« La question militaire est au cœur de la relation franco-africaine »

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Bernard Mouralis

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Et si la quasi-absence de débats sur le post-colonialisme en France tenait à son histoire étroite avec l’Afrique, davantage continuité que rupture ?

Il me semble, que dans votre livre République et colonies, vous relisez certains auteurs canoniques qui ont réfléchi sur la relation franco-africaine.
Oui, j’ai voulu revenir un peu sur le passé de la relation entre la France et l’Afrique, notamment à l’épopée coloniale.
Et au moment ou dans les pays anglo-saxons, le débat fait rage sur le post-colonialisme, vous écrivez un livre sur la relation entre la France et ses anciennes colonies.
Effectivement, la notion de post-colonie, post-colonial, post-colonialité sont de notions davantage présentes dans les études notamment littéraires anglo-saxonnes, américaines en particulier. En France, elles sont moins présentes pour ne pas dire quasiment inexistantes. Peut-être la France, de par son histoire étroite avec l’Afrique, perçoit-elle davantage une continuité qu’une rupture. Le problème est de savoir si la relation qui existe entre la France et les pays africains devenus indépendants est aujourd’hui une rupture totale par rapport à un passé.
Si je vous pose cette question, c’est que j’ai l’impression que vous soupçonnez les adeptes du post-colonialisme d’aller un peu vite en besogne.
Je le pense notamment pour deux raisons. D’une part, en France, le système colonial a évolué : lorsqu’on arrive à la période de l’après-guerre, en 1946, le projet politique était d’une certaine façon de mettre fin à la colonisation par l’assimilation. C’est ce que j’ai appelé la volonté de faire aboutir l’héritage de Schoelcher. Car après tout, on peut estimer que l’assimilation, même si le mot est souvent connoté négativement, peut être une forme de fin de colonisation. Une autre forme que peut prendre la fin de la colonisation, c’est l’Indépendance. Si on se place sur le plan diplomatique, on pourrait donc dire que ce problème ne se pose plus, puisque les Etats africains sont devenus indépendants. Il n’en reste pas moins que les Etats africains peuvent continuer à se poser des questions sur la validité de l’humanisme de type schoelchérien fondé sur l’égalité des hommes et des femmes, sur l’extension du corps électoral dans chacun des Etats, etc.
D’autre part, toute l’histoire de la colonisation, du moins en France, est traversée par une opposition entre deux grandes conceptions politiques que j’évoque à plusieurs reprises dans mon livre. D’un côté, l’assimilation qui tendrait à faire des territoires coloniaux et de leurs populations des assimilés et de l’autre, le principe politique de l’association qui partirait du principe selon lequel il existerait des différences culturelles entre les civilisations française et africaine, qu’il faudrait respecter. Mais je crois que là aussi, c’est un problème qui n’a nullement disparu, parce que les dirigeants des Etats africains doivent se demander lorsqu’ils réfléchissent au développement de leur pays s’ils doivent se situer dans un universel ou s’ils doivent se situer dans une spécificité culturelle. De ce point de vue, on pourrait dire que le problème n’a pas disparu. Et je crois que tout dirigeant politique, d’une manière ou d’une autre, est amené à penser le politique dans son propre pays, soi en termes d’assimilation, soit en termes d’association – même les dirigeants français par rapport à la Corse ou la Bretagne…
N’est-ce pas là aussi un problème qui se pose au niveau du chercheur ?
Si. Le chercheur peut se demander effectivement si ses catégories sont toujours actuelles pour appréhender la réalité.
L’introduction de votre livre semble polémique. Ne prenez-vous pas indirectement part à un débat transversal, qui a lieu entre d’une part des chercheurs comme Wieviorka, qui prônent le multiculturalisme au sein de la République, de l’autre des gens comme Jean-Loup Amselle, qui sont pour l’unicité de la République.
Cette préoccupation est effectivement présente. Je le dis d’ailleurs dans l’introduction. Disons que sur le plan de mes options politiques, je pense finalement quand même que le schoelchérisme a encore un avenir.
J’aimerai bien vous croire. Mais la pratique contredit souvent les idéaux de Schoelcher.
De toutes les façons, il faudrait bien distinguer les idéaux (tels qu’ils ont été formulés par des gens qui ne peuvent pas être soupçonnés d’intentions mauvaises, manipulatrices, comme Schœlcher ou des grands hommes qui ont incarné des idées républicaines : Jaurès et Mendès-France plus récemment) de ce qui se passait dans les territoires coloniaux. Le dysfonctionnement est très net, puisque très souvent, on parlait d’idéal républicain, d’assimilation, mais uniquement au niveau du discours sans le traduire dans les faits, ne serait-ce que dans l’élargissement du corps électoral. Mais on doit quand même convenir qu’en 1946, il y a eu une volonté très forte du pouvoir politique français, grâce au rôle déterminant joué par les parlementaires français, pour tenter finalement d’appliquer le schoelchérisme dans les territoires coloniaux – non sans susciter, je le signale à plusieurs reprises, les plus fortes réactions.
Delavignette est une figure intéressante de votre livre. Il est connu comme administrateur colonial, mais son œuvre a été assez occultée.
Delavignette a d’abord été un administrateur de terrain dans des circonscriptions assez modestes, notamment le Niger ; il a également occupé de très hautes fonctions dans la politique d’Outre-Mer, puisqu’il a été Directeur des Affaires politiques de la France d’Outre-Mer de 1947 à 1951. Au cours de ces années, il a voulu jouer à fond la carte de l’Union française – c’est-à-dire la carte de la politique qui définirait l’avenir des territoires d’Outre-Mer Ce que j’appellerai le Schoelcherisme : l’Egalité, l’extension de la République au point qu’il parlera d’une République franco-africaine, etc. Mais il a sans doute sous-estimé les résistances nationales notamment en Indochine. C’est un peu la critique que lui faisait Pierre Mesmer, bien qu’il ait été son élève à la France d’Outre-Mer et qui a gardé une très grande admiration pour lui. C’est aussi quelqu’un qui a écrit des romans et des essais. C’est vrai que ces romans, comme Paysans noirs ou La Paix nazaréenne, sont très différents des stéréotypes de la littérature coloniale. D’ailleurs, il a été publié chez Gallimard, ce qui signifie qu’il a un statut d’auteur littéraire.
Justement en parlant de Paysans noirs, l’un de ses livres les plus cités, de jeunes anthropologues comme Anne Piriou et Emmanuelle Sidbeud estiment que l’idée de valoriser la paysannerie africaine participait chez Delavignette d’une volonté de s’opposer au nationalistes africains modernes.
Il pouvait y avoir une telle préoccupation dans sa pensée, mais je crois que, globalement, Delavignette était frappé par les disparités sociales existant dans les différents pays coloniaux. Et il a réalisé très tôt qu’il y avait deux types de colonies. Pour lui, il y avait à l’intérieur de la colonisation anglaise comme à l’intérieur de la française d’un côté les territoires où l’on avait confisqué la terre comme le Kenya, l’Afrique du Sud, l’Algérie – où il n’y avait pas de paysannerie – et de l’autre, les pays où il y avait une paysannerie comme le Ghana, l’Afrique occidentale française (AOF). C’est moins vrai pour l’Afrique centrale (AEF), parce qu’il y avait quand même un système concessionnaire qui a duré jusqu’aux années 30. Mais l’une des caractéristiques de l’AOF, c’est qu’on avait pas touché à la terre. Il pensait donc que les pays qui avaient une paysannerie avaient un atout, parce qu’ils avaient un rapport à la terre et au territoire. Ce qui avait une incidence sur le plan de leur survie. Ces pays n’étaient pas tributaires d’importations qui venaient d’ailleurs. Ensuite, sur le plan symbolique, il y a tout le rapport d’un peuple à son territoire. Ce qui n’était pas le cas des Algériens. Donc pour lui, la paysannerie était un secteur qu’il fallait développer économiquement, et politiquement en essayant de créer aussi une démocratie municipale au niveau des villages. Et à partir de là développer une industrialisation…
Vous procédez également à la relecture de Camus.
Il y a effectivement toute une tradition critique qui veut voir dans Camus quelqu’un qui aurait une vision coloniale et qui aurait adopté des positions ambiguës. Il est intéressant de revoir cette question. C’est la raison pour laquelle je lui ai consacré tout un chapitre. En fait, du point de vue de la vision que Camus avait de la colonisation, il ne fait pas de doute qu’elle est extrêmement négative. Pour lui, l’Algérie est un ratage. D’autre part, il a été extrêmement sensible à toutes les exactions commises dans les colonies. Il a quand même fait des reportages sur la Kabylie, et a dénoncé la répression qui a suivi les massacres de Sétif à l’est de l’Algérie en 1945. Il a aussi dénoncé la torture à Madagascar en 1944. Au total, tout au long de la guerre d’Algérie, il est beaucoup intervenu sur le plan journalistique, mais aussi politique en lançant en 1956, avec des Européens et des Algériens, son « Appel à une trêve civile ». Dans son dernier roman, Le Premier homme, publié à titre posthume, il montre bien, à mon avis, qu’il y avait une tragédie algérienne parce que ce pays n’avait jamais pu être une terre républicaine, une terre de droit.
Un éminent critique du post-colonialisme, Edward Saïd, estime que dans L’Etranger de Camus, l’Arabe est relégué au second plan…
Oui, on a souvent dit que dans L’Etranger, l’Arabe était absent. Mais je suggère quand même quelque chose d’un peu différent. Bien sûr l’Arabe est à distance, mais il ne faut pas oublier quand même que le héros narrateur est condamné à mort parce qu’il a tué un Arabe. A partir de là, on peut se demander aussi si L’Etranger ne préfigure pas le dernier roman de Camus : Le Premier homme. C’est un roman de la culpabilité, notamment de la culpabilité coloniale. Saïd, et de très nombreux critiques, ne se sont pas posés cette question. Il me semble qu’on peut se la poser. Ensuite, il y a dans ses nouvelles, notamment L’Exil et le Royaume, un retour à l’Algérie et on va la retrouver également dans la dernière série des Actuelles (Actuelles III), où il revient, dans la quasi totalité des chapitres aux textes qu’il avait consacrés à l’Algérie, en commençant par son reportage de 1939, Misère de la Kabylie, paru dans Alger Républicain. Et là, on découvre que Camus était extrêmement sensible à l’injustice. Mais sa réaction à l’injustice se situait dans cette tradition républicaine évoquée plus haut. Avait-il tort ? C’est un autre problème. Mais il pensait qu’au fond, le cadre républicain pouvait être le cadre du progrès du peuple algérien, alors que quelqu’un comme Sartre dira qu’il n’y avait que l’Indépendance qui puisse être le cadre du progrès du peuple algérien.
Le dernier chapitre de votre livre est consacré aux armées coloniales. Quels rôle ont-elles jouées dans l’édification de la République ?
Le problème des armées coloniales est une question qui m’a paru importante, parce que dès le début de la colonisation, les Français ont formé des armées coloniales. Et c’est Faidherbe qui crée les Tirailleurs Sénégalais, qui n’étaient pas forcément recrutés au Sénégal.. A partir de là, le colonisateur s’est engagé, me semble t-il, dans une voie qui n’avait pas été prévue. Bien sûr, ces soldats ont été manipulés. Mais à partir du moment où on a créé cette catégorie de militaires avec un système de carrière, on s’est engagé dans une voie qui n’était pas celle qu’avait prévue Jules Ferry lorsqu’il avait envisagé la conquête des territoires coloniaux. D’abord, ces troupes ont assumé l’essentiel des conquêtes coloniales, avec très peu de soldats français lors de la conquête de Madagascar, du Maroc etc. Ensuite, lorsque la guerre a menacé, on s’est interrogé sur la place que ces troupes venues d’Outre-Mer pourraient jouer dans un conflit à l’échelon mondial et on a largement utilisé celles venues d’Afrique et d’Indochine. Ce processus, au début pragmatique, a entraîné une réflexion sur la stratégie de la France comme puissance mondiale. Ces troupes venues des territoires coloniaux pouvaient constituer pour elle un atout, lui donnant une force militaire qu’elle n’avait pas avec ses seuls soldats recrutés en France. Mais, au lendemain de la première guerre mondiale, il est apparu que si l’on voulait avoir un outil militaire efficace, il fallait faire des réformes dans les colonies. Je me suis notamment appuyé là sur un livre du Général Mangin : Comment finit la guerre ? Il y préconisait pour de nouveaux conflits éventuels l’emploi des troupes venues d’Outre-Mer. Mais il estimait qu’on ne peut avoir des troupes fiables que si l’on modifie la nature coloniale du système. Il préconisait notamment l’évolution vers une fédération et estimait que c’est uniquement à cette condition que les différents territoires pourraient fournir des troupes pour se battre, c’est-à-dire des troupes motivées par un réel souci de défendre un ensemble géopolitique dont elles se seraient senties partie prenante. Le bien-fondé de cette idée du Général Mangin, exposée au lendemain de la première guerre mondiale, va d’une certaine façon trouver sa confirmation au cours du deuxième conflit, puisque la France qui est complètement effondrée en juin 1940, fait partie cinq ans après des quatre pays (Angleterre, Etats-Unis, URSS) qui vont recueillir la capitulation sans conditions de l’Allemagne. Et cela sur le territoire allemand : un tel renversement de la situation n’a été possible que parce que la France Libre de De Gaulle a disposé de troupes recrutées en Afrique du Nord et en Afrique noire. C’est pourquoi la question militaire est fondamentale : elle est, à mon avis, au cœur de la relation franco-africaine. Je le dis souvent : je crois que si la France a un siège permanent au Conseil de Sécurité, c’est parce qu’au cours de l’épopée de la France-libre, De Gaulle a pu disposer des troupes africaines. Qui pouvait imaginer en juin 1940 ? C’est par rapport à cela que République et colonies peut se lire aussi comme une histoire africaine de la France.

Bernard Mouralis est professeur à l’université de Cergy-Pontoise où il dirige l’UFR de Lettres et Sciences. Spécialisé dans l’étude de la littérature négro-africaine, il a publié Individu et collectivité dans le roman négro-africain (Annales de l’Université d’Abidjan 1969), Les Contre-littératures (PUF 1975), L’Oeuvre de Mongo Beti (Les Classiques africains 1981), Littérature et développement, essai sur le statut, la fonction et la représentation de la littérature négro-africaine d’expression française (Silex, 1984), V.Y Mudimbe ou Le discours, l’écart et l’écriture (Présence africaine 1988), Montaigne ou le mythe du bon sauvage. De l’Antiquité à Jean-Jacques Rousseau (Pierre Bordas 1990), « Les Contes d’Amadou Koumba » de Birago Diop (Bertrand Lacoste, 1991), L’Europe, L’Afrique et la folie (Présence africaine 1993) et vient de publier République et Colonies (Présence africaine).///Article N° : 1365

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