Désir d’Afrique

De Boniface Mongo-Mboussa

Chronique d'un boom annoncé : l'Afrique désirée
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A suivre les discussions dans les coulisses de la dernière édition des « Etonnants Voyageurs » de Michel Le Bris et Moussa Konaté, à Bamako (21-25 fév. 2002), à considérer le nombre de journalistes présents, à lire enfin les deux grandes pages du Monde, pour ne citer que cet organe de presse, intitulées tout bonnement « L’Afrique à la conquête du monde » et « Ecrivains d’Afrique en liberté », signées par un bon Jean-Luc Douin, le 22 février et le 21 mars 2002, on ne peut s’empêcher de rester quelque peu songeur. Par l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi.

Les éditeurs (c’est dans leur intérêt), les auteurs (il leur est difficile de bouder leur plaisir), les critiques (soucieux de repérer des lignes de force et des grilles de lecture) et les journalistes (toujours en quête de nouvelle mode), tout le monde semble s’être donné le mot pour guetter cette déferlante annoncée : « D’aucuns prédisent que la littérature dite africaine… pourrait être à littérature française ce qu’est la littérature latino-américaine à la littérature espagnole, ou, mieux encore, devenir un patrimoine mondial » (Jean-Luc Douin). Vue l’altitude où les espoirs sont placés, les auteurs font assaut de précaution et de sincère modestie. Attendons de voir, retournons aux textes, nous étions quand même là depuis des années, pourquoi ce subit intérêt etc. chuchotent-ils en vain.
Trêve de spéculations, revenons au plancher des vaches, un plancher à hauteur d’éditeur, l’oeil rivé sur les chiffres de la semaine. Excepté le dernier Kourouma, on ne signale pas de best-seller, semble rétorquer le porte-parole de cette honnête corporation. Revenons donc (le donc des sophistes) à la littérature car, là aussi, là surtout, quelque chose se joue, comme l’atteste sérieusement l’essai du critique littéraire congolais Boniface Mongo-Mboussa, Désir d’Afrique.
Entouré par une préface malicieuse de Ahmadou Kourouma et une postface roborative du romancier et sociologue togolais Sami Tchak placée sous le patronage de Pierre Bourdieu, le propos de Mongo-Mboussa se décline sur deux modes fort complémentaires et six respirations. L’essai sui generis côtoie l’entretien d’auteur, la réflexion personnelle coudoie le passage de témoin. L’ensemble est équilibré, les questions précises, le ton courtois. Le verbe est alerte comme le signale les titres de six parties : « l’odeur des classiques » (l’écho à Mudimbe est évident), « fragrances modernes », « au cœur des ténèbres : le génocide rwandais », « flamboyances congolaises », « la diaspora comme détour » et « l’odeur de l’autre » (la boucle est bouclée).
Beaucoup de facteurs nouveaux ont fait leur apparition dans le champ littéraire qui nous intéresse dans cette décennie 1990-2000. Citons pêle-mêle l’accroissement quantitatif des œuvres littéraires, la disparition de nombre d’acteurs et l’apparition de jeunes auteurs (ceux portés, notamment, par l’exposition « Nouvelle Génération », conçue et réalisée par la revue Notre Librairie), l’intérêt des grandes maisons d’édition au cœur de la place forte des littératures francophones qu’est Paris. Citons enfin le discours que certains des acteurs produisent sur leur propre travail, souvent de biais, à l’occasion des tables rondes, à coups de provocation parfois. Ainsi, quand Kossi Efoui s’énerve en déclarant que la littérature africaine (ou le concept d’Afrique) n’existe pas, et partant, énerve ses contradicteurs et son audience, il veut s’exprimer simplement en tant que créateur, et, dire ceci : les réalités verbales que fait advenir le poète perdurent indépendamment de la cause ou de l’objet qui l’engendrent. Le projet de Kossi Efoui n’est pas mû par les discours déjà disponibles, il chemine singulièrement, transbahutant sa matière abrasive, ses multiples masques, ses mots substantiels et déroutants à la fois. De tout cela, Désir d’Afrique se fait l’écho. Si chaque génération a eu ses critiques qui l’ont scrutée et accompagnée – ainsi Lilyan Kesteloot pour la première, JJ Sewanou Dabla ou Pius Ngandu Nkashama pour celle dite du désenchantement, que Boniface Mongo-Mboussa devienne le critique de ladite génération ne fait pas de doute. Ce qui ne l’empêche pas d’allumer d’autres (contre)-feux comme l’entretien, le plus nutritif du livre, avec Bernard Mouralis ou l’interview accordé par Wole Soyinka.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur l’essai de Mongo-Mboussa, rappelons que l’arpentage inclut trois-quarts de siècle d’histoire littéraire (des mots des tirailleurs aux écrits sur le génocide des Tutsis au Rwanda), s’étend sur toutes les Afriques (d’Ananda Devi à Zades Mda en passant par Nocky Djedanoum et Jean Hatzfeld) et leur diaspora (l’ombre de Glissant s’y déploie), mêle l’analyse sociologique (sur laquelle revient la postface de Sami Tchak) à la réflexion sur l’humour, le mal (Catherine Coquio), l’Europe, la folie & l’Autre (Mouralis), l’histoire, le Congo, le peintre Chéri Samba… sans oublier l’ambiguïté qui reste le mot fétiche de Boniface Mongo-Mboussa. Enfin, on conviendra avec Jean-Luc Douin que l’auteur plaide avec Désir d’Afrique la cause d’une littérature jeune et turbulente, en quête de reconnaissance et en pleine métamorphose. Il ne reste plus qu’aux lecteurs, africains et non-africains, à se pencher sur elle.

Désir d’Afrique, Boniface Mongo-Mboussa, Gallimard, « Continents noirs », 326 pages, 19,90 euros. L’auteur est responsable de la rubrique littéraire d’Africultures où il a publié bon nombre de textes et d’entretiens du livre. ///Article N° : 2251

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