La presse ou l’anti-modèle économique ?

Entretien d'Ariane Poissonnier avec Ibrahim Sy Savané

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Désigné, à la faveur de la transition politique en Côte d’Ivoire, ministre de la Communication dans le gouvernement constitué en avril 2007 par Guillaume Soro, Ibrahim Sy Savané est un professionnel reconnu au sein de la presse ivoirienne. Très actif dans la réflexion menée ces dernières années sur l’amélioration du cadre légal du secteur, il s’est aussi acquis une réputation comme spécialiste des questions économiques des médias.

Dans la plupart des pays d’Afrique francophone, la presse est régulièrement indexée pour son manque de professionnalisme. Est-ce un constat que vous partagez ?
C’est un fait, la presse est en apprentissage sur le chemin du professionnalisme. Mais cela n’est pas si étonnant. Dans la plupart des pays francophones, la liberté d’édition de presse n’a été octroyée que très récemment. Bien sûr, ce n’est pas une excuse pour persister dans des attitudes qui, à la longue, effritent le crédit de la profession…
Comment l’expliquez-vous ?
Comme je l’ai dit, il s’agit du début d’un processus. D’autres explications peuvent être avancées. D’abord, le manque de tradition, d’expériences en matière de presse. Ensuite, le fonctionnement imparfait des institutions démocratiques en général. Enfin, le modèle économique informel qui finit par influencer – pour ne pas dire plus – les contenus éditoriaux.
La faiblesse économique des entreprises de presse serait donc en grande partie responsable de ce manque de professionnalisme ?
Oui, la faiblesse économique des entreprises de presse est à la fois une cause et une conséquence. Lorsque l’on ignore les contraintes économiques, les notions d’équilibre, en comptant sur des interventions de « mains invisibles » pour assurer sa survie, il est clair que cela ne peut que compromettre la qualité éditoriale. C’est ainsi que l’on devient ou que l’on demeure un journal partisan. Les exemples sont légion.
« Je ne veux pas que le journaliste (ivoirien) soit un jeune mendiant au début et un vieux clochard à la fin de sa carrière », avez-vous récemment déclaré. La faiblesse des revenus des professionnels est souvent avancée comme explication de la collusion des médias privés avec le milieu politique…
Certains journalistes en Côte d’Ivoire gagnent parfois moins de 60.000 francs CFA par mois, soit moins de 100 euros. Cela ne justifie évidemment pas la corruption. Mais la misère crée beaucoup de complexes, elle diminue l’estime de soi. Bien des journalistes vivent dans cette incroyable schizophrénie qui les amène à batifoler dans les palais nationaux, à fréquenter les lieux de pouvoirs, avant de regagner leurs domiciles parfois situés à l’extrême périphérie, dans des quartiers aussi précaires que leur situation professionnelle. Dire qu’il suffirait d’augmenter les salaires pour faire reculer les collusions, comme vous dites, serait un raccourci. Cependant, je suis persuadé que l’autonomie financière, même relative, du journaliste est de nature à favoriser son indépendance et par conséquent, la qualité éditoriale. Mais, je sais aussi que cela n’est pas si automatique ….
La viabilité économique des entreprises de presse est-elle une chimère ?
Si l’on entend par viabilité économique la possibilité de produire à un coût raisonnable des journaux qui tiennent compte de l’attente des lecteurs et des annonceurs, cela n’est pas une chimère. D’ailleurs, certains journaux parviennent à l’équilibre et même réalisent quelque bénéfice. Toutefois, les marchés (lectorat et publicité) n’étant pas extensibles à l’infini, il n’y a pas de place pour plus de cinq quotidiens économiquement viables dans la plupart des pays.
Existe-t-il un réel lectorat ? Les journaux sont-ils allés à la rencontre de ce lectorat ?
Il existe un véritable lectorat. Mais, l’« achetorat » est plus volatile. La saturation de la vente à la criée, la stagnation des pouvoirs d’achat induisent plusieurs phénomènes : location de journaux, zapping entre unes exposées comme des dazibaos (ce qu’on appelle la titrologie)… Le « titrologue » est parfois un lecteur désargenté. J’ai tendance à penser que les journaux n’ont pas encore trouvé leurs lecteurs. Cela est du au fait que la politique écrase, étouffe toute vie sociale. Comment participer au débat démocratique tout en donnant plus de place à la vitalité sociétale ? C’est un grand défi pour les journaux. C’est aussi, j’en suis persuadé, la clé de leur pérennisation.
Comment voyez-vous la répartition lectorat/annonceurs publicitaires dans le budget de la presse écrite aujourd’hui ? Y-t-il des perspectives d’évolution de ce double marché ?
Vous avez des journaux qui continuent de paraître « miraculeusement » depuis de nombreuses années sans insertions publicitaires significatives. Dans bien des pays, l’affichage, l’outdoor a le vent en poupe. Ce phénomène montre bien les difficultés de la presse écrite à devenir un vrai acteur du marché de la publicité. C’est vrai, la bulle de la téléphonie mobile semble solide et a donné un peu d’oxygène à la presse écrite. Mais à y regarder de près, on relève que les pages des journaux (la dernière page est très prisée) sont utilisées exactement comme des panneaux d’affichage. Il n’y a pas beaucoup de créations spécifiques des annonceurs pour la presse écrite. Là, également, il faut espérer une évolution.
La presse des pays anglophones ne connaît visiblement pas les mêmes difficultés que la presse des pays francophones…
Vous savez, même à l’intérieur de l’Afrique francophone, la situation varie d’un pays à l’autre. Beaucoup de pays ont des réalités différentes de celles de la Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire dispose d’une presse « riche » en apparence lorsqu’on considère certains critères. Alors en Afrique anglophone, on ne peut non plus généraliser. Ce que je retiens en tout cas, c’est que très tôt en Afrique australe les professionnels ont compris qu’ils ne devraient pas avoir d’illusions excessives sur les pouvoirs publics quant à leur volonté d’aider la presse. Je relève également la pugnacité des journaux ougandais, et enfin l’expérience qui me semble la plus intéressante est celle du groupe The Nation au Kénya. Malgré les problèmes actuels, je suis persuadé que la presse écrite a un bel avenir en Afrique. Certes, il y a de nombreux ajustements à faire. Mais, l’on n’arrive jamais au but tant que l’on ne s’est pas mis en route.
Comment analysez-vous le rôle joué par les journalistes dans la crise que traverse votre pays ?
Si l’on prétendait que la presse n’a joué aucun rôle dans cette crise, cela reviendrait à minorer singulièrement son importance et son impact sur les populations. A l’inverse, même si la presse a le dos large, l’on ne peut soutenir sérieusement qu’elle soit à l’origine de cette situation paroxystique. Vous savez, lorsqu’on accuse la presse dans son ensemble, je trouve cela injuste. Les observateurs, et demain les historiens, devraient éviter les indexations collectives. Tout de même, l’encre n’a pas encore séché et l’on sait qui a écrit ou dit quoi ! Les extrémistes et autres propagateurs de haine sont connus. Certains ont réussit leur reconversion. Tout comme des éléments de la classe politique qui sont à la base du désastre, mais se dédouanent eux aussi sur la presse pour mieux réussir leur reconversion idéologique. Que chacun agisse pour prévenir et endiguer les dérives qui ont poussé le pays vers l’abîme !
Quel rôle peut jouer la presse dans la sortie de crise qui se dessine aujourd’hui ?
Si, même en faisant fi des intérêts commerciaux à court terme qu’offre le sensationnalisme, les journaux parviennent à substituer le paradigme de la paix à celui de la guerre, ils pourront en effet contribuer à expliquer les enjeux de la sortie de crise. En fait, on assiste en Côte d’Ivoire à une grande révolution. Dans la sphère politique, depuis les accords de Ouagadougou, beaucoup de journalistes, en Côte d’Ivoire mais également en France, sont déboussolés. La vieille grille de lecture binaire et manichéenne est rouillée. Cela fait baisser la qualité globale de l’analyse sur la Côte d’Ivoire.
Quel peut être le rôle du professionnel que vous êtes, aujourd’hui ministre de tutelle de vos anciens confrères, pour renforcer le secteur ?
Renforcer la base économique des entreprises de presse est une priorité : le projet du Fonds de Soutien à la presse est très avancé. La Carte d’identité des journalistes est relancée avec la mise en place de la Commission paritaire. Mais mon obsession est l’amélioration des conditions sociales des journalistes et des hommes de média. Tout cela permettra d’être plus exigeant, dans ce contexte d’ouverture des médias.

///Article N° : 7098

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