aller plus loin, visitez le site de Martina Bacigalupo : [ici]

1. Ce prix est décerné par l’Association des Femmes journalistes et Canon France, en partenariat avec le festival « Visa pour l’image » et le Figaro magazine.
2. Je m’appelle Filda Adoch sera présenté à « Visa pour l’image » du 27 août au 11 septembre 2011. Voir le site du festival : [ici]
3. La série complète est visible à l’adresse suivante : [ici]
4. Cheickh Hamidou Kane, L’Aventure Ambigüe, première édition Julliard 1961.
5. Claude Lévi-Strauss, L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Paris, éd. du Seuil.
Traduit de l’italien par Marian Nu Goni
Paris, le 28 juin 2011///Article N° : 10302

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Les images de l'article
série Je m'appelle Filda Adoch © Martina Bacigalupo / VU
série Umumalayika © Martina Bacigalupo / VU
série Umumalayika © Martina Bacigalupo / VU
série Je m'appelle Filda Adoch © Martina Bacigalupo / VU
série Umumalayika © Martina Bacigalupo / VU
série Umumalayika © Martina Bacigalupo / VU




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