Ahmadou Kourouma (1927-2003) ou l’Innovateur

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Kourouma appartient à la génération de Mongo Beti, Sembène Ousmane, Camara Laye, C. H. Kane, mais il est apparu sensiblement plus tard que ces derniers dans le champ des lettres africaines.

C’est en 1968 qu’il publie au Canada son premier roman, Les Soleils des indépendances (Presses de l’Université de Montréal), qui obtient le prix de la revue Etudes Françaises de Montréal. J’en avais fait alors un compte-rendu dans l’hebdomadaire Afrique Nouvelle de Dakar (n° 1086, 30/05-05/06/1968), aujourd’hui disparu et que dirigeait Simon Kiba. Peu après, les Editions du Seuil, qui ont acquis les droits, en publient une deuxième édition qui paraît en 1970, suivie rapidement d’une édition de poche dans la collection Points.
Les Soleils des indépendances ont tout de suite retenu l’attention des lecteurs et des critiques. Ceux-ci ont été frappés par une double innovation, sur le plan thématique et sur celui de l’écriture.
En effet, si l’on excepte le beau roman de l’écrivain sud-africain Peter Abrahams, A Wreath for Udomo (London, Faber & Faber, 1956), traduit en français chez Stock en 1958 (Une couronne pour Udomo), qui s’inspire de l’indépendance du Ghana, Kourouma a été un des premiers à faire de l’indépendance le thème d’une fiction et à montrer sous un jour très critique l’évolution sociale et politique depuis la fin de l’ère coloniale, dans la  » Côte des Ebènes « , un pays imaginaire situé en Afrique de l’Ouest mais qui rappelle singulièrement la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny. On reconnaît aisément le rôle du parti unique, les complots inventés par le pouvoir, son arbitraire, les relations tendues de la Côte des Ebènes avec les deux pays  » socialistes  » voisins : Guinée et Mali.
Mais la critique n’a pas toujours saisi qui était le personnage important de ce roman aux yeux de l’écrivain : s’agit-il de Fama, le prince déchu, dont la protestation contre le régime autoritaire du président demeure ambiguë, dans la mesure où il réclame des droits pour l’aristocrate qu’il fut, de Salimata, son épouse, dont le combat courageux contre la tradition et le pouvoir masculin fait d’elle une héroïne révolutionnaire, du narrateur qui, par sa capacité à produire le récit que nous lisons, demeure le seul principe d’organisation dans cette société qui se défait ?
D’autre part, sur le plan de l’écriture, le roman avait quelque chose de détonnant, sans que l’on perçoive tout de suite la particularité de l’option retenue par Kourouma. Car le texte de Kourouma combine en fait plusieurs aspects qui renvoient à des phénomènes distincts. Le roman use d’abord d’une langue apparemment plus proche du français oral que du français écrit selon les normes du style  » soutenu « . Certains, notamment lors de la parution du roman, ont critiqué cette orientation, en déplorant qu’un écrivain africain offre à ses lecteurs, surtout les jeunes scolarisés, l’exemple d’un tel  » relâchement  » !
Parallèlement, l’écriture utilisée par Kourouma paraît jouer sur l’interférence entre le français et le malinké. Ceci peut produire des effets complexes. Par exemple, on est tenté d’associer le français à l’écrit et le malinké à l’oral, puisque les langues africaines sont souvent perçues comme des langues  » orales « . Mais on voit aussi qu’il peut exister un autre type d’interférence, formé d’une combinaison à quatre termes : français soutenu/français relâché, malinké soutenu/malinké relâché, français soutenu/malinké relâché, etc.
Enfin, on notera que dans Les Soleils des indépendances, Kourouma tente de substituer à la relation auteur/lecteur, caractéristique de la communication littéraire écrite, la relation conteur/auditeur, caractéristique de la communication littéraire orale. Ceci apparaît en particulier à travers tout un ensemble de procédures destinées à produire l’impression que nous ne sommes pas les lecteurs d’un roman, mais des auditeurs réunis autour d’un conteur qui, par exemple, interpelle ces derniers et cherche à susciter chez eux des réactions : indignation, approbation, etc.
Mais, peu à peu, on a pris conscience que l’écriture de Kourouma est de l’oral écrit et que son écriture est en fait très soutenue. A cet égard, on se reportera à la remarquable étude d’Albert Gandonou, Le roman ouest-africain de langue française. Etude de langue et de style (Karthala, 2002), qui montre que l’entreprise de Kourouma est en définitive très proche de celle de Céline, dans le Voyage au bout de la nuit. Les premiers lecteurs du Voyage avaient été sensibles à l’utilisation systématique de la langue orale, dans un registre  » populaire  » et souvent même argotique. Mais, dans la réalité, même sur le plan du lexique, la langue de Céline demeurait soutenue et, sur le plan de la syntaxe, une analyse attentive montrait qu’il n’y avait chez lui pratiquement aucune  » incorrection « . Les compléments étaient construits tout à fait selon les règles habituelles et la fréquence de l’inversion du sujet par rapport au verbe demeurait dans la lignée des auteurs les plus classiques. L’innovation de Céline consistait essentiellement à donner l’impression que son texte était de l’oral, mais, bien entendu, il s’agissait de ce que l’on pourrait appeler un  » oral écrit « .
Albert Gandonou, en se fondant sur analyse grammaticale et lexicale des Soleils des indépendances, montre bien en quoi la démarche de Kourouma est du même ordre que celle de Céline. Outre cette question de l’oral qui se révèle être aussi un oral écrit, l’originalité de Kourouma n’est donc pas d’avoir introduit de l’ethnisme, mais d’avoir su, de façon très concertée, jouer, en français, avec toutes les possibilités d’expression et de les avoir maîtrisées pleinement.
Monnè, outrages et défis (Seuil, 1990) est une remontée jusqu’aux origines de la colonisation, à la fin du XIXe siècle, dans l’Ouest africain. D’une certaine façon, le projet qu’il implique était déjà présent dans Les Soleils des indépendances. Dans plus d’un passage, en effet, le romancier portait son regard sur ce qui avait précédé les indépendances : la colonisation. Mais celle-ci n’avait pas toujours existé. Comment était-elle advenue ? Monnè répond en quelque sorte à cette question et il le fait en refusant tout conformisme. Kourouma, dans la fable qu’il a imaginée, souligne en particulier le rôle joué par certains pouvoirs africains dans la mise en place du système colonial. Cette interrogation sur le passé débouche aussi sur une mise en cause de la  » tradition « , plutôt décapante.
En attendant le vote des bêtes sauvages (Seuil, 1998) est un retour au présent de l’Afrique, à travers une réflexion sur le pouvoir africain d’aujourd’hui qui tente de répondre à la question : comment on devient dictateur ? Le héros – toute ressemblance, etc. – est en situation d’apprentissage. Il fait un tour d’Afrique et rencontre ainsi les principales figures que prend aujourd’hui le pouvoir. Chacune d’entre elle lui révèle un aspect du métier. En attendant le vote des bêtes sauvages est ainsi un roman de formation. Mais, à la différence du schéma classique de ce type de roman, le but n’est pas d’apprendre à devenir un être humain, mais d’apprendre un comportement qui sera éloigné de toute humanité.
Allah n’est pas obligé (Seuil, 2000) modifie l’angle de vue. Cette fois, ce n’est pas le pouvoir qui retient l’attention du romancier, mais la situation de guerre dont l’Afrique est le théâtre dans un certain nombre de pays. Et la guerre est vue à travers le récit d’un enfant soldat. Texte d’une audace insupportable. Qui ouvre sur le tragique : comment en est-on arrivé là ?
Sans doute, manquons-nous encore de recul pour prendre en compte toute l’importance de l’œuvre de Kourouma. Néanmoins, deux points me frappent plus particulièrement. D’un côté, la lucidité d’un regard qui opère sans aucune complaisance, toujours à l’opposé des idées reçues. De l’autre, une exigence artistique, qui n’a cessé d’animer Kourouma et qui se traduit par une conscience aiguë des moyens d’expression utilisés.

///Article N° : 3335

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