La Valse des gros derrières

De Jean Odoutan

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Rien d’étonnant à ce que le film débute sur les escaliers de la butte Montmartre, haut-lieu historique du Paris populaire. C’est dans cette lignée que se situe Jean Odoutan, celle d’Arletty (« atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? ») et de tous ces acteurs et actrices au franc parler, à l’art de la formule et à l’accent gouailleur qui firent les grandes heures d’un certain cinéma français, relayés aujourd’hui par ceux de La Haine, Wesh-wesh et autres consoeurs du peuple des banlieues. C’est donc sur les marches que Jean Odoutan (alias Rod) façon chic cravaté baptise la belle Mata Gabin (alias Akwélé) du sobriquet d' »antilope incommensurable » (et lui offrira bon prince un salon de coiffure du même nom). Une belle façon de la draguer : en lui attribuant ainsi la grâce de l’antilope (on est pas loin de la gazelle, appellation donnée aux femmes un peu partout sur le Continent) mais surtout la démesure et l’irréductibilité, Odoutan plie le genoux devant la gente féminine (il illustre son générique par une prière), en admiration devant l’infinie détermination des femmes de la communauté.
Car Akwélé a tout sauf un caractère servile, ce que Rod encourage d’ailleurs : « Je n’ai pas envie que la femme qui partage mon lit soit ma femme de ménage ! » Mais frustré de la voir résister quand bon lui chante, c’est-à-dire voyant qu’elle ne file pas aussi doux qu’il le voudrait, endossant ainsi avec courage le rôle du macho retord qui la harcèle, Odoutan lui donne l’occasion de donner toute sa voix. Elle occupe l’écran et l’espace avec brio, au fur et à mesure du récit qu’elle fait à son amie Assiba (Claudia Tagbo,également très présente) de ses mésaventures. Contrairement à Mama Aloko, le précédent opus « imposé » par Odoutan (Spike Lee reste son inspiration première), il n’y a plus que la jeune Emma à avoir un jeu trop forcé. Chacun déclame certes, mais c’est parce que chaque bout de dialogue est une dentelle de sentences bien placées, florilège de formules choc, assénées comme une façon d’être, car toujours référence à une situation sociale. Sous les dialogues d’Odoutan, il y a toujours un second degré de la compréhension, une position qui pointe : dans sa première rencontre avec Akwélé, il la qualifie de gracieuse mais ajoute aussitôt : « Dans l’esprit collectif, vous êtes une prostituée ». Et d’expliquer pourquoi, arguant de l’image de la femme noire en société française.
Ce n’est pas seulement sa façon de séduire : c’est clairement ce deuxième niveau qui l’intéresse. La seule réponse possible est d’être soi. Black is beautiful si on veut bien s’assumer face au regard des autres, mais aussi face aux dérives de son propre camp. Akwélé coiffe les cheveux crépus et prône le naturel. Même si tout cela est une réaction au regard des Blancs, en plein Paris on en voit pas un à l’horizon, même dans les rues du coup désertes : c’est à la communauté qu’il s’adresse et c’est d’elle qu’il parle quand il évoque tous les coups tordus que devra affronter Akwélé (et Assiba qui a eu le malheur de faire un gosse avec un Blanc). A commencer par une agression permanente : « J’en ai marre que les mecs n’en aient qu’à mon cul ». Viennent ensuite le racket, la police, l’empoisonnement, rien que ça… Mais La Valse des gros derrières n’est pas un film d’action : cette quasi-absence d’histoire remplacée par une avalanche de dialogues fait que même s’ils font mouche, ils ne le font pas tous. Mais l’attention est régulièrement recaptée par cette truculence du verbe et la façon qu’a Odoutan d’oser à fond comme dans cette séquence où Akwélé et Assiba jaugent les hommes qu’elles rencontrent dans la rue pour savoir s’ils feraient l’affaire.
Si donc la réflexion (c’est ainsi qu’il définit son film) d’Odoutan décape les clichés en usant sans mesure de la magie des formules, le montage ne la sert que de loin, tant les raccords sont ubuesques et déstabilisent l’ensemble. On attend pas la continuité classique (cf. les excellentes élipses de la séquence où Abissa fait à Akwélé le tailleur qu’il lui faudra porter dans son nouveau boulot : leur conversation continue sans s’interrompre dans des lieux très différents), mais ce n’était pas la peine d’en rajouter dans la distanciation : des scènes arrivent parfois comme un cheveu sur la soupe alors que le thème, l’engagement du réalisateur et de l’équipe qu’il mobilise, et finalement la qualité d’un type de cinéma qui renouvelle le discours sur la communauté noire en France méritent mieux. Question de budget : Odoutan explique dans son dossier de presse qu’il passe son temps à courir après le flouze, le magot, la caillasse  » en traînant sa carcasse dans les bas-fonds de Paname pour discourir et asséner la rengaine sur que dalle, enfin un bluesman à la pleurniche torrentielle, quoi ! »
Bon, on a pris l’habitude vu que c’est son quatrième long métrage désargenté : on est prévenu. Après, c’est question de choix : si les imperfections du film vous font reculer, c’est tant pis pour vous : vous n’aurez pas droit aux diatribes décapantes et aux envolées lyriques d’une Mata Gabin au sommet de son art, et vous ne pourrez pas vibrer avec ces deux femmes qui envoient en l’air tout ce qui les réduit, les boulots noirs et les bases besognes, « les mecs pétons qui nous prennent pour moins que rien », et qui finalement s’affirment dans toute leur beauté : « Tu as la grâce en toi : il suffit juste de t’aimer comme Dieu t’a créée, sans aucun superflu, et basta ! »

///Article N° : 3442

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